Je ne veux plus vivre avec vous ! Rien ne vous convient jamais ! Éloïse regardait sa mère avec colère et ressentiment. Daccord, quand jétais enfant : « Va pas là, ne fais pas ci », mais enfin, maman, jai vingt ans ! Vingt ! Je suis majeure depuis deux ans !
Eh bien, puisque tu es majeure et que tu ne veux plus habiter sous notre toit, il va falloir que tu trouves du travail, que tu loues et que tu paies toi-même ton logement. Voilà ma réponse, ma fille.
Tu plaisantes ! Éloïse ricana. Dun côté, on me dit détudier, de ne pas sortir et maintenant, il faudrait déjà travailler ? Mes études, ce n’est plus important ? Et maider, ta propre fille, tu y as pensé ?
Tu es une fille indépendante, tu nécoutes jamais nos conseils ajouta le père en soutenant la mère. Alors, pour que nous ne nous mêlions plus de ta vie, tu peux donc commencer la tienne, toute seule, entièrement.
Ce genre de perspective ne plaisait pas trop à Éloïse. Sa mère ne la forçait ni à faire le ménage, ni à cuisiner, son père réglait les factures, faisait les courses, et de temps en temps déposait un peu dargent sur le compte de sa fille bienaimée. Cette routine était confortable, facile, sans souci. Sans leurs interventions, la vie aurait été parfaite
Mais le caractère obstiné dÉloïse, quon disait hériter dune arrière-arrière-grand-mère passionnée par la Commune de Paris, lempêchait de revenir en arrière. Chez eux, on racontait ce trait rebelle en expliquant les querelles familiales.
Elle finit par trouver un emploi et louer un petit studio près de luniversité. Ce nest quà ce moment-là quelle comprit ce que représentait le manque dargent. Autrefois, elle en entendait parler à la radio, lors de conversations dans le bus, ou dans les discussions télévisées où il était souvent question de « ne plus avoir assez pour les besoins essentiels ».
Le loyer prenait la plus grande partie de son maigre salaire. Restait à payer la nourriture, la carte Navigo, plein de petites dépenses inévitables. Les fêtes bruyantes, qui lavaient tant fait rêver, passèrent bien vite au second plan. Sans même sen rendre compte, elle apprenait à apprécier largent gagné par son travail, et certaines « observations » de ses parents lui paraissaient tout de suite moins agaçantes.
Un soir, en rentrant du travail, elle croisa deux jeunes adultes, lançant à la cantonade blagues douteuses et grossières. Éloïse secoua la tête, se demandant sils réfléchissaient parfois. Dans quel monde vivaient-ils ?
Un peu plus loin, sur les marches dune petite épicerie fermée depuis des lustres, une vieille dame était assise. Éloïse la voyait souvent là. La vieille murmurait parfois des phrases incompréhensibles ; à ses pieds, une boîte en métal recueillait de temps à autre quelques pièces. À lère de la carte bancaire, rares étaient ceux qui avaient encore de la monnaie dans la poche. Mais Éloïse sefforçait toujours de mettre de côté quelques centimes pour cette femme. Elle ne savait pas trop pourquoi sans doute parce quautrefois elle naurait jamais fait attention à une mendiante.
Mais justement, « mendiante » nétait pas vraiment le mot. Malgré ses vêtements usés et la boîte cabossée à ses pieds, un vrai sentiment de dignité émanait de cette femme. Elle remerciait dun signe à chaque don, attendant patiemment sur les marches de béton.
Les garçons, arrivant à son niveau, eurent un ricanement méprisant. Lun deux donna un coup de pied violent dans la boîte de la vieille. Elle roula en faisant un bruit sinistre et les pièces se dispersèrent.
La vieille dame se pencha péniblement pour les ramasser, ses doigts tremblaient mais elle sobstinait.
Mais enfin, quest-ce que vous faites, imbéciles ! Éloïse bondit et vint aider la vieille femme.
Les deux garçons éclatèrent de rire, lancèrent une remarque vulgaire à Éloïse, puis poursuivirent leur chemin.
Tenez, madame, Éloïse lui tendit les pièces retrouvées, puis fouilla dans son sac et lui donna aussi un billet.
Merci, souffla la vieille dame en levant les yeux. Ils paraissaient étonnamment jeunes au milieu de son visage ridé. Je te reconnais, tu laisses toujours de la monnaie ici.
