PERSONNE NE TE FERA DE MAL

PERSONNE NE TE FERA DE MAL

Tu traînes où encore ? lança sèchement Prospère à sa femme, qui venait de franchir le seuil de lappartement.
Jétais au travail.
Mais cest samedi aujourdhui !
Je travaille aussi le samedi.
Tu travailles, tu dis, mais ya jamais un sou.
Et toi, tu fais quoi ? Tu ne travailles même pas
Continue de parler comme ça grogna Prospère, sapprochant delle dun air menaçant. Tes gentille, tu files vite fait à lépicerie. On na rien à bouffer à la maison.
Prospère, il nous reste à peine deux cents euros, et la paye cest dans une semaine. Tu pourrais au moins trouver un boulot, ou faire du VTC avec la voiture
Ah parce que je suis ton chauffeur maintenant ? Remercie-moi déjà de théberger dans MON appartement, répondit-il en claquant la porte derrière elle. File, tu fais les courses !

***

Les larmes coulèrent sur les joues de Clémence. Quelle injustice ! Était-ce de sa faute si la vie avait déraillé ainsi ? Quatre ans quils étaient mariés. Au début, tout avait pourtant semblé sourire. Leurs parents, à tous les deux, avaient mis de côté pour leur offrir un petit T2. Ensuite, ils sétaient débrouillés pour acheter une voiture, une française, pas bien chère, mais eux rayonnaient de bonheur. Tout était au nom de Prospère, bien sûr, puisquil était le chef de famille. Les parents de Clémence, restés dans leur village près de Limoges, avaient aussi participé.

Son mari avait monté une petite entreprise avec son père : pas de quoi senrichir, mais de quoi vivre. Mais Prospère, trop orgueilleux, rêvait de mieux. Il sétait fâché avec son père, tout perdu. Depuis un an, il ne fichait plus rien, attendant un miracle. Il avait commencé à crier sur Clémence et parfois la bousculer. Elle, elle bossait six jours sur sept, ça ne suffisait jamais, et Prospère continuait à tout lui reprocher, comme si cétait sa faute.

Elle pensait parfois rentrer chez ses parents, mais ses deux petites sœurs vivaient déjà avec eux. Elle nosait pas aller simposer là-bas, en plus de tout.

***

Elle sortit de limmeuble, essuya ses larmes dun revers de main, prit la direction de lépicerie, pas la plus proche, mais celle qui était plus loin, pour payer moins cher, et surtout retarder le retour.

Sur le parking près de chez Casino, un 4×4 noir sarrêta. Un homme en sortit, marchant avec une légère boiterie. Clémence laperçut du coin de lœil.

Clémence ! sexclama une voix joyeuse.

Elle tourna la tête, surprise.
Victor !
Cétait son ancien camarade de classe. Depuis toujours infirme, il avait des problèmes aux jambes et aux bras. Ils avaient fait toute leur scolarité ensemble, de la maternelle à la terminale. Clémence se souvenait quil passait la moitié du temps à lhôpital, mais il était le meilleur de la classe, et même de lécole. Après chaque séjour à lhôpital, il remarchait un peu mieux. En CP, on lavait presque porté ; pour décrocher la mention TB au bac, il était sorti sur ses deux jambes, un peu bancales, mais le regard fier.

À cet instant, Victor sortait dune voiture de luxe, lair heureux de la revoir.
Clémence, cest bien toi ? Tu as disparu ! Il y a deux ans, on sétait réunis entre anciens, tu nétais pas venue, mais Julie mavait dit quelle tavait prévenue.
Jétais prise par des choses, murmura-t-elle, mal à laise. Il ne lui échappait rien.
Tu vas faire des courses ? demanda-t-il, pour changer de sujet.
Oui
Je viens aussi, viens !

Il lattira vers lentrée du supermarché, celui-là même quelle voulait éviter, trop cher pour son portefeuille. Il devina tout de suite ce qui coinçait. En la détaillant, il comprit bien plus.

Clémence Il voulut dire quelque chose.
Non, Victor. Je ne peux pas aller là-dedans, désolée.

Elle dégagea sa main, baissa la tête et senfonça dans lautre magasin moins cher.

***

Elle compta le moindre centime à la caisse, remplit un petit sac, puis sortit. Victor lattendait devant sa voiture, tout près du trottoir. Dun geste assuré, il lui prit la main, ouvrit la portière passager et ordonna :
Monte !

Clémence monta sans protester. Assis à ses côtés, il demanda :
Dis-moi tout. Quest-ce qui tarrive ?

Alors, comme une enfant, elle raconta tout à voix basse, en reniflant.

