État dâme
Geneviève Moreau est assise dans sa cuisine, le regard perdu par la fenêtre. Là-dehors, le printemps sannonce, la neige disparait peu à peu, mais pour elle, cest lautomne noir qui persiste. Trois ans déjà depuis la disparition de son mari, mais la douleur ne sadoucit pas. Elle sy est habituée, sans doute, sest résignée même pourtant un vide la ronge, comme si on avait arraché la pièce maîtresse de son mécanisme intérieur. Ça fonctionne encore, mais dans un grincement douloureux.
Ses enfants sont loin. Son fils à Paris, sa fille à Lyon. Les petits-enfants ont grandi, chacun pris dans son tumulte. Ils appellent aux grandes occasions, parfois envoient quelques photos sur WhatsApp. Geneviève sourit en les regardant puis, inlassablement, retourne sasseoir devant la fenêtre pour contempler la rue.
Les voisines linvitent à sortir, mais à quoi bon ? Rester sur un banc à parler douleurs et traitements ? Cela lennuie. Il fut un temps où elle se baladait main dans la main avec son mari au parc, où le week-end rimait avec cinéma ou visites chez des amis. Aujourdhui, elle na ni compagnon, ni raison de sortir.
Dans le frigo, presque rien. Pour elle seule, il ne faut pas grand-chose. À la télévision, des séries sentimentales qui la rendent plus morose encore.
Geneviève, tu vas finir par dépérir ainsi, soupire son amie Monique qui passe la voir chaque semaine. Il faut te secouer, aller vers les gens. Inscris-toi à un club, fais un atelier de danse pour seniors. Là-bas, il y a de lambiance !
Quelle danse, Monique ? rétorque Geneviève en balayant lidée dun geste. Danser pour qui ? Avec qui ? Ça na pas de sens.
Monique secoue tristement la tête, prend congé, et Geneviève se replonge dans sa contemplation.
***
Fin mai, sa petite-fille Camille débarque. Étudiante en deuxième année, pleine de vie, les écouteurs rivés aux oreilles, elle emplit lappartement dune énergie fracassante.
Mamie, salut ! Je suis là pour tout lété ! Marre de Paris, jai besoin de calme et de tes tartes !
Geneviève reprend des couleurs. Tartes, pot-au-feu, gratins, tout y passe. Camille dévore avec appétit et raconte la fac, les copines, un certain Lucas qui lui plaît mais « ne capte rien ».
Et toi, Mamie, comment ça va ? demande-t-elle un soir autour dun thé accompagné de confiture maison.
Tu sais, ma grande, je técoute, je moccupe Demain, jattaquerai les vitres.
Tu tennuies ?
Je mennuie, Camille. Beaucoup.
Sa petite-fille plonge un regard vif dans le sien et sillumine soudain :
Mamie, tu sais quoi ? Si on installait une appli de rencontres pour toi ?
Geneviève manque de sétouffer avec son thé.
Tes folle ? Quels rendez-vous ? Jai soixante-huit ans, tout de même !
Et alors ? Ya plein de gens de ton âge là-dessus ! Tous cherchent de la compagnie, des échanges, une balade. Qui sait ? Au moins pour papoter.
Quelle sottise, coupe la grand-mère. Jai vécu cinquante ans avec ton grand-père, et maintenant je vais chercher des hommes sur un écran ? Pas question, quelle honte.
Personne ne saura ! lance Camille en riant. Anonymous, incognito, tu comprends ? Juste pour le fun, on essaie !
Geneviève marmonne, proteste, mais le soir venu, alors que Camille est sortie, la curiosité lemporte. Elle farfouille sur son portable, trouve lapplication, télécharge, sinscrit. Elle choisit une vieille photo delle à Biarritz, à la mer, recadre pour que son mari ny figure pas. Elle écrit simplement : « Geneviève, 68 ans. Cherche une personne pour balades et discussions ».
Et puis elle oublie. Pour la nuit.
***
Le lendemain matin, le téléphone vibre. Message dans lapplication :
« Bonjour Geneviève, je mappelle Françoise, jai 64 ans. Je cherche aussi une amie pour marcher. Jadore les parcs, respirer lair frais. La solitude me pèse. On se rencontrerait ? »
Geneviève relit deux fois. Françoise. Une femme. Pas un homme, comme elle laurait cru.