Elle caressa doucement la boîte cabossée.
Il faudra que jen trouve une autre, elle est toute tordue.
Ses mains tremblaient ; Éloïse pensa quelle navait pas lair en forme.
Vous habitez loin ? demanda-t-elle.
La vieille secoua la tête.
Tu vois les HLM là-bas, dans la cour ? Je vis là.
Je vais vous accompagner, proposa Éloïse, lui tendant la main. Vous aurez du mal, il me semble.
Mon cœur me lâche un peu Tout ça ma trop bouleversée, souffla la vieille dame en sappuyant sur son bras. Merci, je ne te retiendrai pas longtemps.
Dans le petit appartement du troisième étage, une armée de chats surgit à leur arrivée. Éloïse fut surprise ; elle nen compta pas moins dune douzaine.
Douze, précisa la vieille dame en voyant son étonnement. Je naurais jamais cru en avoir autant.
Mais pourquoi en avez-vous tant ?
Ce nest pas eux qui ont besoin de moi, ma petite, cest moi qui leur suis nécessaire. Sans moi, ils seraient perdus. Capucine et Lucette, on les a laissées dans un sac-poubelle, au cœur de lhiver. Je sortais les ordures et je les ai trouvées. Lucette miaulait, Capucine ne respirait presque plus. Poussière, je lai reprise des mains dune bande de gamins. Roméo est arrivé tout seul près de lépicerie. Félicie a mis bas dans les caves. Jai dû recueillir toute la portée pour quon ne les empoisonne pas Tu crois que jai perdu la tête ?
Non, pas du tout Éloïse rougit. Mais, cest vrai, ça fait beaucoup Il faut leur donner à manger.
Cest pour ça que je reste assise dans la rue, acquiesça la vieille dame.
Dès ce jour, elles devinrent amies. Cest étrange, mais Éloïse narrivait plus à vivre comme si rien ne sétait passé. Elle se rendait régulièrement chez la vieille dame Hélène Vaubois, de son vrai nom et parla de cette rencontre sur ses réseaux sociaux. Étonnamment, au milieu des commentaires haineux surgirent de vrais mots de gentillesse et de propositions daide. Et bientôt, il y en eut de plus en plus.
Ma fille, demanda prudemment son père pourquoi fais-tu tout cela ? Tu nas jamais été particulièrement portée sur les animaux, que je sache.
Papa, aimer les animaux, ce nest pas la question. Dailleurs, on nen a jamais parlé à la maison, vous ne mavez jamais proposé davoir un chien ou un chat. Je nai donc jamais demandé. Maintenant, je me demande : pourquoi pas ?
Éloïse réfléchit, puis ajouta :
Hélène Vaubois est différente. Elle ma dit que ce nétaient pas les chats qui comptaient sur elle, mais quelle était indispensable pour eux. Et cest vrai, papa. Sans elle, ils seraient tous morts depuis longtemps.
Il faudrait recueillir tous les chats du quartier alors ? lança sa mère en haussant les épaules. Regarde un peu, Éloïse, il y en a tant !
Mais tout le monde ne peut pas faire ça. soupira Éloïse. Je ne pourrais pas moi-même, mais aider un peu, ce nest pas si difficile.
Ce nest pas difficile ? sinsurgea la mère. Toi-même tu disais que tu étais trop juste, que nous avions raison de tavertir. Et maintenant, tu donnes ton argent à une inconnue. Tu ne crois pas quelle te manipule ?
Non, maman. Hélène Vaubois est honnête. Si je navais rien partagé sur ma page, personne naurait rien su.
Tu restes une enfant, Éloïse.
Non, maman, jai mes propres idées. Je ne vous oblige pas, toi et papa, à aimer ces chats, ni à les aider. Dans ma vie à moi, jai rencontré quelquun qui ne vivait ni comme vous, ni comme je croyais vivre moi-même.
Tu vas te retrouver vieille fille à force, entourée de chats ! sindigna son père. Avant, cétait une blague sur les femmes seules, qui adoptaient des chats pour ne pas être seules.
Je ne cherche pas à remplir mon appartement de chats, répliqua vivement Éloïse. Jaurais aimé en prendre un pour soulager Hélène Vaubois, mais ma propriétaire refuse. Nos points de vue sont différents là-dessus. Je ne suis plus une enfant et je ne fais rien de mal.
