Paul, cest toi, mon chéri ?
Oui, maman, cest moi Pardonne-moi de rentrer si tard.
La voix de sa mère tremblait dinquiétude et dépuisement, résonnant dans lentrée sombre. Dans son vieux peignoir et la torche à la main, elle avait lair de lavoir attendu toute sa vie.
Paulinou, mon cœur, où tes-tu encore perdu ? La nuit est tombée, le ciel est noir, les étoiles brillent comme les yeux des renards dans la forêt
Maman, jétais avec Damien, on travaillait nos devoirs, on se préparait pour le contrôle Jai perdu la notion du temps. Excuse-moi de tavoir inquiétée, toi qui dors si mal déjà
Ou alors tu as rendu visite à une fille ? demanda-t-elle soudain, malicieusement plissant les yeux. Tu ne serais pas tombé amoureux, par hasard ?
Oh maman ! Quelle idée ! sexclama Paul en retirant ses chaussures. Je ne suis pas le genre de garçon quon attend derrière la grille Qui voudrait de moi ? Bossu, bras trop longs, la tête toute ébouriffée
Mais dans ses yeux à elle passa une lueur de douleur. Elle ne dit rien, mais elle voyait en lui non un monstre, mais le fils quelle avait élevé dans la misère, le froid, la solitude.
Paul nétait vraiment pas un Apollon. Il atteignait à peine un mètre soixante, le dos voûté, ses bras presque démesurés lui frôlant les genoux. Sa tête, trop grande, couronnée de boucles folles, évoquait un pissenlit en fleur. Enfant, on lavait surnommé petit singe, lutin des bois, prodige de la nature. Mais à force de grandir, il était devenu plus grand que bien des hommes.
Avec sa mère, Hélène Petit, ils étaient venus sinstaller dans ce village de Bourgogne lorsquil avait dix ans. Ils sétaient enfuis de Paris : la misère, le scandale, un père en prison, une mère abandonnée, il ne restait queux deux, seuls contre le monde.
Ton Paul nest pas fait pour ce monde, marmonnait la vieille Thérèse en regardant le frêle garçon. Il va disparaître sans laisser de traces
Mais Paul sest battu avec la vie, comme une racine qui saccroche au roc. Il a grandi, respiré, travaillé. Hélène, femme au cœur de fer, les mains abîmées par la boulangerie, pétrissait le pain du village dix heures par jour, année après année jusquà ce que son corps cède.
Quand elle na plus pu se lever, Paul est devenu à la fois fils, fille, infirmier, nourrice. Il lavait le sol, préparait sa soupe, lisait à voix haute de vieux magazines. Quand elle sest éteinte, paisiblement, il est resté debout devant le cercueil, les poings contractés. Il navait plus de larmes à pleurer.
Mais le village ne loublia pas. Les voisins apportaient à manger, des vêtements chauds. Puis peu à peu, les gens commencèrent à venir. Dabord les gamins, fascinés par la radio quil réparait : Paul travaillait au relais local. Il rafistolait les vieux postes, bricolait les antennes. Ses mains, daspect maladroit, savaient tout.
Puis vinrent les filles. Elles venaient, buvaient du thé et riaient. Et puis, elles restaient plus longtemps.
Un jour, il remarqua quune, Claire, était toujours la dernière à partir.
Tu nes pas pressée de rentrer ? demanda-t-il, une fois la maison redevenue silencieuse.
Elle secoua la tête, le regard baissé : À la maison, ma belle-mère me hait. Trois frères, tous bruts et hargneux. Mon père boit Je nintéresse personne. Je vis chez une amie, mais je ne peux pas y rester éternellement Chez toi cest paisible. Je ne me sens pas seule ici.
Pour la première fois, Paul comprit quil pouvait compter pour quelquun.
Reste ici, proposa-t-il simplement. La chambre de maman est libre. Tu y seras chez toi. Je ne te demanderai rien, ni mot, ni regard Juste, reste.
Le village jasait. On murmurait dans son dos :
Un bossu et une beauté, quelle blague !
Mais le temps passa. Claire rangeait, cuisinait la soupe, souriait. Paul travaillait, en silence, avec soin.
Et le jour où elle mit au monde un fils, le village tout entier en fut bouleversé.
À qui ressemble-t-il ? demandaient les voisines. À qui donc ?
Et le petit, David, posait ses yeux sur Paul : Papa !
Paul, qui naurait jamais imaginé être père, sentit un soleil nouveau éclore dans sa poitrine.
