Choisir sa mère ou moi
Le téléphone a sonné vers dix heures et demie du soir alors que je venais de mallonger avec un roman. Victor était dans le salon, devant son ordinateur portable. La voix feutrée dun présentateur économique séchappait de lécran.
Le numéro était inconnu, mais le préfixe venait de notre village natal, Bourg-Champêtre.
Allô ? dis-je, sentant immédiatement une angoisse, comme un nœud sous mes côtes.
Cest Madame Guillemette, ta voisine den face. Tu ne me connais peut-être pas. Jappelle parce que eh bien, il mest arrivé quelque chose. Ta maman, Madame Anne-Marie, est tombée ce matin. Je suis passée la voir ce soir, je lai trouvée par terre, elle ne parlait presque plus, la moitié du visage
Je métais déjà levée du lit, mes pieds tâtant à la recherche de mes chaussons.
Elle est à lhôpital ?
Oui, ils lont emmenée il y a une heure. Les pompiers sont venus, ils pensent que cest un AVC. Jai trouvé ton numéro dans son portable, jai cherché longtemps
Merci, Madame Guillemette. Merci infiniment.
Je raccrochai. Quelques secondes, je restai plantée au milieu de la chambre, le téléphone entre mes mains. Puis jallai voir Victor.
Il était affalé dans son fauteuil favori, vêtu dun cher pyjama de soie, un verre deau gazeuse posé sur laccoudoir. Cinquante-six ans, un visage entretenu, les tempes élégamment grisonnantes. Un homme accompli, dans son bel appartement parisien.
Victor, ma mère est mal en point. AVC. Direction lhôpital de Bourg-Champêtre.
Il se tourna vers moi, baissa un peu le volume de la télévision.
Aujourdhui ?
Oui. Sa voisine la trouvée à terre. Toute la journée, elle est restée seule…
Il posa son verre sur la table basse.
Ah. Quest-ce quon fait alors ?
Je le fixai.
Il faut que jy aille. Demain matin, il faut que je parte.
Vas-y, tu es libre.
Victor, il faut quon parle sérieusement. Ma mère a soixante-dix-huit ans. Si cest vraiment un AVC, elle ne pourra pas vivre seule dans cette maison. On doit réfléchir.
Victor reprit la télécommande et remonta le son, juste assez pour faire comprendre que tout ceci le gênait, sans plus.
Écoute, Hélène, ce sujet, on la déjà abordé. Plus dune fois.
On en parlait en théorie. Maintenant, cest concret.
Quest-ce qui change ? Tu connais ma position. On ne peut pas linstaller ici. Cest impossible.
Je massis lentement sur le canapé en face de lui.
On a quatre pièces, Victor.
Quatre pièces dont deux en travaux. On en a parlé cent fois ! Jai prévu daménager un bureau, tu voulais une vraie penderie. Je la mets où, ta mère ? Dans lentrée ?
On peut lui laisser une chambre. Le reste attendra.
Le chantier ne peut pas attendre. Les ouvriers commencent en mars, lacompte est versé. Tu le sais.
Victor, il sagit dune personne malade. De ma mère.
Il me regarda enfin droit dans les yeux :
Je compatis, sincèrement. Mais la réalité, cest quoi ? Une vieille dame malade, avec des couches, plus capable de parler Jen suis incapable, Hélène. Je veux avoir le droit de le dire.
Ce nest pas une inconnue, cest ma mère.
Pour moi, presque une étrangère. On la vue quatre fois en dix ans. Elle na jamais cherché à me connaître.
Parce que toi
Laisse. Pas la peine de rejouer le procès maintenant. Mon travail me prend déjà beaucoup ; jai besoin de calme, pas dune maison transformée en chambre dhôpital. Cest mon appartement aussi.
Nous sommes restés longtemps silencieux, le bourdonnement étouffé de la ville nocturne derrière les vitres.
On pourrait engager une aide-soignante, à Bourg-Champêtre ? proposai-je enfin. Une très bonne, on en aurait les moyens.
Si tu veux. Prends-en une.
Mais jirai la voir. Souvent.
Aussi souvent que tu voudras, Hélène.
