Cessez d’être trop conciliante : affirmez-vous enfin !

Arrête dêtre arrangeante

Eh bien, cest entendu, Chantal ! gazouillait tante Mireille en épongeant délicatement ses lèvres avec une serviette en papier. Une serviette toute maculée de crème, souvenir du fraisier que Chantal Duvivier venait de sortir du four pour recevoir linvitée. Le cinq mai, on se retrouve chez toi. Japporte mes fameuses saucisses, marinées à ma façon, et toi, sil te plaît, prépare le plat chaud. Après tout, cest ton anniversaire ! Les invités seront importants, des collègues de Benoît, des gens sérieux. Il faut recevoir dignement.

Chantal, assise en face, tenait sa tasse de thé tiède déjà oubliée par le temps. Elle fixait tante Mireille, hochait la tête comme on le fait par réflexe, tout en pensant au rapport trimestriel à remettre le lendemain, au beurre manquant dans le frigo, au mal de dos de son mari Jérôme il faudrait acheter de nouveaux patchs. Elle pensait à tout, sauf à ce que disait tante Mireille. Et pourtant, celle-ci débitait inlassablement son programme, rajustait son foulard mauve autour du cou, lorgnant vers la fenêtre dun air déjà affairé à dresser une table qui nétait pas la sienne.

Vingt personnes, pas moins, poursuivait linvitée. Mets-y du tien, ma petite Chantal. Toi, tu sais faire, hein ! Tu te souviens au mariage de Camille ? Ton boeuf bourguignon, il nen est pas resté une miette ! Voilà, pareil. Et je taiderai, bien sûr… enfin, je superviserai, quoi.

Son rire était bref, sec, un jappement de caniche de concours.

Chantal sourit aussi. Parce quil le fallait. Parce que tante Mireille était la sœur de Gisèle, la mère de Benoît, le mari de Camille, leur fille unique. Parce quune crise dans la famille, cest la dernière chose à déclencher. Et puis, elle en avait lhabitude, Chantal : sourire et acquiescer.

Daccord, lâcha-t-elle. On fait comme ça.

Tante Mireille repartit à vingt heures trente, repue, comblée. Chantal verrouilla la porte derrière elle, sy adossa, resta un moment plantée là. Le couloir sentait la fragrance dune eau de toilette étrangère, douceâtre, écoeurante. Dans le salon, on entendait un « ploc ploc » de télé : Jérôme visionnait une émission sur la pêche sans sêtre donné la peine de saluer la visiteuse.

Partie ? lança-t-il, les yeux rivés à lécran.

Partie.

Elle voulait quoi ?

Chantal gagna la cuisine et entreprit de rincer les tasses. Leau coulait brûlante, elle laissa ses mains sous le jet. Elle répondit :

On célèbre mon anniversaire, le cinq mai. Ici.

Ah bon ? Quel anniversaire ?

Le mien. Et Benoît doit faire un truc pour le boulot.

Un grognement indistinct lui parvint du salon, suivi du silence, puis dun nouveau générique de pêche.

Chantal essuya ses mains sur une vieille serviette ornée de coqs effacés par le temps chinée il y a quinze ans au marché, jamais remplacée malgré son âge. Elle la contempla un instant : ce tissu décoloré, aux bords élimés… Finalement, elle aussi, elle se sentait comme ça. Tout sestompait, suspendu à un petit crochet dans lentrée, guettant que quelquun vienne sessuyer dessus.

Elle chassa cette pensée et alla fouiller le frigo pour recenser les stocks.

Dans dix jours, Chantal Duvivier aurait cinquante ans. Un chiffre rond. Un demi-siècle dont elle se souvenait précisément des trente-cinq dernières années. Sans pour autant réussir à trouver UN seul jour où elle aurait fait quelque chose uniquement pour elle. Jamais pour Jérôme, jamais pour sa fille Camille, jamais pour sa mère, décédée cinq ans plus tôt, à qui elle cuisinait la blanquette tous les dimanches, ni pour sa belle-mère, Gisèle, plantée à lautre bout du quinzième arrondissement, réclamant son attention à la moindre occasion. Rien, jamais, rien que pour elle.