Quitte-le, cest tout, répliqua Victor.
Et je vais où ? Tout est à son nom.
Clémence, je suis lun des meilleurs avocats de Bordeaux. Peu importe à qui est écrit quoi la moitié te revient. Donne-moi ton numéro.

Un peu hésitante, elle sortit son portable. Il lança directement un appel et la sonnerie retentit dans son sac.

Cest samedi. Lundi, tu demandes le divorce. Je tappellerai pour la suite. Je te ramène chez toi ? Tu habites où ?
Rue Molière, à côté du bureau de poste.
Moi jhabite juste là, dans la nouvelle tour toute vitrée, fit-il en montrant le bâtiment.

***

Arrivés devant limmeuble de Clémence, il la fit descendre.

Cest lheure des choix, Clémence. Je tappelle lundi. Sil y a quoi que ce soit, tu mappelles tout de suite.
Jai peur de lui, Victor
Tu ne risques rien avec moi, sourit-il dun air rassurant.

***

Elle repassa le pas de sa porte et, tout de suite, Prospère déboula dans lentrée.
Cétait qui, ce type en voiture ?
Un ancien camarade de lycée, Prospère.
Monsieur crève de faim à la maison, et madame sen va faire la belle ?
La suite nétait quun torrent dinsultes et un coup.

Clémence laissa tomber le sac, sanglotant, et senfuit dans la rue, bousculant la porte dentrée… pour tomber nez à nez avec Victor.

Monte, dépêche-toi.

Il lui ouvrit la portière, elle grimpa, et la voiture démarra.

***

Clémence reprit ses esprits lorsque Victor la mena dans son grand appartement lumineux à trois chambres.

Mais où suis-je ?
Chez moi. Ici, personne ne te fera de mal. Je vis seul.

Son téléphone sonna, cétait la voix orageuse de Prospère :
Tes passée où, toi ?
Encore des cris, des menaces à lautre bout. Victor prit le portable de la main tremblante de Clémence et répondit dune voix glaciale :
Madame Clémence demande le divorce. Lappartement reste pour elle.
Quoi ? Tes qui, toi ?
Un homme qui a les moyens de tenvoyer dormir en prison quelques années.
Mais tes qui ?
Cest réglé.

Il raccrocha et rendit le téléphone à Clémence, qui sanglotait encore.
Maintenant, calme-toi. Va prendre une douche, on va déjeuner.

Pendant que Clémence senfermait dans la salle de bain, Victor fit chauffer leau et passa un coup de fil.

***

Après un thé pris sans grand appétit, Victor annonça dun ton sans réplique :
On va régler le problème avec ton mari.
Non non Jai peur
Clémence, ce sera comme tu veux, tu entends ?

Devant leur immeuble, une voiture de la police nationale les attendait. Un lieutenant descendit, salua Victor avec gravité.

Maître Victor Perrin, nous sommes prêts pour vous.

Ils firent monter Clémence, puis partirent.

***

Quelques minutes plus tard, ils frappaient à la porte du logement conjugal.
Mais qui cest encore, râla Prospère en ouvrant.
Prospère Dufour ? demanda le lieutenant, voix froide.
Oui
Jaurais quelques questions à vous poser.

Prospère lança un regard noir à sa femme entrez, grogna-t-il.

Victor et le policier sinstallèrent à la table, le lieutenant commença à remplir un rapport.

Clémence, rassemble tes papiers et ce quil te faut pour la semaine.

La voix de Victor était posée et maîtrisée, mais cétait la première fois depuis longtemps que Clémence se sentait protégée par quelquun. Jusquici, elle navait eu droit quaux soucis et aux cris.

Et voilà quapparaissait son ancien copain de classe, quelle avait toujours considéré comme un bon ami jamais elle naurait pensé à lui autrement, autrefois, quand elles rêvaient toutes au prince sur son cheval blanc, ou plutôt en décapotable blanche. Un garçon qui boitait, même gentil, ça naurait pas fait rêver.

Elle fourra ses papiers dans un sac et les tendit à Victor. Ils échangèrent un sourire, il la regardait avec des yeux heureux. Clémence commença à faire ses valises, un peu comme dans un rêve, sans vraiment penser à la suite, mais certaine dune chose : Victor ne labandonnerait jamais. Un nouveau sentiment, étrange et profond, germait déjà en elle.

Maître Perrin, jai fini, annonça le policier en se levant.
Merci. Je vais parler à monsieur en tête-à-tête.

Il sassit face à Prospère.