Toi non, soupira son père. Mais gaspiller ta vie pour tout cela Ma fille, avec ta mère, on sinquiète.
Ne tinquiète pas, papa, tout va bien pour moi.
Éloïse continua à aider Hélène Vaubois. Grâce aux réseaux, elle réussit à trouver une famille à quatre des plus jeunes chats, les petits de Félicie, que lon voulait autrefois empoisonner à la cave. Mais il en restait huit, presque tous âgés, peu désirés ailleurs. Et Hélène, au bout de ces années, était désormais trop attachée à ses compagnons.
Éloïse, si jamais il devait marriver quelque chose, promets-moi de ne pas les abandonner. Je sais que je demande beaucoup, mais je nai que toi.
Éloïse nosait pas demander pourquoi la vieille dame vivait seule. Mais un jour, Hélène lui confia, amère :
Jaurais pu avoir une petitefille comme toi, Éloïse, mais la vie en a décidé autrement.
Cest là quelle apprit que le fils unique dHélène sétait séparé de sa femme il ne pouvait avoir denfant , puis était mort en mission de police peu après. Restée seule, la vieille dame sétait tournée vers les plus faibles, refusant dabandonner les animaux à la misère.
Un jour, se rendant chez Hélène, personne ne répondit à la porte. Éloïse sonna chez la voisine.
Bonjour, vous nauriez pas vu Madame Vaubois ? Elle est peut-être sortie ?
Éloïse, cest toi ? Non, elle ne devait pas sortir, elle était très fatiguée ce matin. Attends, jai un double.
La vieille dame reposait paisiblement, lair apaisé, les rides seffaçant dans le repos éternel. Autour delle, les chats sagitaient, miaulant sans comprendre.
Mon Dieu, Hélène est partie, murmura la voisine, se signant. Éloïse pleurait doucement, la première fois quelle faisait face à la mort.
Que faire à présent ? Quest-ce quil faut faire ? demandait-elle, démunie.
Regarde, ma petite, il y a une lettre pour toi sur la table.
À travers ses larmes, Éloïse lut soigneusement les mots tremblants de la vieille main.
Hélène Vaubois lui léguait son appartement et lui demandait de ne pas abandonner les chats quelle laissait.
« À toi seule, je peux demander cela, ma petite » La lecture transperça le cœur dÉloïse.
Elle naurait jamais cru devoir apprendre tant de choses dun coup. Les démarches furent pénibles sans laide de Paul.
Paul, elle lavait rencontré grâce à son premier post sur les chats. Il fut lun des rares à écrire des mots de soutien. Peu à peu, ils apprirent à se connaître, puis à sortir ensemble. Contrairement à la famille dÉloïse, celle de Paul avait toujours eu des animaux, et il aimait sincèrement les bêtes. Il aidait les bénévoles des refuges et militait sur les réseaux. Cest grâce à lui notamment quils trouvèrent un foyer aux chatons de Félicie.
Paul étudiait le droit, et son aide fut précieuse au moment où elle en avait le plus besoin.
Cest formidable, Élo, sexclama son amie Charlotte. Tu as ton propre appartement ! Fais adopter ces chats par Paul, et cest réglé !
Charlotte, tu rigoles ! Je ne peux pas. Jai promis à Hélène de men occuper.
Elle est morte, elle ne saura rien. Et maintenant lappart est à toi. Tu ne vas pas passer ta vie à soigner ces animaux ! Et sils vivent très vieux ?
Tant pis, Charlotte. Je ny arrive pas. Cette femme ma fait confiance, et puis ils sont si gentils
On dirait une vieille femme, ironisa Charlotte. Même ton père ta appelée vieille fille ! Tant que tu as ce zoo, personne ne viendra chez toi, aucun homme ne voudra rester.
Tu sais très bien que je nai personne.
Et tu nen auras pas coupa Charlotte. Je ne comprends vraiment pas.
Ses parents non plus napprouvèrent pas.
Un appartement, très bien, fit sa mère, nerveuse. Mais tout cela me paraît trop bizarre, comme dans un film Laisser un héritage à une inconnue.