Elle était comptable, dans une petite entreprise de bâtiment : vingt-deux ans dancienneté, respectée par ses collègues, appréciée du patron mais aucune promotion. Pourquoi changer une équipe qui gagne ? Chantal assure, Chantal râle peu, Chantal gère tout.

À la maison ? Pareil. Jérôme, cinquante-quatre ans, ingénieur de maintenance à la SNCF : il tenait bon, plus par lassitude que par passion, la retraite approchant. Chez lui, il « se reposait » comprendre : télévision, portable, canapé, parfois le box de la Twingo au garage. Chantal cuisinait, rangeait, réglait les factures (« tu fais ça mieux que moi »), rapportait les commissions et recevait toujours les invités. Jérôme, lui, brillait par son absence. Ce nétait même plus un sujet : le ronron de fond, comme un acouphène dont on finit par ne plus faire cas.

Camille sétait mariée quatre ans plus tôt. Son mari, Benoît, bon garçon, bosseur, venait tout droit dune famille compliquée. Mère défunte, père perdu dans le Limousin, mais, oh, tante Mireille suffisait à incarner la famille élargie toute entière : autoritaire, envahissante, persuadée que sa vision du monde devait à tout prix simposer. Jamais aimée Chantal. Pas pour un grief précis. Sa douceur, son tempérament conciliant, tout en elle appelait, chez les forts, linstinct de domination.

Camille aimait sa mère, mais Benoît passait dabord. Cest la vie, cest normal. Et dès que se présentait un dilemme entre le confort maternel de Chantal et la zénitude de Benoît, Camille optait invariablement pour la seconde, sans bruit, sans éclat, mais sans trembler.

Voilà donc Chantal : trois-pièces au neuvième étage dune tour à Boulogne-Billancourt, tous immeubles semblables, seules les essences darbres variantes heureusement quon ne taille pas les platanes au même gabarit. Elle vivait et ne se plaignait pas. Ça ne servait à rien, et à qui laurait-elle fait ?

Après le départ de tante Mireille, elle resta une heure à la cuisine, à faire linventaire des courses à effectuer pour 20 personnes. La liste fut anxiogène. Le total, faramineux. Elle gribouilla les montants sur un vieux ticket et sentit son cœur pincé non, pas de douleur, mais comme si quelquun posait une grosse brique sur sa poitrine et loubliait là.

Elle éteignit la lumière, direction le lit.

Les neuf jours suivants relèveraient du « bagne pré-fête », comme elle se plaisait à le surnommer. Dabord, elle tenta de se raisonner cest pour la famille, ce sera un joli souvenir, allez, courage. Dès le troisième soir, lélan sépuisait.

Réveil à six heures, pour décongeler de quoi préparer le lendemain, fignoler la liste, passer des coups de fil pour une livraison de boissons. Journée de boulot jusquà 18h, voire plus le rapport trimestriel, lui, navait cure des soucis de Chantal. En sortant, direction Monoprix : bocaux, bouteilles, paquets de pâtes, kilos de viande quelle transportait, pantelante, jusquau neuvième ascenseur en grève permanente pour enchaîner sur la cuisine, un rapide coup de balai, et enfin, tomber au lit vers une, deux heures. Rebelote au matin.

Jérôme observait le manège quelque part, du coin de lœil. À un moment, il osa demander sil pouvait aider. « Ça va aller », répondit-elle. Soulagé, il retourna sur Instagram.

Camille appela le mercredi pour prendre des nouvelles et transmettre les demandes de tante Mireille concernant les amuse-gueules et impératifs sur « le plat chaud ». Chantal, à bout de souffle, demanda : « Camille, tu ne pourrais pas gérer les salades ? Jai du mal toute seule. » Pause. « Oh, maman, tu sais, moi et Benoît, on travaille, mais on va venir dresser la table. » (Sous-entendu : tu fais tout et on déposera les plats sur le buffet.)