Victor, comprends bien : jaurai besoin de my rendre régulièrement. Trois heures de route.
Jai compris. Vas-y ; personne ne ten empêche.
Ce personne ne ten empêche sonnait avec tant dhabitude que jai senti quelque chose glisser doucement sous mes pieds, comme quand la terre cède en silence.
Je regagnai la chambre et, jusquà deux heures du matin, je fixai le plafond.
Au matin, je partis seule pour Bourg-Champêtre.
Lhôpital régional diffusait des odeurs de Javel et de peinture fraîche. Anne-Marie était dans une chambre à six lits, près de la fenêtre. La moitié droite du visage affaissée, le bras droit inerte sur la couette. Son regard se posa sur moi, vivant, mais elle demeura muette, seul le coin gauche de ses lèvres sagitant un peu.
Maman, murmurais-je en prenant sa main, glacée et légère. Maman, je suis là. Tout va bien.
Elle voulut parler, des sons flous séchappèrent.
Chut. Ne fatigue pas. Je reste. Je ne pars pas.
La médecin, une femme fatiguée, me résuma la situation : AVC sévère, paralysie à droite, troubles de la parole. Pronostic réservé. Il faudra des mois de soins, de la rééducation, un suivi permanent.
Elle ne pourra pas vivre seule, maffirma-t-elle. Vous avez des frères ou sœurs ?
Non. Je suis fille unique.
Elle me regarda avec cet œil particulier quont ceux qui ont accompagné trop de familles sur ces chemins : ni jugement, ni pitié. Une simple lucidité.
Je restai toute la journée à lhôpital. Je nourrissais ma mère avec une cuillère de bouillie, la faisais rire doucement de mes histoires banales, elle écoutait, vivante, même si elle ne savait plus répondre.
Le soir venu, je sortis sur le trottoir et appelai Victor.
Alors ? commenta-t-il.
Cest grave. Paralysie, aphasie. Elle ne pourra plus vivre seule.
Pause.
Daccord.
Victor, je préviens : je reste ici.
Pour combien de temps ?
Je ne sais pas. Le temps quil faudra. Je ne peux pas la laisser.
Un léger changement dans sa voix, tendue :
Tu as ton travail, ici, ta vie.
Je discuterai avec mon patron. Je travaillerai à distance, je trouverai une solution. Je ne peux pas labandonner.
Tu parlais dune aide-soignante.
Ce nest pas pareil, Victor. Une mère, ça ne sembauche pas. Tu le sais.
Il se tut.
Tu réalises que ça va durer ?
Oui.
Tu es prête à vivre là-bas ?
Oui.
Long silence, plus lourd.
Très bien, répondit-il enfin, dune voix sans chaleur. Appelle si besoin.
Je rangeai mon portable, regardant la rue du village sassombrir. Les lampadaires marchaient un sur deux. Une vieille dame, cabas à carreaux à la main, passa. Une odeur de feu de bois montait dune cour.
La maison de maman, vieille bâtisse en bois, sombre, penchée, mattendait dans la petite rue du Verger. Je louvris avec ma clé, que javais toujours gardée sur moi, par habitude plus que nécessité.
Dedans, il faisait froid. Deux jours sans feu. Jallai chercher du bois pour la cheminée, laborieuse, maladroite. Je peinais plusieurs fois, lallumais, la rallumais, mes gestes de lenfance maladroits. Javais vécu là mes dix-huit premières années.
Je fis le tour : la cuisine minuscule au carrelage fendillé, le couloir étroit, deux chambres : celle de maman, lautre, où je dormais enfant, sur une vieille banquette. Propreté ancienne, pauvreté nette, ordre précis. Photos denfance au mur, papa parti depuis longtemps, cartes postales jaunies de famille oubliée.
Sur mon portable, jécrivis à Victor : “Je reste ici. Je ne sais pour combien de temps. Viendrai chercher mes affaires.”
Il répondit vingt minutes plus tard : “Compris. Comme tu veux.”
Voilà. Voilà peut-être tout un mariage.
