Bonjour, mon amour : une matinée ordinaire d’un père veuf, sportif et ancien militaire, élevant seul ses jumeaux à Paris, entre souvenirs tendres, confidences nocturnes à sa défunte épouse et petites victoires du quotidien

Bonjour, mon amour.
Bonjour, mon amour.
Comme dhabitude, il sétait réveillé une minute avant la sonnerie du réveil, une habitude quil avait gardée depuis son service militaire. Dun bond souple, il se laissa tomber du lit au sol, garda les yeux fermés et enchaîna quelques pompes. La circulation saccéléra, dissipant les derniers vestiges de sommeil.
Je vais réveiller les garçons, Camille.
Les « garçons » deux jumeaux de dix ans dormaient dans la chambre dà côté. Deux copies conformes de leur père, la bouche entrouverte, plongés dans le même rêve.
Le chauffage avait faibli toute la nuit, alors il renonça à la course matinale et choisit de ne pas les sortir trop tôt du lit. Il sattarda un instant, admirant la silhouette galbée de ses fils.
À leur âge, lui, Vincent, était bien différent : maigre, dégingandé, voûté. Timide, une timidité que ses camarades prenaient pour de la lâcheté. Il apprenait sans effort, mais les moqueries le blessaient profondément. Il ne savait pas riposter, il savait quil était le plus faible. En sport, il se donnait à fond, mais les sarcasmes du prof dEPS démolissaient tout son courage. Quant aux clubs sportifs, sa mère tranchait net :
Je nai pas élevé un petit garçon juif cultivé pour quil aille casser des nez, tu mentends ?
Sa timidité lentravait partout, et le rêve dêtre fort échoua une fois encore. Cela dit, sa mère montrait rarement de la poigne, préférant le couvrir dattention, de tendresse et de câlins… Une abondance qui le fit fuir, tout de suite après le bac, dans larmée. Deux ans plus tard, il en revint mieux bâti, promis à une belle carrière sportive. Le petit juif délicat et timide était devenu solide, quasiment maître dans lart de la boxe. Au malheur de sa mère, à la joie des coachs du STAPS, il choisit la voie du sport.
Ses années à luniversité furent une révélation : compétitions fréquentes, foyer étudiant, nouveaux amis. Un autre souci naquit les filles. Malgré ses succès sur le ring, la timidité ne lavait pas quitté. Inviter une fille, flirter ou même juste lui parler à vingt ans ne lui était pas plus facile quà dix. Jusquà ce quil la rencontre.
Camille était la coqueluche de la fac, championne de plongeon, blonde élancée aux yeux vert jade. Perspicace, souriante, mais rêveuse, une aura à part qui lui avait valu le surnom « la Petite Fée ». Ils sentendirent immédiatement. Ensemble, tout semblait simple. Ils pouvaient marcher des heures sans prononcer un mot. Ils vibraient au rythme des compétitions de lautre. Après leur premier baiser, il lui demanda sa main sur-le-champ.
« Le mariage martien », comme disaient les copains, fut lévénement du campus. On les appréciait pour leur bienveillance, leur simplicité.
Un an plus tard, Camille demanda un congé sabbatique la grossesse. Le soir, il se rendait à la gare dAusterlitz pour travailler comme porteur. Étrangement, cest alors quil se sentit fort pour la première fois. Non à cause des sacs lourds, mais parce quil comprenait quil pouvait tout affronter, tout offrir à sa famille, élever ses enfants. Il était fort parce quil avait Camille.
Camille était très anxieuse, mais le médecin la rassurait, plaisantant même :
Je peux vous rassurer sur un point : si vous naimez pas les enfants, les choses sont deux fois pires ce sont des jumeaux !
La nuit, ils rêvaient ensemble, imaginaient leurs enfants, leur avenir, une maison près de la mer Les nuits servent à rêver.
À la veille de laccouchement, elle lui prit la main et lui demanda, le regard dans les yeux :
Promets-moi, quoi quil arrive, que tu ne les abandonneras jamais !..
Il en resta dabord interdit. Il faillit prendre la mouche, mais croisa ses yeux et hocha la tête. Le lendemain, elle entra en travail. Laccouchement fut long, difficile. Près de vingt-quatre heures dinconscience, les médecins peinaient à stopper lhémorragie. Quand ils trouvèrent, il était trop tard.
