Le fils de Françoise s’est remarié il y a un mois

Le fils dHélène sétait remarié il y a maintenant un mois. À cette occasion, il avait amené chez la nouvelle grand-mère une charmante adolescente de treize ans, Élodie, la fille de sa nouvelle épouse. Elle venait pour passer toute une semaine à la campagne.

Juste avant de repartir, la mère dÉlodie glissa à sa belle-mère ces mots à voix basse :

Sachez quÉlodie na jamais mis les pieds à la campagne. Et ce nest pas une enfant facile : à son âge, vous imaginez bien Essayez dêtre un peu stricte avec elle, je vous en prie. Au moindre souci, appelez-moi, je viens la chercher.
Quest-ce que vous entendez par «au moindre souci» ? demanda Hélène, un peu déconcertée.

Sa nouvelle belle-fille se contenta de lui sourire, lembrassa affectueusement sur la joue puis grimpa dans la voiture avec son mari. Ils partirent.

Ma jolie, va donc chercher de leau, dit aussitôt Hélène à la petite, lui tendant un seau vide.
Aller où ? questionna la jeune fille.
À la fontaine de la place.

Et cest quoi, une fontaine ?
Mais la fontaine du village, voyons ! Juste derrière le portail, pas loin de la maison, il y a ce robinet public avec un levier. Tu poses le seau dessous, tu actionnes le levier et tu remplis ton seau, puis tu le ramènes à la maison.
Mamie Hélène, vous plaisantez ? sexclama Élodie, les yeux écarquillés. On prend de leau au robinet de la cuisine, normalement. Vous en avez un, non ?
Oh, bien sûr, répondit Hélène en souriant. Mais plus une seule goutte n’en coule depuis une semaine.

Pourquoi donc ?
Parce quHenri, notre plombier, a coupé leau de la rue. Il doit changer une vanne, paraît-il. Il va donc falloir aller chercher de leau à la fontaine pour un temps. Là-bas, il y en a toujours.
Non mais protestait Élodie en posant le seau à terre. Ce nest pas possible ! Si le robinet existe, cest pour que leau coule.

Daccord, haussa les épaules Hélène. Alors pour ta toilette, tu vas la faire ici. Elle emmena Élodie vers le grand tonneau placé sous la gouttière. Tu puises un peu deau de pluie avec la main et tu te laves le visage.
Mais mamie ! protesta Élodie, encore plus étonnée. Il y a plein de petites bêtes dans votre tonneau !
Ce sont des larves de moustique, mon enfant, rien de dangereux, rassura Hélène.

Et pour me brosser les dents, il faut aussi utiliser cette eau-là ? fit Élodie, lair perplexe.
Bien sûr. Il ny a pas deau dans la petite fontaine du coin.
Bon, alors je vais à la fontaine, râla ladolescente qui, résignée, reprit le seau et se dirigea vers la grille du jardin.

Elle revint quinze minutes plus tard, trempée de sueur, avec à peine trois litres deau dans le seau.
Quest-ce qui ta pris autant de temps ? demanda Hélène.
Je ne savais pas comment fonctionnait le robinet de la fontaine. Heureusement, un monsieur passait et ma montré.

Cest parfait, fit la grand-mère, versant leau dans un broc, avant de lui rendre le seau aussitôt.
Maintenant que nous avons leau pour la toilette, il nous en faut pour préparer le dîner.
Quoi ? trembla Élodie, affolée. Il en faut encore pour la cuisine ?
Bien sûr ! À moins que tu préfères utiliser leau du tonneau, sourit Hélène.

Non surtout pas ! sécria la jeune fille, empoignant le seau et courant de nouveau vers la fontaine.

Elle y retourna cinq fois en tout, pendant quHélène commençait à préparer le repas.
Dis, Mamie, pourquoi on ne répare pas la canalisation ? Chez nous, en ville, il suffit dun coup de fil et on a de leau dans lheure
Ici, il ne suffit pas de téléphoner. Il faut aller jusquà la rue voisine, chez Henri, au numéro vingt-trois, et lui demander gentiment. Mais comme chez lui, il a de leau, il ne se presse pas.
Et pourquoi nes-tu pas allée lui parler ?

Jy suis allée cent fois, répondit la grand-mère dun geste las. Mais Henri, tantôt aux champs, tantôt chez un voisin, il est toujours occupé. Il promet de venir «demain». Mais ce fameux demain narrive jamais, il est le seul plombier du coin
Daccord cest quel numéro de maison déjà ?
Vingt-trois, là-bas, indiqua Hélène dun signe de tête. À quoi tu penses ?
Jy vais moi-même, dit Élodie, et elle fila sous le portail avant quHélène nait le temps de protester.

Elle disparut. Au bout dune demi-heure, Hélène, inquiète, se rendit chez Henri.
Vous avez vu ma petite-fille ? demanda-t-elle à lépouse du plombier.
La vôtre ? Cette insolente, vous voulez dire ? répliqua Marie un regard en coin.

Insolente, pourquoi ?
Elle a exigé quHenri vienne tout de suite, puis elle a tenté de lui faire la morale, le traitant dégoïste alors quil sépuise pour tout le quartier ! Je lui ai menacé du balai. Et elle a déclaré que si Henri ne répare pas, elle va brûler notre remise ! Imaginez-vous !
Mon Dieu, seffara Hélène. Est-ce vraiment ce quelle a dit ?
Oh oui, soupira Marie. Dieu protège ceux qui la rencontreront

Et où est-elle à présent ?
Comment le saurais-je ? Sans doute partie en pleine campagne, chercher Henri.
Mais il est où ?
À cette saison, sûrement dans les champs à réparer du matériel.

Hélène sortit en courant, direction les champs, à la recherche désespérée dÉlodie.

Mais elle narriva pas jusquaux moissons : un tracteur savançait déjà dans sa direction. Henri conduisait, Élodie assise à ses côtés, lair bougon.
En la voyant, Henri arrêta la machine :
Cest la tienne ? cria-t-il en montrant la fille du menton, couverts par le bruit du moteur.
Hélène acquiesça, inquiète et lança précipitamment :

Tu lemmènes où, Henri ? Pas chez le gendarme, tout de même ? Elle na que treize ans, tu nas pas le droit de la faire arrêter !
Quel gendarme ?! sétonna Henri. Je pars installer ta vanne, voilà tout ! Cette petite têtue-là menaçait de jeter des clous sous les roues des moissonneuses si je ne démarrais pas tout de suite. Comme si un clou pouvait arrêter un engin pareil ! Il éclata soudain de rire. Ah, si on avait plus de gamins aussi déterminés dans le village, la vie changerait par ici. On relèverait ce coin de France ! Puis, se tournant vers Élodie : Allez, petite pirate, tu veux conduire le tracteur ?

Oh oui ! cria de joie Élodie.
Allez, grimpe, prends le volant. On va réparer ton arrivée deau, à condition que tu me passes les outils !
Promis ! sécria ladolescente, les yeux pétillants.

Ses parents ne la sont venus chercher que vingt jours plus tard, le trente août, à la toute dernière limite les courses de la rentrée ne pouvaient plus attendre. Sinon, qui sait, peut-être serait-elle restée encore, tant la campagne, il y avait à faire, surtout à la fin de lété !

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