Voilà ce qui va se passer : lundi, votre épouse dépose une demande de divorce. Vous devrez faire de même. Vous navez pas denfants, le divorce sera rapide. Les biens seront partagés à parts égales.
Et si je refuse le divorce ? Et tous ces biens, ils sont à moi.
Alors Clémence déposera plainte pour violence conjugale. Je préside le barreau du département : ne doutez pas que la justice sera équitable.
Jen parlerai à ma petite femme ce soir, sourit méchamment Prospère. Tout ira comme je veux.
Qui vous a dit quelle restera seule avec vous ?
Cest ma femme, je peux réclamer quelle soit là !
Dans ce cas, je demande votre garde à vue immédiate pour coups et blessures, et vous passez le week-end au commissariat, votre épouse reste ici. Ce choix vous convient ?
Prospère hésita.
Bon, elle peut partir, sinclina-t-il finalement.

Parfait. Lundi matin, je passe vous prendre et nous irons tous déposer le dossier.

***

Son téléphone vibra. Clémence sourit cétait un appel de sa mère. Ses parents navaient pas apprécié son divorce, eux qui sétaient toujours aimés, plus de vingt-cinq ans sans disputes.

Allô, maman ! lança-t-elle joyeusement.
Allô, ma fille murmura sa mère dune voix triste.
Quy a-t-il ? Tu nas pas lair en forme ?
Il paraît que toi, tu es contente, maintenant que tu es divorcée.
Je ne te mens pas, maman. Je suis soulagée !
Tu sais ce que tu fais, cest ta vie
Dis, pourquoi tu mappelles alors ?
Pauline veut aussi se marier.
Ah bon ? Avec qui ?
Un type de la ville. Il na rien, pas un sou, juste de lamour. Ses parents sont venus. Ils vivent à cinq dans un T3. On sest mis daccord pour acheter ensemble une petite chambre pour les jeunes en ville, mais pas de grand mariage, alors elle fait grise mine.
Quils prennent mon appart, le temps de trouver mieux.
Enfin, Clémence, tu vas loger où ?
Maman, répondit sa fille dans un grand éclat de bonheur, je me remarie.
À peine divorcée, déjà recasée
Cette fois, cest pour la vie ! Il sappelle Victor. Je laime comme jamais !

