Tu sais, hier, il mest arrivé un truc de fou. Je texplique : ça faisait vingt ans que Laurence Dubois bossait dans ladministratif dune boîte à Lyon gestion de documents, coups de fil à la chaîne, toujours un sourire aux gens qui ne le méritaient franchement pas, et des cafés préparés pour les chefs avec un tel talent quelle a bien failli devenir responsable de la cafétéria. Mais bon, malgré tout, ça ne la pas empêchée de se faire virer lors dun plan social. Voilà, la vie, tu connais
Et là, premier entretien depuis vingt piges. Je ne te raconte pas le stress.
Laurence, elle se plante devant son miroir dans lentrée, sérieuse comme une juge, et elle se motive à voix haute. Son tailleur est bien, coiffure nickel, le visage bon, quarante-six ans, ça ne se cache pas, mais elle tient la barre ! Le truc, cest pas paniquer. Juste une nouvelle boîte, un nouveau bureau, de nouveaux appels.
Sa copine Martine avait insisté pour laccompagner, et dans lascenseur elle lui sort :
Eh, Laurence, tiens la route là-bas, tes une pro, vingt ans dexpérience, cest pas rien !
Ouais, vingt ans, répète Laurence. Et je me fais quand même lourder.
Bah et alors ? Au moins, tas de la bouteille.
Martine, va bosser, lui fait Laurence en soupirant.
Arrivée devant ce bel immeuble prétentieux dans une petite rue de la Croix-Rousse, devant la façade à colonnes et les grandes portes vitrées, Laurence inspire, bombe le torse, et entre. Le vigile en blazer à l’accueil la salue dun regard pro. Elle se dirige vers laccueil.
Troisième étage, porte 302, le directeur vous attend, indique la secrétaire.
Dans lascenseur, Laurence ferme les yeux une seconde. Puis elle toque à la porte. Elle entre.
Et là, elle sarrête net : derrière le bureau, cest Paul Perret, son ex.
Le type pour qui, un jour, elle avait retiré une écharde du doigt, celui à qui elle apportait des croissants pour les exams, celui à qui elle avait pardonné ce quil ne fallait surtout pas pardonner. Celui à cause de qui, pendant trois ans, elle enchaînait les insomnies.
Ils se dévisagent. Ce genre de silence, après lequel tu pars ou tu restes. Pas dalternative.
Laurence se dit alors, dans un calme un peu absurde : « Quand la vie veut rigoler, elle ne fait pas semblant »
Ce qui est rageant, cest que Paul semble aller super bien. Elle sétait imaginé leur rencontre, mille fois, avec lui dégarni, abîmé, peut-être un bidon naissant Enfin, la justice cosmique, tu vois. Et non Paul, il est tiré à quatre épingles derrière son bureau de directeur, blazer impeccable, coupe fraîche, petit air tranquille dun mec en paix avec sa conscience. Quelques cheveux gris sur les tempes, laptop, agenda, un mini-cactus. Le symbole, quoi !
Laurence, lance-t-il. Pas un « madame Dubois », pas un « bonjour », juste comme sils sétaient quittés la veille.
Salut Paul, répond-elle posément.
Il lui montre une chaise, elle sy pose, le sac bien serré sur ses genoux comme une bouée. Faut bien accrocher quelque chose.
Jai ton dossier, indique Paul, en lui désignant la paperasse sur la table. Jai déjà tout regardé.
Très bien.
Vingt ans de secrétariat, cest costaud.
Oui.
Ils parlent comme des pros qui font semblant den être. Paul regarde vers la fenêtre, évite son regard. Laurence pige illico : « Ok, cest le jeu du on fait comme si on navait jamais couché ensemble. »
Parlez-moi de votre dernière expérience, enchaîne Paul.
Et cest parti.
Laurence déroule tout, claire, structurée : missions, volume de dossiers, logiciels, équipe à manager. Mais dans sa tête, cest un autre monologue : cest bien ce gars qui lui a dit « tu ne me comprends pas » avant de filer avec la comptable, Irène.
Quels outils informatiques tu maîtrises ?
Elle donne la liste pendant quen elle-même, elle pense : cest toujours le même gars, celui pour qui elle na pas bouffé pendant des mois.
Tu avais des réunions avec des partenaires extérieurs ?
Oui, souvent pour organiser et valider la paperasse contractuelle au niveau direction.
Voilà, Paul continue de cocher des cases ou fait semblant. Laurence observe son stylo du coin de lœil : la vie a vraiment de lhumour. Un peu sadique même.
Dehors, la rue tranquille, feuilles mortes sur le trottoir, octobre comme on le connaît. Mais dans ce bureau, cest huit ans dhistoire, dures nuits, histoire de divorce, histoires de maison de campagne, nuits à pleurer au téléphone avec Martine.
Et là, il est avec son cactus.
Pourquoi avoir quitté ton poste précédent ? demande Paul, ton neutre, question pro.
Suppression de poste, le service a été entièrement dissous.
Je vois. Tu avais le contact facile avec les dirigeants ?
Bien sûr, je collaborais directement avec le président du groupe et le conseil dadministration.
