Mon fils na pas appelé depuis trois mois. Je me disais quil était absorbé par le travail. À la fin, jai décidé daller chez lui sans prévenir. Une inconnue ma ouvert la porte et ma annoncé quelle habitait là depuis six mois.
Si ce jour-là, je n’avais pas pris le car pour Paris, peut-être que je continuerais à me bercer dillusions : que Guillaume navait juste pas le temps.
Avec un métier prenant, un nouveau projet, ah ces jeunes ils vivent à cent à lheure et oublient dappeler leur mère. Mais jy suis allée. Et ce que jai découvert devant la porte de son appartement a bouleversé ma vie.
Tout avait pourtant si bien commencé. Dordinaire, il appelait chaque dimanche, vers midi, entre mon pot-au-feu et son premier café. Parfois en semaine, un SMS : « Comment va la tension ? » « Tu es allée chez le médecin ? » « La voisine den dessous est-elle toujours aussi bruyante ? » De petits trucs simples. Depuis la disparition dAlain, ses coups de fil étaient devenus mon oxygène. Ce à quoi je me rattachais.
Soixante et un ans, quatre ans de veuvage, trente-deux ans à la mairie dans le service du cadastre et dun coup la retraite, lappartement vide et un silence que seul ce coup de fil du dimanche venait rompre.
Depuis mai, Guillaume ne donne plus de nouvelles.
Je ne me suis pas inquiétée tout de suite. Première semaine, jai pensé quil avait simplement oublié. Jai envoyé un SMS. Il a vite répondu : « Beaucoup de boulot, je te rappelle. » Mais il na pas rappelé. Deuxième semaine nouveau message. « Tout va bien, maman, on sappelle. » Troisième semaine silence. Quand jappelais, il ne répondait pas. Ses réponses arrivèrent des heures plus tard, sèches, comme si quelquun écrivait à sa place.
Ma copine Monique, avec qui je fais de la gym au centre culturel, na pas pris de gants :
Gisèle, il faut que tu ailles le voir. Y a quelque chose qui cloche.
Il a peut-être une amie, il nose pas en parler, ai-je tenté, plus pour me rassurer que pour la convaincre.
Cest une raison de plus pour donner signe de vie ! a-t-elle soufflé en haussant les épaules.
Jai tergiversé. Guillaume détestait les surprises. Quand Alain vivait encore, on était venus à limproviste une fois et il avait tiré une de ces têtes, comme sil avait été pris en flagrant délit ! Il tenait à son espace. Je croyais comprendre, ou du moins je me le laissais croire.
En août, je nen pouvais plus. Jai acheté un billet pour le Paris-Lyon, trois heures de route. Jai pris un pot de ma confiture dabricot et une boîte de flan Guillaume raffolait de mon flan, déjà au lycée. Tout le trajet, je préparais dans ma tête ce que jallais lui dire. Que je mennuie de lui. Quil nest pas obligé dappeler tous les jours, mais une fois la semaine, ce nest pas excessif. Que je suis sa mère, pas un fardeau.
Jarrive vers trois heures dans limmeuble. Troisième étage à droite, paillasson marron « Bienvenue », celui offert pour sa crémaillère.
Plus de paillasson.
À la place, un tapis gris, sans inscription. Je sonne. Une femme ouvre jeune, la trentaine, brune avec un carré, en survêtement, tenant une tasse de thé.
Bonjour, je cherche Guillaume Moreau, dis-je, encore calme.
Elle fronce légèrement les sourcils.
Aucun Guillaume ici. Jhabite là depuis six mois.
Je reste figée, confiture et flan à la main. Elle se présente : Élodie. Elle me fait entrer, sûrement parce que jai lair sur le point de mévanouir.
Lappartement a tout changé. Meubles différents, autres rideaux, même les murs repeints. Plus rien de ce que je connaissais. Aucune trace de mon fils.
Élodie loue par agence, ne connaît pas le propriétaire, règle tout par intermédiaire. Elle mindique un numéro. Jappelle, là, sur le canapé où mon fils sasseyait encore il y a peu.
Lagent confirme : Guillaume Moreau a mis lappartement en location en février. Non, il na pas laissé dadresse nouvelle. Oui, il paie toujours, virement depuis une banque française.
Je reprends le dernier car vers Lyon. Je ne pleure même pas. Je suis trop sidérée pour ça. Mon fils unique celui qui me tenait la main aux obsèques dAlain, remplissait ma déclaration dimpôts, me disait « maman, tu peux toujours compter sur moi » a déménagé, confié lappartement à une étrangère, et na rien dit.
Trois jours passent. Je nappelle pas. Jattends quil le fasse. Il nappelle pas.
Le quatrième jour, jécris : « Je suis venue à Paris. Je sais que tu nhabites plus rue de Sèvres. Rappelle-moi. »
Il rappelle dans lheure. Pour la première fois en trois mois, jentends sa voix, et non une boîte vocale.
Maman, je je suis désolé. Jaurais dû te le dire.
Où es-tu ?
Silence. Lourd.
À Genève. En Suisse. Depuis mars.
Je massieds dans la cuisine. Dehors, la voisine secoue une nappe au balcon. Tout paraît normal et le monde sécroule.
Il se confie longtemps. Dit que, depuis la mort de papa, il étouffait. Que mes appels, mes questions sur la santé, mes colis de flan tout cela loppressait. Quil ne savait pas comment le formuler sans me faire de peine. Alors il a choisi la pire solution : fuir.
Javais limpression que si je restais, jallais suffoquer murmure-t-il. Non pas à cause de toi, maman. Mais parce que je voulais combler le vide laissé par papa. Que jétais censé remplacer ce rôle.
Je voudrais hurler, lui répondre que je ne lui ai jamais rien demandé de tel. Mais, en fermant les yeux, je revois ces appels du dimanche où je lui racontais chaque détail, chaque rendez-vous médical, chaque facture. Comme sil était mon mari, et non mon fils.
Je ne le dis pas. Je ny suis pas encore prête.
Reviens à Noël cest tout ce que jarrive à dire.
Je reviendrai, maman.
Je reste longtemps, seule dans la cuisine. Le flan rapporté de Paris trône intact sur le comptoir. Jen mange une part, toute seule. Il est délicieux. Il la toujours été.
Guillaume revient en décembre. Il sassied à la table du réveillon, en face de moi à la place dAlain, mais ce nest pas un remplacement. Un homme adulte, qui a agi mal, mais avait ses raisons. Nous névoquons pas Genève en partageant la bûche. Un jour peut-être. Ou jamais.
Monique me demande parfois si je lui ai pardonné. Je ne sais pas répondre. Je sais juste que, désormais, quand il appelle le dimanche ce quil fait sans faute je parle moins longtemps. Je lui demande plus souvent de ses nouvelles à lui, et moins des miennes. Ce nest pas grand-chose. Mais il faut bien commencer quelque part.
Parfois, la plus grande preuve damour quune mère puisse offrir à son fils adulte, cest daccepter quil sen aille. Même si on ne lui a jamais montré comment.