Quarante-huit heures avant la fête, elle lava les fenêtres. La dernière fois quelle avait fait ça « pour elle-même » remontait à… huit ans ? Non, cétait pour sa mère. Toujours pour quelquun dautre.

Une jambe glissa du tabouret ; elle faillit tomber, se raccrocha au châssis in extremis. Son cœur fit deux bonds lourds dans sa poitrine. Elle resta assise, sonnée, le dos au mur, au sol, à contempler le vide dans le salon. « Si je me brisais une jambe, la seule question ici serait : comment va-t-on gérer la fête ? » pensa-t-elle en ricanant dun rire moiré de toux.

Elle termina la vitre, stoïque.

La nuit du 4 au 5 mai, elle dormit trois heures, le reste à manier casseroles et couteaux : un gratin dauphinois, deux salades, une terrine de poisson (quelle détestait mais exigée par tante Mireille), tartelettes aux poireaux pour le cousin Raymond sans tarte, pas de fête selon lui. Elle fit aussi un gâteau la veille, façon savarin aux cerises, son seul vrai plaisir dans tout ce barnum.

À sept heures, elle piqua une douche, enfila la fameuse robe bleue achetée deux ans plus tôt et jamais encore portée « pour une vraie occasion ». Devant le miroir : cernes indélébiles, lèvres sèches, mains rougies par le nettoyage et la cuisine. Mais la robe, elle, sublime. Ça, elle le savait.

Ouh, tas sorti la grande tenue, lança Jérôme en passant dans le couloir. Bravissimo.

Cest tout. Pas de « tu es rayonnante » ni de « bon anniversaire, ma chérie », juste ce « bravissimo » et il poursuivit sa route.

Les invités pointèrent leur nez vers midi. Tante Mireille ouvrit le bal à onze heures trente, avec une valise doù surgissaient ses saucisses acidulées, un bocal de cornichons maison et une boîte de chocolats. Lesquels prirent place sur la table, atour de ses victuailles, puis elle fit le tour de lappartement, inspecta la cuisine, acquiesça :

Chantal, tu tes donnée de la peine, prononça-t-elle, exactement sur le même ton satisfait que Jérôme.

Puis, elle dégaina aussitôt son portable et passa quelques coups de fil.

À treize heures, tout le monde fut enfin là. Vingt-trois au total Chantal les compta, assis le long de la grande table rallongée par deux bureau dappoint, toute recouverte de la nappe repassée la veille à minuit.

Chantal regardait cette assemblée et réalisa quen dehors de six ou sept personnes, elle ne connaissait personne dautre : tous, « collègues de Benoît », « connaissances de tante Mireille ». Des étrangers, profitant de son hospitalité, dégustant ses plats, assis sur des chaises quelle avait empruntées à la voisine du quatrième, madame Lefèvre, faute de stock suffisant chez elle.

Raymond, cousin de Jérôme, lança les toasts. Il sétendit, bégaya, raconta une anecdote des années 80 nayant rapport ni avec la fêtée ni avec le moindre convive, mais tout le monde riait. Ensuite, Benoît leva son verre : « Bravo à Chantal pour ses cinquante ans, elle est au top. » Applause. Puis il sattarda longuement sur son ami Arnaud, un des invités vaguement promu récemment. Il cita des chiffres et des acronymes qui la laissèrent perplexe.

Tante Mireille emboîta le pas. Un panégyrique sur Arnaud. Sur son mérite, son ardeur au travail, sa réussite. Puis, presque en annexe, elle lâcha : « Et noublions pas Chantal, puisque tout se passe chez elle » Rires généraux. Un coup de gnôle de plus.

Chantal, installée à la place dhonneur, souriait. Parce quil fallait. Parce que cest ce quon attend dune maîtresse de maison le jour J. À lintérieur, pourtant, la machine chauffait lentement, à feu doux, inévitable comme leau avant lébullition.