Camille ! Viens vite, une dame mécrit !
Quelle dame ? sétonne sa petite-fille en attrapant le téléphone. Oh, mamie, elle a presque ton âge ; elle veut te voir pour marcher !
Et maintenant ? panique Geneviève.
Eh bien, tu vas la rencontrer, non ? Fonce !
Trois jours plus tard, elles se retrouvent dans le parc. Geneviève est nerveuse comme une collégienne elle essaie trois pulls, deux jupes, finit par enfiler sa tenue habituelle, et sort.
Françoise est une petite femme fine, aux yeux pétillants et à la voix claire. Demblée, elle annonce la couleur :
Je suis si contente, Geneviève ! Rester seule, cest la mort à petit feu. Toi et moi, je le sens, on a beaucoup en commun. Tu étais mariée ? Moi aussi, veuve. Des enfants ? Un fils en Allemagne, on se voit à peine une fois par an. On devient amies ?
Elles passent trois heures à parler, à marcher, à tourner et retourner sur les allées du parc. Françoise aussi brode, regarde de vieux films, pleure encore son mari, ne sait pas comment meubler ses journées.
On se revoit ? propose Françoise au moment de se quitter.
Volontiers. Samedi ?
Et pour la première fois depuis des années, Geneviève sourit sincèrement.
***
Un mois plus tard, elles se voient presque chaque jour. Parc, bord de fleuve, parfois juste un après-midi de potins autour dun thé. Françoise regorge didées.
Dis, si on invitait dautres ? senflamme-t-elle. Il y a plein de femmes comme nous sur lappli elles sennuient chez elles, isolées. On pourrait former un cercle damies ?
Quel genre de cercle ? sinterroge Geneviève.
Un club ! On se balade, on boit un thé, on parle de livres, on va au cinéma, à des expos Jaimerais essayer la marche nordique, mais seule, cest morne. À plusieurs, cest lidéal !
Geneviève hésite dabord. Un club à son âge ? Mais Françoise ne lâche pas. Une semaine plus tard, elles trouvent deux autres femmes Lucette et Raymonde. Puis encore trois de plus.
Cest ainsi que naît le cercle « Pas à Pas ». Le nom vient de Lucette, ancienne institutrice et organisatrice dans lâme.
Marche nordique le lundi, mercredi, vendredi ! ordonnance-t-elle. Mardi, thé et discussion littéraire ; jeudi, cinéma ou expo. Week-end repos, sauf si envie de se voir !
Geneviève commence par simplement participer, mais bientôt elle anime la conversation sur WhatsApp, note larrivée des nouvelles, gère la liste. Un jour, Lucette lannonce « présidente » du club.
Geneviève, tu es douée pour ça ! senthousiasme Françoise. Tu fédères, tu motives On naurait jamais rien fait sans toi.
Geneviève proteste, mais elle sent la fierté crépiter en elle.
***
Le club attire lattention du journal local. Un jeune journaliste vient, prend des photos, interroge, note tout. Une semaine après paraît un article intitulé : « Seniors en mouvement : comment des retraitées changent la vie de leur quartier ».
Geneviève lit larticle, découvre sa photo en pleine action, bâtons en main et sourire éclatant au centre du groupe. Un sourire rajeuni.
Peu après, coup de fil de France 3 Région.
Madame Moreau, nous voudrions faire un reportage sur votre cercle Vous acceptez ?
Elle sy refuse dabord, mais Françoise et Lucette insistent.
Geneviève, cest important ! Plus on parlera de nous, plus dautres viendront rompre leur solitude. Tu es la bonne ambassadrice.
Elle finit par céder.
Le tournage prend trois heures. La journaliste, Léa, une jeune femme bienveillante, pose mille questions : comment est né le groupe, pourquoi se retrouver, ce que cela vous apporte.