Tu sais garder un secret professionnel ?
Bien sûr.
Paul la fixe quelques secondes. Laurence soutient son regard, sans sourire ni animosité.
Bien, soupire-t-il en posant son stylo. Je te propose de discuter dans un cadre moins formel. Un café, peut-être ?
Là, Laurence sent un déclic, pas de la peur mais une intuition : le vrai moment, cest maintenant.
Pourquoi pas, répond-elle calmement.
Paul se lève et va vers la machine à café, dos à elle. Laurence regarde sa nuque, comme si elle attendait THE phrase, le truc qui va tout changer.
La machine se met à souffler.
Tu as bonne mine, lance Paul, soudain très familier, sans se retourner.
Laurence ne répond pas.
Il pose une tasse devant elle, retrouve sa place.
Je suis sérieux.
Laurence observe la mousse, puis lève les yeux.
Merci.
Paul patiente, semble réfléchir.
Laurence, je veux te dire un truc. Pas comme directeur, comme quelquun qui te connaît.
Là, Laurence se dit que ça va devenir intéressant, genre le pilote qui sort de la cabine, tu vois, tu te dis ok, il va nous sortir un truc important.
Je suis content que tu sois venue, vraiment, commence-t-il.
Pur hasard, rétorque-t-elle.
Peut-être, mais je suis content. Tes ultra-professionnelle, et cest pile ce quil me faut.
Daccord.
Mais jaimerais, il hésite, on commence vraiment à carte sur table. Quon nétale pas les vieilles histoires. On repart à zéro.
Voilà, cest dit !
Laurence pose sa tasse avec précaution.
« Repartir à zéro ». Huit ans, une page blanche Sérieusement ? Comme si trois mois de galère après lui, et un procès pour lappartement, ça navait jamais existé.
Elle le fixe, réfléchit.
Attends, Paul, faut que je comprenne : tu proposes le job à condition que tout le passé disparaisse, cest ça ?
Il tique légèrement.
Je propose de faire table rase. Cest pas tout à fait pareil.
Si, cest pareil.
Silence. Le cactus, imperturbable.
Écoute, reprend Laurence, je vais pas raviver les souvenirs. Jen ai ni lenvie ni le temps. Mais je vais pas non plus faire comme si rien navait existé. Cest ma vie, cest pas une page quon tourne à la légère.
Paul la regarde. Il ne dit rien.
Je suis là pour un entretien, Paul. Pas un remake nostalgique de notre vie davant. Si tu veux une chef admin chevronnée, je suis open pour discuter. Si tu veux quelquun qui fait semblant que ces huit années nont jamais compté, cest pas moi.
Elle sirote son café. Il est franchement bon, elle se le note mentalement, mais sans rapport avec le moment.
Paul la fixe, et là, Laurence perçoit enfin une nuance : du respect.
Tu as changé, dit-il.
Oui, huit ans, ça fait une femme différente.
Il se lève, va à la fenêtre, reste planté là à regarder la ruelle, puis se retourne.
Laurence (il parle plus bas) Je sais que jai mal agi. Ce nest pas une page blanche. Tas raison. Ça a existé, et jai pas assuré.
Laurence nen revient pas. Ce scénario, elle ne lavait jamais imaginé : il dit cash jai mal agi.
Lentendre fait du bien, glisse-t-elle après un moment. Même si ça arrive un peu tard.
Oui, reconnaît-il. En retard.
Et là, lourd silence. Mais calme, paisible, comme le calme après la tempête quand tout a été dit.
Pour le poste, reprend Paul, je veux te proposer responsable du département administratif. Plus haut que le secrétariat. Salaire correct, primes. Cest à toi de voir.
Laurence laisse passer un silence.
Je vais réfléchir, annonce-t-elle.
Très bien.
Elle se lève, prend son sac. Paul aussi se relève, humain, sans manières de chef.
Laurence, dit-il alors quelle séloigne.
Elle se retourne.
Merci de ne pas être partie dès que tu mas vu.
Elle réfléchit un instant.
Moi non plus, je croyais pas rester, avoue-t-elle.
Devant la porte, Laurence sarrête une seconde.
Elle reste là, silencieuse devant la plaque.
Dehors, Martine lattendait avec deux cafés de la machine. En voyant Laurence, elle devine tout de suite et demande :
Alors ?
On ma proposé un poste, murmure Laurence.
Un bon ?
Oui, cheffe du département administratif.
Wahou Et le directeur ?
Paul.
Martine la regarde, longuement.
Paul ? Ton Paul ?
L’ex, précise Laurence.
Et tu vas faire quoi ?
Jai dit que jallais réfléchir.
Laurence prend le gobelet, pense que le café de lautomate a un goût plus simple, moins clinquant. Mais il lui va bien.
Elles partent ensemble dans la petite rue. Les feuilles sous leurs pieds bruissent doctobre, comme chaque année. Un peu de soleil, juste pour la déco, pas pour réchauffer.
Cette fois, cest mon choix, à moi. Pas le sien, sourit Laurence. Ça, cest sûr.