Chantal, il ny a pas de sel sur la table ! lança une voix en bout de table.

Elle se leva, rapporta le sel.

Il manque du pain, ajouta Raymond.

Pain ajouté.

Madame Duvivier, on na pas assez de fourchettes, fit une dame quelle ne connaissait ni dÈve ni dAdam.

Fourchettes allongées.

Puis ce fut la charcuterie, puis des assiettes supplémentaires via tante Mireille, puis leau minérale oubliée par Camille, quil fallut aller chercher sur le balcon.

Chantal narrêtait pas : service, cuisine, allers-retours, assiette pleine mais intouchée.

Une fois, elle tenta un toast, se leva, Camille fit de même à côté delle, mais tante Mireille, plus prompte, aborda à haute voix une anecdote sur Arnaud, éclipsant la fêtée. Chantal reposa son verre, Camille aussi. La parole se volatilisa.

Les convives louaient la cuisine « ta terrine de poisson, une tuerie », « tes tartelettes, une merveille », « ce gratin mais comment tu fais ? » Elle expliquait la recette, souriait. Cétait agréable, mais en même temps, douloureux : cétait toujours lassiette que lon félicitait, jamais elle. Elle aurait pu être son propre tablier

Le temps filait. Le soleil de mai brillait, indifférent dans le ciel parisien ; la table explosait de discussions. Arnaud, le nouvel ami-de-collègue, détaillait sa promotion, Mireille gloussait à coups de ripostes, Jérôme, de lautre côté de la tablée, discutait pêche et bagnoles avec Raymond.

Chantal séclipsa à la cuisine pour la quatrième tournée de gratin. Elle mit les maniques, sorti le plat du four, les mains un peu tremblantes. Trois heures de sommeil, hier. Les yeux embués. Elle déposa le plat sur la table, commença à servir.

De la salle, la voix autoritaire de tante Mireille retentit, ton commandant :

Chantal ! Tu viens ? Et ramène la crème fraîche, il ny en a plus !

Pas de Chantalou, pas de sil te plaît, rien juste ce ton de cheffe pour servante.

Chantal sarrêta net. Une louche en vol stationnaire. Silence dans la cuisine, dehors le marronnier dansait au vent, la bouilloire refroidissait. Quelque chose fit « clic » en elle.

Pas un fracas. Un déclic.

Elle posa la louche. Retira les maniques, les suspendit bien sagement. Puis, elle prit le plat du gratin, la crème du frigo, entra dans la pièce.

Déposa tout sur la table.

Se redressa.

Écoutez-moi, dit-elle bas, assez pourtant pour que les voisins immédiats se retournent. Sil vous plaît.

Mireille, absorbée par sa conversation, leva les yeux avec un air pincé de celle quon interrompt mal à propos.

Il y a un problème ? grinça-t-elle.

Chantal balaya la table du regard. Ses proches, les étrangers, Jérôme qui, pour la première fois, leva les yeux. Camille qui tenait son verre, hésitante. Tante Mireille, foulard violet impeccable, sourire repu.

Je voudrais dire quelques mots, lança-t-elle. Aujourdhui cest mon anniversaire. Cinquante ans.

Oui oui, joyeux anniversaire ! cocoricotta un invité, tandis quune poignée de verres se levaient dans un geste convenu.

Attendez, sil vous plaît, prononça-t-elle, posément.

La pièce, glaciale, simmobilisa.

Je viens de passer dix jours dans ce que jappellerais une « organisation dévénement pour autrui ». Jai dormi trois à quatre heures par nuit, jai acheté tous les ingrédients, tout cuisiné, lavé les vitres, repassé la nappe, quémandé à gauche à droite du mobilier. Jai fait tout ça seule. Aujourdhui, jai servi à une tablée remplie détrangers dans mon propre appartement, en lhonneur dune fête qui ne me ressemble quen tant que prétexte à squatter mon salon. Je nai pas sauté un seul toast. On ma coupée la parole trois fois. Jai quitté la table huit fois pendant quon se gavait. Et à linstant, on ma demandé de ramener la crème, sur un ton de patronne à domestique.