Pourquoi tétonner ? demanda le père. Cette dame était un peu folle, elle ta mené en bateau. Prends la promesse et voilà ta vie gâchée.
Elle voulait bien faire ! sindigna Éloïse.
Pour ses chats ! sexclama la mère. Elle sauvait sa conscience. Quand elle les recueillait, elle y pensait ?
Éloïse sortit, le cœur lourd. Tout le monde semblait contre elle, la disait naïve, lui conseillait de jeter les chats dehors.
Éloïse, attends ! Paul la rejoignit près de la maison dHélène Vaubois Tu vas bien ? On dirait que non
Paul, tu me prends pour une imbécile ? demanda-t-elle franchement.
Pourquoi ? quest-ce que tu veux dire ?
Pour les chats. Mes parents, Charlotte, ils pensent tous que jai gâché ma vie en acceptant ce testament et en gardant encore ces animaux. Est-ce quil nest pas trop tard pour renoncer à lappartement ?
Renoncer ? Paul la regarda sans ironie ni reproche. Hélène te la laissé parce quelle savait que tu étais quelquun de bien. Sinon, ils seraient déjà dehors ou euthanasiés.
Tu ne me juges pas ?
Non. Il devient rare de rencontrer des gens honnêtes et sincères. Je suis heureux de tavoir rencontrée. Et dailleurs, sur ma page, jai raconté lhistoire dHélène Vaubois, sa disparition. Une dame ma répondu, elle veut adopter deux chats. Cest pour ça que je venais te voir.
Vraiment ? Mais tu crois quelle sen occupera bien ?
Elle viendra, on en parlera tous ensemble, ne tinquiète pas.
Après leur mariage, il resta à leurs côtés quatre chats sur les douze. Roméo fut adopté par la voisine.
Il ma toujours plu, disait-elle, il est gentil. Et puis vous nêtes pas loin en cas de souci.
Autre chat recueilli par la famille de Paul.
On a lhabitude, souriait-il, jai ramené tous les chats du quartier quand jétais gosse.
Quand Éloïse revint de la maternité avec son petit Martin dans les bras, Capucine, Lucette, Poussière et Félicie patientaient en ligne dans le couloir pour la saluer.
Les nourrices sont déjà là ! samusait Paul. Ou devrais-je dire, nos matriarches à moustaches ?
Bonjour, mes petits trésors, murmura tendrement Éloïse. Vous mavez manqué ? Je pose Martin, et ensuite je viens vous câliner, mon adorable héritage à moustachesaussi, plus que vous ne pouvez limaginer.
Dans ce petit appartement où chaque meuble portait la trace dHélène et du passage des chats rescapés, Éloïse sentit sinstaller une paix inattendue. Les ronronnements accompagnaient les premiers sourires de Martin, les pattes câlines essuyaient ses larmes de doute ou de fatigue, et lombre discrète dHélène semblait veiller sur ce nouveau foyer.
Une fois, au détour dune promenade avec la poussette, Éloïse croisa la voisine sur le palier, Roméo blotti dans ses bras. Elles échangèrent un regard complice comme si, sans avoir besoin de mots, les femmes savaient que transmettre un peu de soin autour de soi rendait toute solitude moins lourde, toute vie plus douce.
Le soir, Éloïse sasseyait près de la vieille boîte cabossée que Paul avait gardée, symbole du tout premier geste. Martin, blotti contre elle, jouait du bout des doigts avec la moustache dune Lucette vénérable. Par la fenêtre entrouverte, montait le bruit du quartier. Les fêtes détudiants, lagitation, les disputes Mais ici, le calme régnait, enveloppant chacun dune tendresse. Éloïse savait quelle navait pas “perdu” sa jeunesse, ni sacrifié sa vie : elle avait trouvé, dans la simplicité dune promesse tenue, le bonheur de se sentir enfin indispensable à quelquun.
Tandis que Martin sendormait bercé par les ronrons, Éloïse regarda Paul, puis les chats, puis les souvenirs dHélène accrochés au mur. Ce soir-là, elle comprit quon ne grandissait pas en partant, ni en luttant contre le monde, mais en osant ouvrir sa porte à linattendu, et en tenant sa parole jusquau bout. Cest ainsi, parmi les pattes de velours et les bras aimants, quÉloïse entra pour la première fois vraiment chez elle.