Vous comprenez, dit Geneviève devant la caméra, quand on perd un proche, on croit que tout seffondre, quon ne compte plus pour personne. Surtout quand les enfants sont loin. Mais ce nest pas vrai On est importante, dabord pour soi. Nous nous sommes trouvées, et aujourdhui, chaque matin, je me lève avec lenvie de marcher, de rire, de partager un autre jour.
Le reportage passe au journal télévisé local. Le téléphone narrête plus : voisins, anciens collègues, amis lappellent. Vingt nouvelles membres joignent « Pas à Pas » dans la semaine.
***
Geneviève approche ses soixante-dix ans. Un joli chiffre. Elle navait aucune envie de le célébrer, mais le club ne lentend pas ainsi.
On va te fêter ça, Geneviève ! décrète Françoise. Avec entrain, musique, et même une piste de danse. Tu es notre vedette, alors ouvre le bal !
Plaisir discret, elle sachète une robe bleue fleurie, comme quand elle était jeune, et de nouveaux escarpins.
Puis un soir, son fils lappelle de Paris :
Maman, on sera là pour ton anniversaire. Moi, Julie et les enfants.
Vous venez ? Mais vous avez cours, travail
On sorganise, on prend quelques jours. Il est temps quon se retrouve !
La veille, Geneviève ne ferme pas lœil. Elle range, prépare, sanime. Le lendemain matin, quand toute la famille débarque, elle réalise quelle ne les a pas vus depuis presque trois ans. Ses petits-enfants ont grandi : Thomas a dix-huit ans, Manon quinze. Ils ont changé.
Mamie ! sexclame Manon. Mais tu es métamorphosée ! On dirait que tu rajeunis !
Geneviève rit :
On a fondé un club de seniors actifs, Manon, tu sais. On na plus le temps de vieillir.
Elle fête son anniversaire au café avec tout le club femmes exubérantes, bouquets de fleurs, cadeaux. Les voisins, danciens collègues aussi. Françoise anime, Lucette déclame ses poèmes, Raymonde chante Brassens à la guitare.
Son fils la regarde, incrédule. Trois ans avant, elle était terne, courbée, éteinte. À présent
Cest bien toi, maman ?
Oui, mon grand, répond-elle en souriant. Avant, jétais seule. Maintenant, jai des amies, un projet, des raisons de me lever. Tu vois ?
Oui. Excuse-nous dêtre venus si peu.
Pas grave Vous avez votre vie, jai la mienne. Et tu sais quoi ? Jai une vraie vie, moi aussi.
Camille lappelle en visio :
Mamie, joyeux anniversaire ! Je suis si fière de toi. Tu te souviens, quand je te proposais lappli et que tu disais que cétait une bêtise ?
Une belle bêtise, concède Geneviève. Mais parfois, les bêtises changent tout.
***
Épilogue
Un an plus tard, « Pas à Pas » fait parler de lui dans toute la ville. Invitées à la télévision, articles dans la presse régionale. Les membres ont créé dautres cercles : tricot, dessin, même un petit atelier-théâtre.
Geneviève coordonne maintenant tout ce petit monde. Assistantes, planning et idées à foison pour lannée à venir.
Son fils et sa famille rendent visite plus souvent. Les petits-enfants échangent sur WhatsApp, envoient photos et confidences. Camille, désormais diplômée, effectue un stage dans la presse locale elle veut raconter lhistoire de familles actives comme la leur.
Tu es mon modèle, Mamie, lui glisse-t-elle.
Geneviève sourit, regarde par la fenêtre. Désormais, cest un vrai printemps qui explose dehors.
La vie continue. Elle est belle.
Geneviève conserve encore cette fameuse application sur son téléphone. De temps à autre, elle regarde les nouvelles annonces, mais ne cherche plus personne. Il ny a plus besoin. Elle sest trouvée, elle-même. Le reste suivra.
Mes chéries, dit-elle aux nouvelles venues, toutes timides, la vie est longue, plus longue quon ne le pense. À tout âge, il est possible de recommencer. Même quand tout semble fini.
Elles la croient. Elles voient devant elles une femme rayonnante, heureuse, épanouie. À soixante-dix ans, devenue lâme du quartier. Elle a fait la preuve : lâge, ce sont des chiffres. La vie, cest un état dâme.