Un blanc. Celui, rare, qui suit une gifle collective.

Jérôme, décontenancé : Quest-ce qui te prend ?

Camille tout bas : Maman…

Mireille rassembla ses forces, puis se ravisa, fixant Chantal longuement, ravalant sa répartie.

Chantal reprit, la voix étonnamment stable :

Je vous demande à tous, simplement, de bien vouloir reprendre vos affaires et de poursuivre la fête ailleurs. Il y a un café très convenable en bas, le « Café de lAmitié ». Je veux bien régler la note, et même le dessert si besoin. Mais ici, ce repas sarrête. Terminé.

Un instant de flottement sinstalla. Puis, des chuchotements, des recherches de vestes, lexpression vexée de Mireille, qui ramassa même son bocal à cornichons suprême geste vexatoire qui fit sourire Chantal.

Camille sapprocha.

Maman, quest-ce que tu fais ? Tout le monde va mal le prendre, ty penses ? Tante Mireille noubliera jamais…

Camille, coupa Chantal tendrement, je taime, mais sil te plaît, laisse-moi.

Elle se sentait une nouvelle personne, là, ancrée devant sa table, dissolvant les codes.

Jérôme, dernier à sortir, sarrêta.

Tes devenue folle ? Pas de colère, de létonnement.

Non, répondit Chantal. Je crois que je viens juste à peine de me retrouver… cest tout.

Et il sen alla, laissant la porte se refermer. Chantal tourna la clé et resta immobile, savourant le silence.

Un vrai silence. Un silence feutré du dimanche soir ou du matin très tôt, alors que Paris bruisse à peine. Pourtant, il était trois heures de laprès-midi, le cinq mai, les moineaux piaillaient dehors, une portière claquait au loin, et seulement, dans son appartement, le vide, doux, retenu, comme un grand soupir enfin exhalé.

Elle retourna à la salle à manger. La table : gratin, salades entamées, pain, verres, sa propre assiette encore intacte.

Elle la saisit, emporta sur le coin de la table de cuisine, se servit au passage une belle part de gâteau, alluma la bouilloire. Le thé, enfin, bien chaud.

Elle sassit.

Dehors, le marronnier sébouriffait dans lair printanier. Elle leva la fourchette, goûta, et reconnu son talent au moins là-dessus, Mireille avait raison.

Elle enchaîna avec le gâteau, mousse légère, cerises acidulées, crème fondante, tout à elle, pour la première fois depuis toujours.

Aucune larme ne vint. En temps normal, on aurait amorcé la scène tragique, grosse musique, crise de larmes, mais non. Une étrange paix dense, solide, sinstallait. Comme si, pour la première fois depuis longtemps, elle sentait le sol solide sous ses pieds.

Son téléphone resta muet deux heures. Puis, elle le consulta : Camille, trois messages : « Maman réponds », « Maman, je ne comprends pas », « Tu es où, tu vas bien ? » Jérôme : « Pas classe, Chantal. » Pas un mot de Mireille. Deux invités (sans doute, daprès les numéros inconnus). Madame Lefèvre : « Tu me rends les chaises demain ? »

Elle répondit à Madame Lefèvre : « Oui, désolée pour le bruit. »

À Camille, simplement : « Je vais bien. On parle demain. »

À Jérôme, rien.

Elle rangea la table, remplit quelques Tupperware pour les restes, glissa la nappe dans le panier à linge, rapporta les chaises à la voisine laquelle, en peignoir, najouta aucun commentaire. Une femme intelligente.

De retour, elle prit un bain moussant, long, brûlant. Fixant au plafond la tache dhumidité jamais repeinte depuis trois ans. Elle pensa : « Trois ans quon doit repeindre, trois ans que je remets ma vie à plus tard même combat. »

Jérôme rentra vers dix heures. Elle lentendit enlever ses chaussures, flâna à lentrée, entra dans la chambre alors quelle lisait sous la couette.