Les premiers jours nétaient quune corvée continue. Matin à lhôpital, soir à la maison. Je mhabituais à retourner maman pour éviter les escarres, faire les mouvements pour sa main raide, nourrir, parler, masquer ma fatigue. On réapprenait à vivre. La voir balbutier, elle, prof de maths pendant trente ans, peinant sur chaque syllabe, cétait un choc.
Hélène, dit-elle un matin mieux articulé, Lène Va chez toi.
Je suis chez moi, maman.
Non. Là-bas, Paris Victor
Ny pense pas.
Elle chercha un mot longtemps.
Victor, il nest pas content ?
Je bordai la couette, fuyant son regard.
Ne toccupe pas de ça, maman.
Elle me fixait, un air si lourd sur le visage que je dus regarder le dehors.
Après trois semaines et demie, elle sortit. De longs papiers de conseils, de médicaments, dexercices, rendez-vous orthophoniste. Je louai une voiture, la ramenai rue du Verger. Un jeune voisin maida à la porter jusque dans son lit, je fis la soupe, la chambre, le feu.
Débuta une nouvelle vie.
Soccuper dun malade grabataire, ce nest pas une fierté à raconter : changer de côté toutes les deux heures, vider le bassin la nuit, la gymnastique du matin, la patience à nourrir à la cuiller, les pilules à intervalles, lorthophoniste. Anne-Marie se battait, acharnée, elle qui navait jamais accepté déchouer.
Je réussis à conserver mon emploi dans une petite boîte de gestion. Mon chef me permit le télétravail à temps partiel. Moins dargent. De temps en temps, Victor faisait un virement, modeste, sans message, je ne demandais rien.
Nos coups de fil étaient rares.
Novembre. Un matin glacé, en tentant de réparer la marche branlante du perron pour la future rééducation de ma mère, un homme sapprocha.
Je lavais aperçu de loin : robuste, quinquagénaire, blouson usé, visage franc, mains larges.
Vous tenez mal, dit-il. Faut planter le clou en biais, sinon ça lâchera.
Il me regarda.
Nicolas, présenta-t-il. En face. Vous êtes bien la fille dAnne-Marie ?
Oui. Hélène.
Elle va mieux ?
Ça progresse, petit à petit.
Il hocha la tête, prit le marteau, et régla laffaire en cinq minutes.
Besoin dun coup de main, nhésitez pas, fit-il en se relevant. Jai une dette envers Anne-Marie, elle a souvent aidé ma mère autrefois. Cest normal.
Et il séloigna.
Je le suivis du regard, pensant que la gêne, désormais, cétait dêtre propriétaire dun bel appartement à Paris alors que ma mère, elle, gisait seule jadis sur son vieux lit.
Le froid augmenta. La cheminée tira mal et, un soir, un flot de fumée envahit la maison. Jouvris tout, paniquée, mais ignorante de la conduite à tenir. Jallai frapper chez Nicolas, gênée par lheure.
Il vint sans rechigner, escalada le toit, désobstrua la cheminée, mexpliqua la technique annuelle, refusa largent, simplement.
Un thé ? proposai-je.
Volontiers.
On buvait du thé avec des biscuits, ma mère dormait. Le vent faisait gémir les branches du vieux pommier dehors.
Vous avez toujours vécu ici ? demandai-je.
Sauf cinq ans à Lyon sur une chaîne de montage. Je suis revenu.
Pourquoi ?
Il réfléchit.
Içi, cest chez moi. Ailleurs, non. Certains aiment lailleurs, pas moi.
Je serrai ma tasse entre mes mains. Il faisait chaud désormais.
Jai passé vingt ans à Paris, dis-je. Je croyais être faite pour ce monde-là. Et maintenant que je suis revenue ici, je me demande comment jai pu lignorer si longtemps.
Il ne chercha ni à consoler ni à juger. Juste :
Tu es là maintenant. Cest ça qui compte.
Décembre. Maman réussit à sasseoir seule. Une victoire immense. Lorthophoniste, Madame Sylvie, positive, la complimentait si généreusement que ma mère répondait par de beaux sourires, à sa façon.
La parole revenait, lentement, avec des trous. Mais les phrases simples étaient là.
Tu as maigri, me lança-t-elle un matin.
Ce nest rien, maman.
Tu as maigri. Victor appelle ?