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

three × 5 =

PERSONNE NE TE FERA DE MAL
Destins de femmes. Lubava — Oh, Lubava, je t’en supplie au nom du Bon Dieu, prends mon petit André chez toi ! — gémissait Daria. — J’ai le cœur qui pressent un malheur. Mieux vaut la séparation que la mort de mon fils. Lubava tourna la tête et regarda le frêle André, assis sur le banc près du poêle, balançant ses jambes maigres comme un enfant. Autrefois, les deux sœurs vivaient ensemble. Les années ont passé. L’aînée, Daria, a épousé Nicodème et est partie vivre dans un village éloigné. Quant à la cadette, Lubava, elle est restée près de leur mère malade qui rendit l’âme peu de temps après. Leur père était déjà mort de tuberculose bien avant le mariage de sa fille. Leur mère leur avait donné une belle éducation : droiture, diligence, générosité face à l’adversité. Bien que Daria fût l’aînée, c’est Lubava qui tenait la barre dans la famille. Daria était douce comme une miche de pain — on en fait ce qu’on veut. C’est ce qui avait séduit Nicodème. Un bon foyer, un mari ravi de sa femme. Lubava, elle, n’était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds : essayez, et elle vous arrache le bras ! Fière, stricte, et il faut dire, d’une beauté envoûtante. Les plus beaux garçons des alentours sont venus demander sa main, elle les a tous éconduits. Tant que leur mère vivait, elle n’arrêtait pas de soupirer : — Oh, ma fille, tu as hérité du caractère de ton arrière-grand-mère, fais attention à ne pas vivre son sort ! Tu risques de finir vieille fille ! Qui voudra de toi dans ta vieillesse ? Lubava écoutait ces remontrances en souriant, sans jamais contredire, par respect pour l’âge, mais n’en pensait pas moins. L’arrière-grand-mère de Lubava n’était pas ordinaire. Restée sans mari, avec un enfant à charge, elle avait pourtant mené une vie heureuse. Guérisseuse à ses heures, elle soignait par les herbes et les prières. Jamais de mauvaises actions, elle n’imposait rien à personne. On la craignait un peu au village pour son caractère acide. Lubava avait hérité du tempérament — et pas seulement ! Elle aussi guérissait discrètement. Experte en herbes, elle pratiquait des charmes. Nul ne savait qui elle appelait à l’aide ; la rumeur allait bon train, mais elle n’y prêtait pas attention. Fière, consciente de sa valeur, elle ne refusait jamais d’aider, surtout les enfants malades. À la fois redoutée et respectée. — Je te comprends pas, Daria, — dit Lubava en jetant un œil à André. — Il va bien, ton garçon, pourquoi t’imaginer le pire ? — Hélas, ma sœur, t’as pas entendu ce qui se passe en ce moment dans notre Saint-Genès ? — demanda Daria. — Non, pas entendu, — répondit Lubava. — Les enfants y tombent comme des mouches. Ils sont malades, dépérissent et puis… le bon Dieu les rappelle. — Le bon Dieu, tu crois ? — fit Lubava en levant les sourcils. — Va savoir… Depuis quelques années, c’est comme si une malédiction s’était abattue sur le village. Pas une maison sans qu’un enfant ne soit mort, — dit Daria en se signant. — Ah ? Et pourquoi ne pas être venue me voir ? — Mais qui sait ? L’enfant court, il va bien, puis tout à coup, il décline et se meurt. Et puis tu habites loin, et puis on a déjà notre guérisseuse au village, — répondit Daria simplement. — Depuis quand ? — demanda sa sœur. — Depuis que j’ai rejoint Nicodème, elle était déjà là. — Et tu ne m’en as jamais parlé ? — Bah, c’est une vieille comme une autre. Elle soigne un peu, rien de mauvais. Elle soigne aussi les bêtes. Mais avec les enfants, rien n’y fait. Ni herbes, ni prières. T’en as jamais parlé. Bon, alors : tu prends André pour quelques temps ? — Avec plaisir, — rit Lubava en ébouriffant la tignasse blonde de son neveu. Daria embrassa son fils et partit aussitôt. — Allez, — dit Lubava à l’enfant — viens voir le nid du rougequeue dans le bois de la remise ! Le sourire d’André fendit son visage, il tendit la main à sa tante. *** — Voilà les invités ! — lança Daria en entrant dans la maison de sa sœur. — Maman ! — cria André, tout heureux. Il s’était écoulé six mois depuis le jour où Daria avait laissé son fils chez sa sœur. L’automne assombrissait le ciel. Plusieurs fois par mois, elle venait le voir, chaque fois en larmes et en embrassades. — Mon chéri, comme tu m’as manqué ! Ton père n’en peut plus — il ne parle que de ton retour. Lubava entra, essuya ses mains à son tablier, salua sa sœur. — Alors, comment ça va, mes chéris ? — demanda Daria, les yeux rivés sur son fils. — Très bien, maman. Tante Lubava m’a offert un chaton, tu veux le voir ? — André bondit dehors. — Tout va bien, — répondit calmement Lubava, — tu viens le reprendre ? — Il est temps. André va finir par t’appeler maman à ma place ! Et Nicodème insiste : il veut son fils à la maison. — Tu veux le reprendre, alors ? Et au village, ça va ? — Pourvu que ça dure, tout va bien. Depuis qu’André vit chez toi, pas un enfant n’est mort. André rentra avec le chat dans ses bras. — Je l’ai appelé Minou, c’est mon copain ! — Il aura du travail à la grange, alors, — dit la mère, — on l’emmène avec nous. Prépare-toi, mon chéri, on rentre. Pendant qu’André préparait son baluchon, Lubava et Daria bavardaient. L’aînée soupirait, pressant Lubava de songer à fonder une famille. — C’est bon, Daria, — protesta Lubava — tu fais comme maman, toi aussi ! Au bon moment, je trouverai, ou pas. En attendant, mon neveu me suffit. D’ailleurs, André, reviens me voir quand tu veux, tu seras toujours le bienvenu. Lubava eut du mal à laisser partir son neveu : elle s’y était attachée. Mais la vie reprit son cours ; l’hiver finit par talonner l’automne. Les journées devenaient brèves, les nuits longues. Les congères barraient les routes. L’hiver avait déversé tant de neige qu’il fallait s’y reprendre à plusieurs fois pour ouvrir le portillon le matin. La vie de village hiverne lentement. Mais il y avait toujours du travail pour Lubava. Qui venait lui amener un nourrisson malade, qui pour obtenir des herbes pour les douleurs des vieux. Les jours passaient. Au fil du temps, le soleil refit son apparition, la neige fondit, l’eau coula dans les fossés, les oiseaux chantèrent. Le printemps était déjà là. Un jour, alors qu’elle préparait la terre, Lubava entendit un « Miaou ». Elle se retourna : Minou était là. — Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu es revenu ? André a des soucis ? Le chat frotta sa tête contre ses jambes. Lubava ne réfléchit pas, rentra chez elle, prit ses affaires, confia ses poules à la vieille voisine. — Je vais rester un peu chez ma sœur, — expliqua-t-elle. Elle se mit en route. Le long du bois, les oiseaux chantaient, l’air sentait le printemps. Mais un pressentiment la pressait. Bientôt, elle aperçut les toits du village. Elle se précipita chez sa sœur, haletante. — Lubava ! — s’écria Daria, larmes aux yeux. — Quel malheur ! Viens voir ! Elle l’entraîna près d’André. Il gisait sur son lit, bleuâtre, la peau transparente, la respiration pénible. Entre deux sanglots, Daria raconta que depuis Noël, André faiblissait. Un jour, il s’alita complètement. — Pourquoi ne m’as-tu pas appelée plus tôt ? — s’indigna Lubava. — Je ne sais pas, à chaque fois que je voulais partir, il empirait. Un coup de froid, pensait-on. Puis moi aussi je suis tombée malade. On a tenté tisanes et fruits, sans succès. J’ai fini par aller voir Pélagie, la guérisseuse, mais rien n’y faisait, c’était pire. Et en plus, Minou le chat a disparu ! André ne fait que le réclamer. S’il meurt, je n’aurai plus goût à la vie ! — Ne t’inquiète pas pour le chat, c’est lui qui m’a appelée ici. Il a été plus malin que toi, — lâcha Lubava en soupirant. — Tu crois que quelqu’un a fermé la route jusqu’à toi ? — dit Daria. — Exactement. Dis-moi, est-ce qu’André a accepté de la nourriture d’étrangers ? — Évidemment, ils font le tour des maisons pour Noël, et il raffolait des gâteaux de Pélagie. Lubava fronça les sourcils. — Va donc chercher cette Pélagie, dis-lui de venir souffler sur André une fois de plus, mais ne lui dis pas que je suis là. Il faut que je voie ce qu’elle peut faire. Daria y courut. Pendant ce temps, Lubava prit dans son baluchon deux grandes aiguilles, et les croisa en haut de la porte. Puis elle se cacha. Pélagie arriva, tenta de sortir, incapable, fit mine de retourner soigner l’enfant, puis tenta encore, toujours sans succès. Elle repartit enfin, pâle, la sueur au front. Restées seules, Lubava sortit trois cierges, les tressa ensemble et les alluma à la tête du lit. — Que fais-tu ? questionna Daria, inquiète. — Ce que je fais, c’est révéler que votre guérisseuse est celle qui tue les enfants ! Les petits, pleins de vie, elle les a pris pour prolonger la sienne. Pétrifiée, Daria s’effondra. — Reste dehors, Daria, et laisse-moi faire… Lubava pria, veilla l’enfant, jusqu’à ce que ses forces passent dans André. Le matin, le soleil entrait, Daria chantait, André demanda à manger : il allait mieux. Lubava resta quelques jours, le temps de songer à dévoiler la sorcière. *** — Je suis mal, grand-mère, — disait Lubava, feignant d’être jalouse pour entrer chez Pélagie, — une rage noire me ronge, j’ai besoin d’aide. — Cela ne me regarde pas ma fille, — minauda l’habile sorcière. Mais Lubava insista, inventa une histoire de rivalité amoureuse. Convaincue, Pélagie révéla son secret : elle savait prolonger sa vie avec les enfants du village. Elle proposa à Lubava d’empoisonner « la rivale » à l’aide de pains funéraires consacrés aux morts. Lubava prit le pain, mais le donna aux poules du village. Le lendemain, la nouvelle tomba : Pélagie avait vieilli de dix ans en une nuit, devenant méconnaissable. Lubava prit un vieux cadenas rouillé, retourna chez la vieille et lut un charme pour sceller à jamais ses pouvoirs. Acculée, la sorcière comprit que ses maléfices étaient terminés. Lubava la somma : au moindre écart, elle deviendra poussière avant l’heure, précipitée en enfer. *** Andréy guerit vite, Pélagie mourut un mois plus tard, rongée par les démons. Lubava devint la seule guérisseuse de toute la campagne, fidèle à ses valeurs, refusant tout pacte noir. Elle soigna humains comme animaux, fière de son art, indifférente au fait de ne pas trouver mari, trop indépendante, disait sa sœur Daria. — Oh Lubavotchka, soupirait l’aînée, si seulement tu devenais plus douce, tu trouverais mari, tu aurais des enfants… — Sans ma fierté, les démons m’auraient déjà mangée, répondit-elle en riant. Des enfants ? J’ai André et son amour me comble largement. Depuis, André, guéri, rendait visite à sa tante aussi souvent que possible, lui offrant en retour l’amour d’un fils…