Il ne garde aucun souvenir de cette nuit. Tout se passa dans une sorte de brouillard cotonneux. À laube, il se retrouva allongé devant Austerlitz, dans une flaque deau. Nauséeux, la tête martyrisée. Lalcool coulait dans ses veines, mais la pensée soudaine des jumeaux le réveilla dun coup.
Il termina brillamment ses études mais nalla plus jamais en compétition. Le comité sportif lui attribua un appartement où il sinstalla avec ses deux fils. Sa mère laida au début, puis les garçons grandirent et la vie à trois sinstalla. Il animait quelques clubs sportifs à lASPTT Paris, puis, quand les garçons entrèrent à lécole primaire, il devint prof de sport là-bas. Il garda toutefois un emploi à Austerlitz le salaire dun prof dEPS ne fait pas rêver. Plus de sacs lourds depuis longtemps, il était désormais chef déquipe.
La vie sorganisa petit à petit, mais son cœur restait lourd. Il voudrait se confier, mais sans Camille, il se sentait muet.
Ses amis tentèrent de lui présenter des femmes. Il ne supportait pas un rendez-vous. Lune levait les yeux comme Camille, lautre replaçait ses cheveux dun geste familier
Puis il se surprit à parler seul la nuit. Il sénervait de lui parler, sans la sentir près de lui. Mais il sy habitua. Il lui racontait tout, demandait conseil. Encore hier, les garçons étaient tout fiers : meilleure note du contrôle en classe.
Je leur ai dit, tu sais, Camille, quun homme ne se vante pas, que travailler bien na rien de honteux. Mais au fond, jétais fier. Ils sont brillants les nôtres, et ils grandissent forts et honnêtes Tu sais, mon sergent mavait dit à larmée : « Le courage, cest lart davoir peur sans le montrer. » Jai toujours peur de les féliciter trop, de faiblir. Même leur dire que je les aime, je ne le leur ai jamais avoué Mais ils le savent, hein Camille ?
Il eut un pincement de cœur, des larmes au bord des yeux. Il songea à aller les serrer contre lui, leur dire combien il les aimait, combien ils comptaient pour lui Mais il nosa pas, il avait peur de les réveiller, cétait la nuit.
La cuisine était fraîche ce matin. Il regarde le thermomètre dehors : moins cinq. Un bon hiver sec, dommage quil ne neige pas. Par la fenêtre, il aperçoit madame Dupuis, la voisine du deuxième, qui balaie la cour, marmonnant pour elle-même, croit-il.
Les « garçons » déboulent dans la pièce. Laîné, né cinq minutes avant son frère, prépare le thé. Le plus jeune attrape la poêle aujourdhui, cest son tour de faire le petit-déjeuner familial.
Soudain, lun donne un coup de coude à lautre. Gênés, ils sapprochent, étreignent leur père:
Papa, on sait que parfois tu parles avec maman Tu peux lui dire quon ne se souvient pas très bien delle, mais quon laime très fort. Et toi aussi, papaVincent laisse échapper un rire étouffé qui se change en sanglot, mais il ne se détourne pas. Il prend ses jumeaux dans ses bras, sent leur chaleur contre lui, la vérité simple de ce moment. Son cœur affleure à ses lèvres: il sent la douceur perdue, la promesse tenue, lamour transmis maladroitement parfois, mais entier.
Il respire profondément, cherche ses mots, les retrouve sans effort:
Je lui dirai, mes trésors. Elle vous entend, jen suis sûr. Et moi aussi, je vous aime. Tellement.
Un éclat de lumière perce les rideaux: une aube pâle, nouvelle, glisse sur la table de la cuisine. Les rires des garçons fusent, remplissant la pièce et, pour un instant, Vincent croit entrevoir Camille dans la lumière, rieuse, assise à leurs côtés.
Ce matin-là, il se dit quil nest plus seul: les voix de lamour même murmurées ou rêvées portent assez loin pour ramener le soleil, même au cœur de lhiver.

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Bonjour, mon amour : une matinée ordinaire d’un père veuf, sportif et ancien militaire, élevant seul ses jumeaux à Paris, entre souvenirs tendres, confidences nocturnes à sa défunte épouse et petites victoires du quotidien
— Si tu n’emmènes pas ton fils chez son père demain, je vous jette tous les deux dehors ! Je ne veux plus de tes mouchoirs et de tes larmes la nuit ! Tu me comprends ?