Parfois.
Il viendra ?
Je ne sais pas.
Pause longue.
Il ne viendra pas, confirma-t-elle, sans tristesse, juste avec vérité.
Victor, en effet, nest jamais venu. Il appelait une fois par semaine : “Ça va ?” Je répondais brièvement, il disait “Tiens bon”. Une fois, il évoqua les travaux. Une autre, un dîner de gala. Je sentais la distance enfler entre nous, non pas hostile, mais abyssale.
En janvier, mon amie Claire est venue. Elle avait pris un train de Paris, avec un gâteau et plein de bonnes intentions.
Hélène, tu vas te tuer ainsi, pointait-elle à la table de la cuisine. Deux mois, passe. Mais combien de temps encore ? Il faut engager une vraie aide, ou… une maison spécialisée, il en existe des très bien.
Maman a toujours eu peur de ce genre dendroit.
Cest de la naïveté, elle ne voit pas ton fardeau
Elle le voit très bien, Claire. Elle comprend plus quon ne croit.
Claire soupira.
Victor ne vient jamais ?
Non.
Tu vas arrêter comme ça ? Cest ton mari, il tassure la stabilité
Je la regardai :
Claire, maman a passé vingt-quatre heures à terre, seule. Tu comprends ?
Oui
Non, tu ne veux pas comprendre. Je te demande juste ne me parle plus de stabilité.
Claire repartit, un peu vexée. On sest réconciliées plus tard, mais un fil sest rompu.
Les voisines âgées me regardaient autrement, sans pitié mais avec un respect tranquille. Madame Guillemette déposait de temps en temps un bocal de cornichons ou une tarte au poireau sur mon pas de porte. Madame Zina, énergique septuagénaire, est venue garder maman deux heures, le temps dune course en pharmacie. “Entre vieilles, on papote”, fit-elle simplement.
Mes anciennes camarades, par contre, se montraient plus curieuses quempathiques, notant labsence de Victor, et, entre les lignes, savouraient ma déchéance apparente.
On tient le coup, disais-je, sans métendre.
Nicolas, lui, aidait beaucoup. Il répara la clôture abîmée par la neige, apporta du bois soigneusement rangé. Un jour de grosse grippe, il vint chaque soir nourrir maman, faire le feu, changer les draps, sans façon.
Comment vous remercier ? demandais-je.
Ce nest rien, on est voisins.
Il y a voisins et voisins.
Cest vrai, admit-il.
On resta ainsi, en silence. Maman somnolait. Février, dehors, était gris, parfois neigeux.
Vous avez de la famille ?
Plus vraiment. Ma femme est morte il y a huit ans. Ma fille vit à Toulouse, elle appelle peu. Je suis habitué.
Pas trop seul ?
Parfois, mais jai de louvrage, alors on oublie.
Je pensai à Victor dans notre grand appartement rénové, son canapé, ses émissions éco, son fond sonore lénifiant. La solitude, il connaissait ?
Je lappelai ce soir-là :
Victor, il faut quon parle.
Un souci ?
Non, juste parler.
Silence.
Vas-y.
Comment vas-tu ?
Bien. Les travaux avancent. Un projet intéressant arrive. Et toi, tu penses rentrer quand ?
Victor… je pense que je ne reviendrai pas.
Long, très long silence.
Jamais ?
Non.
Son ton resta égal :
Cest à cause de ta mère ou de moi ?
Je réfléchis trois secondes.
Cest pour moi, je crois.
Je comprends, finit-il par dire. Donc, tu veux divorcer ?
Oui.
Daccord. Alors, divorçons.
Sa voix était plate, cétait la fin.
Au printemps, maman a recommencé à marcher, dabord avec déambulateur dans la chambre, puis jusquà la cuisine, puis jusquau perron. Les progrès étaient lents, mais là. Elle pleura un jour, mais se releva.
Elle a une sacrée motivation ! notait Sylvie, lorthophoniste. Cest la moitié de la guérison.
Je nétais pas convaincue que cétait grâce à moi, mais cela me rassurait dy croire.
En mai, par une soirée douce, Nicolas et moi étions assis sur le banc devant la vieille barrière. Maman, désormais autonome, se couchait seule, me laissant du temps.