Tu te rends compte de ce que tas fait ?

Oui.

Et alors ?

Et alors… rien. Je comprends très bien.

Mireille… Benoît… tu mesures la pagaille ?

Oui, Jérôme. Mais je suis épuisée. On verra demain.

Il tourna les talons, fit salon à part. Elle éteignit la lampe, senfouit dans le noir. Soma profonde. Pour la première fois depuis des semaines.

Le 6 mai se leva banalement. Rayons au travers des rideaux, moineaux, odeur de café préparé la veille, réveil silencieux. Elle sortit du lit, avala un café, un croissant acheté la veille. Jérôme dormait encore sur le canapé-lit.

Elle alluma son ordinateur.

Tout bêtement pour vérifier la météo. Mais dans la barre de navigation traînait un onglet oublié : un site dagences de voyage. Circuits en Bourgogne et Vallée de la Loire. Elle se souvint avoir cliqué par curiosité, fermant la fenêtre, car « pas le temps ».

Elle louvrit.

Tours, Blois, Saumur, Orléans. Huit jours. Mini-groupe, bus, visites, petits-déjeuners inclus. Les photos la faisaient rêver : châteaux, ruelles pavées, clochers, lumière printanière. Elle navait jamais vu tout cela de près. Jérôme naimait pas voyager : « autant filer au jardin de la belle-mère ». Vingt ans au même mobile-home en Vendée, bêche et pastis, barbecue.

Elle appela lagence à neuf heures tapantes.

Bonjour, vous appelez pour le circuit Loire, huit jours ? questionna une agent maîtrisant bien les petits matins.

Oui, est-ce quil reste une place pour la prochain départ ?

Justement, pour le quatorze mai, il reste une place une seule.

Une, cest parfait.

Elle régla en ligne. Raccrocha, resta scotchée devant sa fenêtre, une étonnante quiétude au ventre ni gaie, ni fébrile. Juste : à sa place.

Camille appela, la voix sur la retenue comme on traverse un lac glacé.

Maman ? Ça va ?

Parfaitement.

Faut quon parle. Tante Mireille sest sentie humiliée, Benoît est mal à laise. Cétait inattendu.

Je comprends.

Tu pourrais appeler Mireille, texcuser, ça calmerait tout le monde

Non, Camille.

Pause.

Quoi, non ?

Je ne vais pas mexcuser davoir fait sortir des gens de chez moi, un jour qui mappartenait.

Mais enfin maman

Attends, coupa Chantal, sa tasse en main. Je voudrais que tu mécoutes, pas comme la fille de Benoît inquiète, mais vraiment. Juste mécouter.

Camille se tut enfin.

Jai eu cinquante ans hier. Cinquante ans ! Jai passé cette journée à jouer les sous-chefs sur une fête dautrui, à bout de forces, ventre vide, personne ne ma laissée placer un mot pourtant, je leur ai servi. Quand, à la demande impersonnelle ramène la crème, personne na songé à me regarder en face, jai compris le vrai drame : cest moi, MOI, qui ai permis que ça se passe ainsi. Personne ne ma demandé comment jallais, parce que je ne laissais pas la place à la question.

Un bus passa sous sa fenêtre. Un pigeon se posa, puis senvola.

Maman, souffla Camille, et dans sa voix, pour la première fois, il y avait autre chose juste de lattention, pas de défense.

Tu vas faire ça tout le temps à présent ?

Chantal sourit :

Je ne sais pas si cest pour toujours. Mais jai réservé un départ en tour.

Un tour ? Tu pars où ?

En vallée de la Loire. Huit jours. Je men vais le quatorze.

Long silence.

Toute seule ?

Oui, toute seule.

Maman un souffle.

Camille, cest la première escapade que je moffre rien que pour moi. Il fallait bien commencer un jour.

Sa fille ne sut quoi répondre. Finalement : « Très bien. Appelle-moi quand tu veux. » Elle raccrocha.