Il apprit à David à bricoler, à pêcher, à déchiffrer les mots. Claire, les regardant, lui disait un soir :
Il te faudrait une femme, Paul. Tu nes plus seul.
Tu es comme une sœur pour moi, répondait-il. Je taiderai à trouver un bon mari. Après on verra.
Il se présenta un homme ainsi : jeune, travailleur, du village voisin.
Claire épousa lhomme et sen alla.
Mais un jour, Paul la croisa sur la route :
Je voulais te demander Laisse-moi David.
Quoi ? sétonna-t-elle. Pourquoi ?
Je sais, Claire. Quand on donne naissance, tout change. Mais David Ce nest pas vraiment ton fils. Tu loublieras. Moi, jamais.
Je ne tabandonnerai pas David !
Je ne veux pas ten priver, répondit Paul. Viens quand tu veux. Mais permets-lui de vivre ici, avec moi.
Claire hésita, puis appela son fils :
David ! Viens ici. Tu veux vivre avec maman ou avec papa ?
Lenfant accourut, les yeux brillants.
Je ne peux pas avoir les deux ? Maman et Papa ensemble ?
Non, murmura Claire, abattue.
Alors je reste avec papa ! Et toi, maman, viens nous voir !
Ainsi fut-il.
David resta. Et Paul devint réellement père.
Mais un jour, Claire revint :
On nous transfère à Lyon. Je prends David avec moi.
Lenfant cria, saccrochant à Paul :
Je nirai nulle part ! Je reste avec papa !
Paul Il il nest pas ton fils, murmura Claire.
Je sais. Je lai toujours su, répondit Paul.
Je menfuirai toujours pour retrouver papa ! hurlait David dans ses sanglots.
Il fuyait en effet. On le ramenait, il revenait.
Au bout du compte, Claire céda.
Quil en soit ainsi, il a fait son choix.
La vie continua.
Chez la voisine, Marie, le mari se noya un soir divresse. Pas denfants dans ce foyer sans tendresse.
Paul venait acheter du lait. Puis réparer la barrière, refaire le toit. Et puis, il restait, buvait un thé, parlait.
Ils se rapprochèrent. Lentement, timidement. En adultes cabossés.
Claire écrivait. Elle raconta quune petite sœur était née à David : Diane.
Amène-la, répondit Paul. La famille doit rester unie.
Un an plus tard, ils vinrent.
David ne quittait pas sa sœur, la portait, chantait des douceurs, laidait à marcher.
Mon fils, supplia un jour Claire, reste avec nous. À Lyon, il y a le théâtre, lécole, tant de possibilités
Non, secouait David. Je ne quitterai pas papa. Marie est déjà une maman pour moi.
Le collège arriva.
Quand les autres vantaient leurs pères chauffeurs, militaires ou ingénieurs, David nen rougissait pas.
Mon père ? disait-il fièrement. Il sait tout réparer, il connaît le monde, il ma sauvé. Cest mon héros.
Des années passèrent.
Marie et Paul étaient assis devant la cheminée, avec David.
Je suis enceinte, Paul, dit tranquillement Marie. Un bébé tout petit.
Vous nallez pas me mettre dehors ? murmura David.
Que dis-tu là ! sexclama Marie en lenlaçant. Tu es comme mon propre fils ! Jai rêvé dun enfant comme toi toute ma vie !
Fiston, dit Paul en fixant la flamme, comment as-tu pu croire cela ? Tu es tout pour moi.
Quelques mois plus tard, naquit Louis.
David serrait son petit frère contre lui comme le plus précieux des trésors.
Jai une sœur, un frère, un papa, et Marie
Claire écrivait toujours.
Mais David répétait sans cesse :
Je suis enfin arrivé. Je suis à la maison.
Les années sécoulèrent. Le village finit par oublier que David nétait pas du sang. On ne murmurait plus.
Et David, devenu père à son tour, racontait à ses enfants et petits-enfants lhistoire du père le plus extraordinaire du monde.
Il nétait pas beau, disait David. Mais il y avait en lui plus damour que chez tous ceux que j’ai connus.
Chaque année, au jour du souvenir, toute la famille se retrouvait autour de la table : enfants de Marie, enfants de Claire, petits-enfants, arrière-petits-enfants.
On riait, on buvait du thé, on partageait les souvenirs.
On avait le meilleur papa du monde ! lançaient les adultes en levant leur tasse. Quil en existe plus, de tels pères !
Et toujours un doigt se levait, là-haut vers le ciel, vers les étoiles, vers la mémoire dun homme qui, contre tout, avait su devenir un véritable père.
Le seul.