Vous ne voulez plus partir ? demanda-t-il.
Non. Jy ai songé, mais… non. Vingt ans jai rêvé dailleurs, et aujourdhui, je voudrais rester.
Rien détrange, répondit-il. On met parfois longtemps à trouver où lon se sent juste.
Je ne suis pas toujours bien. Jamais facile ici.
Ce nest pas pareil. Être bien, ce nest pas être dans la facilité, cest être à la bonne place.
Je lobservai. Un homme simple, des mains marquées, le visage creusé, peu de mots, mais qui marquent.
Nicolas, vous savez que je divorce ?
Jai entendu, cest un petit village.
Vous jugez ?
Il tourna la tête.
Juger quoi ? Ce nétait plus une famille, juste deux personnes en colocation.
Je neus rien à répondre.
On organisa le divorce via lavocat de Victor, tout aussi rigide quà lhabitude. Il maccorda une compensation pour lappartement, que jacceptai sans discussion. Javais tout à refaire chez maman : parquet, toiture, électricité.
Lété, Nicolas et des amis vinrent achever les gros travaux. Ils ne facturèrent que les fournitures.
Pourquoi tant de gentillesse ? demandai-je.
Pour les voisins, mais pas que, admit-il après une hésitation.
Anne-Marie, chaque soir sur le perron, observait. Son visage nétait pas redevenu complètement symétrique, la parole à 70%, selon la doctoresse cétait déjà exceptionnel. Elle me fixait, puis Nicolas, sans commentaire, mais avec des yeux rieurs.
Un jour, elle me dit :
Cest un homme bien.
Oui, maman.
Tu le vois, nest-ce pas ?
Je le vois.
Elle hocha la tête.
Victor appela en juillet, la première fois depuis le divorce :
Comment allez-vous ?
Sa voix était moins assurée. Presque humaine.
Bien. Maman remarche enfin. Les travaux sont finis.
Tant mieux. Écoute, jy repense souvent Ce que jai décidé en automne, ce nétait pas juste.
Je ne répondis pas “ce nest rien” : ce serait mentir.
Probablement pas, dis-je.
Tu men veux ?
Non. Je nen veux plus à personne.
Tu es heureuse, là-bas ?
Je jetai un œil à travers la fenêtre. Maman lisait sur la terrasse, un livre entre les mains, le jardin fleurissait. Les pommiers avaient donné tard, mais en juillet les petites pommes vertes saccrochaient. Un merle chantait sur la barrière.
Heureuse Je ne sais pas si cest le mot, mais je me sens bien.
Je comprends, murmura Victor. Il comprenait, enfin.
On raccrocha.
Je sortis sur le perron.
Maman, un thé ?
Volontiers.
Je mis la bouilloire à chauffer. Elle était vieille, ébréchée, toujours remplacée “plus tard”. Sur le rebord de la fenêtre, le géranium fleurissait, planté il y a trente ans par maman.
À cinq heures et demie, Nicolas arriva, toque à la porte.
Bonsoir, Anne-Marie ! Jai cueilli les premières framboises du jardin.
Merci, Nicolas. Entrez donc.
Jentendis depuis la cuisine leurs voix basses, paisibles. Rien quun instant silencieux, juste parce que tout était là : la petite cuisine, les mots, lodeur du thé et du géranium, et à Paris, quelquun dans un grand salon, qui avait choisi le bon canapé, mais pas la bonne vie.
Quant à moi javais, pour la première fois, peut-être, choisi ma bonne vie.
Ou je la choisissais jour après jour, un peu plus.
Je rejoignis les deux avec les tasses.
Nicolas, restez donc prendre le thé.
Avec plaisir, répondit-il.
Maman me regarda, un sourire tordu sur les lèvres. Vrai, malgré tout.
Allez, asseyez-vous tous les deux, dit-elle, accueillante.
Le soleil sattardait derrière les toits, projetant des longues ombres sur la cour, le merle poussait son chant improvisé. Les framboises dans leur bol diffusaient un parfum dété.
Et rien dautre navait vraiment besoin dêtre dit.