Jérôme apprit lexistence de la virée à lheure du déjeuner. Il entra dans la cuisine, Chantal remuait la soupe.

Donc tu pars, pas une question, un constat.

Oui. Le quatorze, huit jours, je te le redis.

Il la fixait, dubitatif. Tu me demandes pas mon avis, hein ?

Non.

Mais tu vas pas bien ?

Elle goûta la soupe, ajouta un peu de sel.

Je vais bien. On mange dans vingt minutes.

Il sortit, erra, alluma la télé. Rien de plus. La vie continuait.

Les jours suivants, Jérôme alternait entre silence et agacement. « Tas pété un câble », « Tas changé, cest pas normal ce que tu fais ». Chantal nentrait plus dans le jeu du je mexcuse. Juste, elle nen avait plus envie.

Camille appela trois jours plus tard, expliqua que tante Mireille avait juré de ne « jamais remettre les pieds ici ». Chantal répondit « daccord ». Camille espérait autre chose, fut déçue.

Maman, ça ne tattriste pas ?

Non.

Mais elle fait partie de la famille, quand même

Non, Camille, cest la famille de Benoît, pas la mienne. Ma famille, cest toi. Jérôme, et peut-être bientôt moi-même. Jessaye dapprendre cest nouveau pour moi.

Camille laissa un long silence, puis demanda des détails sur le voyage, le programme, lhôtel elle voulait comprendre, franchir un petit pas. Chantal lui raconta tout.

Le treize mai, veille du départ, elle fit sa valise en sifflotant une chanson quelle ne connaissait pas. Un bagage léger, facile à trimbaler. Les vêtements à elle, rien que pour elle. La robe bleue du grand jour sy glissa aussi.

Jérôme entra, sassit au bord du lit.

Donc tu pars vraiment, dit-il, simplement.

Oui. Huit jours.

Il se frotta le front, soupira.

Il y a quelque chose à manger pour moi, au moins ? Javoue, la cuisine…

Jérôme, tu es adulte. Il y a de quoi survivre trois jours, réchauffe, après faudra improviser. Tu ten sortiras.

Il la toisa, prêt à sortir un mot blessant mais non, il ny eut rien. Peut-être avait-il perçu que le moment nétait pas propice. Il se leva.

Bon vas-y alors.

Juste ça. Pas de « bel anniversaire » ni de « fais attention ». Mais pas dengueulade non plus. Il y avait du chemin.

Chantal referma la valise.

En soirée, elle reçut un coup de fil dÉlise, son amie de lycée, perdue de vue, mais jamais très loin dans les coups durs.

Madame Lefèvre ma tout raconté, commença Élise. Que tu as viré tout le monde

Oui, jai assumé.

Chantal tu es incroyable !

Pause.

Vraiment ?

Chantal, je te connais depuis trente-cinq ans. Toujours à endosser pour les autres. Je suis contente que, pour une fois, tu aies dit stop !

Oh, Élise, ne temballe pas, rit Chantal.

Sans en faire trop alors. Et tu vas où ?

Dans la vallée de la Loire. Toute seule.

Toute seule ! Jai toujours rêvé dy aller.

Eh bien, va-y, toi aussi.

Mon mari ne me laissera pas.

À cinquante ans, Élise, « ne pas laisser », ça concerne les enfants de huit ans, pas les adultes. Après, il ny a que ton choix.

Élise rit, puis se fit grave.

Tas changé, Chantal.

Peut-être. Jétais fatiguée dêtre pratique.

Beaucoup le disent, peu agissent.

Peut-être que cest tabou, tout simplement.

Et tas honte ?

Chantal jeta un coup dœil dehors. Les lumières des voisins illuminaient dautres vies, là où les femmes faisaient la vaisselle, où la télé ronronnait, où on allait, venait, comme des fourmis.

Non. Pas du tout.

Le quatorze mai, réveil à cinq heures trente. Jérôme dormait encore. Elle fit café, sandwich pour la route, vérifia les papiers. Elle enfila tout de suite la robe bleue, pour elle, pour rendre ce matin spécial.

Plantée dans lentrée, elle jeta un regard circulaire sur lappartement : le trois pièces, la vue sur les platanes du boulevard, la tache au plafond à rafraîchir, la vieille serviette aux coqs éteints. Tout ce quotidien, familier, mais ce matin, une énergie neuve la quittait.

Du fond de la cuisine, Jérôme apparut, en tee-shirt déformé, ébouriffé.

Tu pars déjà ?

Oui, le taxi mattend.

Il hocha la tête, resta une seconde circonspect, puis :

Bon anniversaire, Chantal. Je lai oublié lautre jour.

Elle le regarda. Cinquante-quatre ans, fatigue dans le regard, cheveux grisonnants. Lhomme de vingt-sept ans de vie commune. Et elle, tout autant ignorante de lavenir : est-ce que quelque chose évoluera, est-ce possible de réapprendre lautre à leur âge ? La vie nest pas un téléfilm où huit jours de voyages renversent tout.

Merci, Jérôme, souffla-t-elle simplement.

Et elle sortit.

Le taxi lattendait en bas. Elle chargea la valise, sinstalla. Le chauffeur, tout sourire : Gare Montparnasse ?

Oui, sil vous plaît.

Paris sébrouait. Les boulevards étaient vides, laube pointait, veloutée et froide, le vert des arbres vif, irréel, si frappant quelle fixait le paysage, soudain attentive à chaque feuille. Les toits, le ciel bleu. Le soleil glissait sur les façades grises.

Gare Montparnasse fourmillait : odeur de viennoiserie, annonces nasillardes, valises cabossées. Lhumanité. Elle trouva son quai, repéra son wagon.

Le train était à lheure.

Chantal découvrit sa place : côté fenêtre, en bas, parfait. Les voisins, deux retraités charmants, la saluèrent. La femme, déjà installée, tendit un thermos : Un peu de thé ? Chantal répondit « plus tard, merci ».

Le train se mit en marche. Paris défila : immeubles, rails, graffs, puis soudain, la campagne, les champs, la ligne dhorizon qui sétire, immense. Chantal navait rien à penser pour une fois. Juste savourer la vue. Ne rien organiser, ne rien anticiper, ne rien prévoir pour les autres.

Le téléphone vibrait, elle ne le regardait pas de suite.

Enfin, elle lut un message de Camille : « Tu es bien dans le train ? Dis-moi que tout va bien ? »

Elle répondit : « Je suis bien, tout va bien. »

Un autre SMS dun numéro inconnu : « Bonjour, je suis Catherine, la guide de votre groupe, je vous attends à Tours sur le quai avec un panneau. Bonne route ! »

Chantal répondit : « Merci, à tout de suite. »

Téléphone rangé, elle recolla son front à la vitre.

Le train filait. Champs, bosquets, ciel, villages endormis. Tout derrière : Boulogne, lappartement, la vieille serviette, la nappe repassée la nuit, la soirée dantesque. Devant : Tours, les châteaux, des ruelles nouvelles, des gens inconnus mais une liberté neuve, enfin gagnée à soi.

Elle ne savait pas ce qui adviendrait au retour : peut-être une vraie discussion avec Jérôme, peut-être un silence éternel, peut-être une réconciliation, une transformation, peut-être rien du tout La vie nest pas une série planifiée où tout sarrange en huit jours.

Elle navait pas peur. Linconnu nétait plus menaçant, il nétait que la vie-même.

Le TGV filait, happant la lumière sur les peupliers de France, sous ciel immense. Chantal Duvivier fixait la campagne, songeant que la prochaine fois quon lui dirait : « tu pourrais amener la crème ? » sur ce ton, elle sourirait. Poliment. Et répondrait « non ».

Ce petit mot.

Trois lettres.

Prononcé hier, vraiment, pour la toute première fois.

Jamais trop tard pour apprendre.

Jamais.

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