Destins féminins. Aurore
Ah, Aurore, par la Sainte Vierge je ten supplie, prends mon petit François chez toi, gémissait Marguerite. Mon cœur de mère me dit quun malheur pourrait arriver. Mieux vaut la séparation que la mort de mon garçon.
Aurore tourna la tête et observa le frêle François, assis sur le banc près de la cuisinière, balançant innocemment ses jambes fines.
Les deux sœurs avaient autrefois vécu ensemble, mais avec lâge, laînée Marguerite sétait mariée avec Aimé et était partie pour un village éloigné. La benjamine, Aurore, était restée auprès de leur mère malade, qui disparut peu après. Leur père, emporté par la tuberculose, navait même pas connu le mariage de sa fille. Leur mère les avait bien élevées : travailleuses, généreuses, les premières à répondre à la détresse. Et même si Marguerite était laînée, cétait Aurore qui menait la barque à la maison. Marguerite, douce et malléable, se laissait façonner par la vie, ce qui avait séduit Aimé, un bon époux comblé par sa femme.
Mais Aurore, à la différence de sa sœur, nétait pas à prendre à la légère : il ne fallait pas lui donner un doigt, sans risquer de se faire prendre tout le bras. Fière, sévère, dune beauté rare il ny avait guère de jeunes hommes dans les environs qui navaient pas tenté leur chance auprès delle. Mais Aurore les éconduisait tous sans ménagement.
Tant que leur mère était en vie, elle soupirait souvent :
Ma fille, tu as hérité du caractère de ton arrière-grand-mère. Veille à ne pas partager son destin ; tu risques de finir vieille fille, qui voudra de toi plus tard ?
Aurore accueillait les reproches avec un sourire, ne contrariant jamais sa mère par respect pour ses années, bien quelle en pense autrement.
Larrière-grand-mère dAurore nétait pas une femme banale. Elle avait vécu seule, eu un enfant hors mariage, mais nen avait pas été moins heureuse. Elle soignait discrètement, par les herbes et les prières, nacceptant pas de mauvaises actions, nimposant rien aux gens. On la craignait un peu dans le village, à cause de son tempérament tranchant.
Ce caractère, Aurore lavait hérité, et pas seulement cela. Elle soignait, elle aussi, savait choisir les bonnes plantes, et connaissait les formules anciennes. Qui elle invoquait dans ses prières, nul ne le savait, chacun en murmurait ce quil voulait elle laissait courir les rumeurs. Elle se promenait fièrement au village, consciente de sa valeur. On la craignait autant quon la respectait, jamais elle ne laissait quelquun dans la détresse ; et pour soigner les enfants, elle était toujours la première.
Je ne te comprends pas, Marguerite, fit Aurore, regardant François dun air sérieux. Il est en pleine forme, ton garçon, pourquoi tant ten faire ?
Oh, jai peur, ma sœur Tu nas pas entendu ? Ce qui se passe, chez nous à Saint-Martin ?
Non, je nen ai point entendu parler, répondit Aurore.
Les enfants meurent comme des mouches. Ils tombent malades, saffaiblissent sans raison, et puis… le Seigneur les rappelle à lui.
Ou bien quelquun dautre ? haussa-t-elle un sourcil.
Qui sait, ma chère. Depuis des années, voilà que la maladie rôde dans chaque foyer : pas une maison où un enfant nait péri, Marguerite se signa nerveusement.
Mais pourquoi donc ? Personne nest venu me consulter ?
Va savoir ! Les enfants sont en pleine forme, puis soudain se fanent, salanguissent et finissent par mourir. Quant à toi, cest loin, et nous avons une autre guérisseuse depuis peu, répondit naïvement Marguerite.
Depuis quand ?
Elle était déjà là quand je me suis installée avec Aimé.
Pourquoi ne men as-tu jamais parlé ?
À quoi bon ? Cest une vieille femme, elle soigne calmement, ne fait pas de mal. Elle remet même les animaux sur pattes. Mais avec les enfants, rien ne marche, ni ses herbes ni ses charmes. Et tu ne mavais jamais posé la question, alors…
Alors, tu veux que je prenne François chez moi quelques temps ?
Oui, sourit Aurore, regardant lenfant. On va accueillir ce petit trésor, dit-elle en ébouriffant la chevelure dorée de son neveu.
Après avoir embrassé et béni son fils, Marguerite sen alla.
Allez, viens, lança Aurore à François. Je vais te montrer le nid rouge-queue dans le bûcher. François afficha un large sourire, lui saisit la main et sortit dans le jardin.
***
On reçoit du monde ! lança joyeusement Marguerite en entrant dans la maison.
Maman ! sexclama François en courant lui sauter dans les bras.
Voilà six mois que Marguerite avait laissé son garçon chez sa sœur. Lautomne touchait à sa fin, grisonnant le ciel de ses couleurs sombres. Chaque visite de Marguerite se soldait par des pleurs et des embrassades.
Mon chéri, tu mas tant manqué ! beau-papa Aimé ne fait que demander quand tu rentres à la maison.
Aurore, essuyant ses mains à son tablier, les rejoignit et embrassa sa sœur.
Alors, comment ça se passe ? interrogea Marguerite, couvant tendrement son fils du regard.
Tout va bien, maman ! répondit François. Tata Aurore ma offert un chaton ! Tu veux le voir ?
Sans attendre la réponse, il disparut dehors.
Tout va bien, ma sœur, répondit calmement Aurore. Mais, que tamène-t-il ici ?
Le moment est venu François est chez toi depuis si longtemps quil va finir par te prendre pour sa maman ! Marguerite sourit. Aimé insiste pour quil rentre à la maison.
Tu veux le reprendre alors ? Et le village, comment sy porte-t-il ?
Pourvu que ça dure, remercia-t-elle, tout va bien. Pas un décès depuis que François est chez toi.
La porte claqua, François revint, tenant fièrement un petit chat.
Je lai appelé Gustave. Cest mon copain maintenant !
Parfait, répondit sa mère, il aura de quoi faire avec les souris dans la grange. On le ramènera avec nous, daccord ? Prépare tes affaires, mon chéri.
Tandis que François rangeait ses vêtements, les deux sœurs discutaient de tout et de rien. Comme à son habitude, Marguerite soupirait : à quand la famille, pour Aurore ?
Allons, laisse donc, Margot ! sindigna légèrement Aurore. À chacun son heure. Jai François, cela me suffit amplement. Tu viendras le voir, François, noublie jamais que tu es toujours le bienvenu chez moi.
Durant ces six mois, Aurore sétait attachée à lenfant ; son rire et sa candeur allaient lui manquer.
Mais fais attention au chat, glissa-t-elle à Marguerite. Cest mon cadeau à François, quil le garde près de lui.
Tu me prends pour qui ? grogna Marguerite. Jai toujours du lait pour toutes les créatures du Bon Dieu !
Allons, ne prends pas la mouche, murmura doucement Aurore. Le panier est dans lentrée, glisse Gustave dedans. Il est temps de partir, la route est longue. Rentrez avant la nuit.
Les baisers furent longs, les adieux rituels. Aurore bénit son neveu dun signe de croix et les laissa partir. Lautomne céda sa place à lhiver, les jours raccourcissaient, les soirées sallongeaient.
Les congères ensevelissaient les chemins, lhiver se montrait particulièrement rude ; il fallait parfois lutter juste pour ouvrir le portail au matin. La vie suivait son cours dans le village. Pour Aurore, il y avait toujours à faire : on lui confiait des nouveau-nés malades, ou elle préparait des tisanes pour les grandes douleurs. Le temps passait, la lumière revenait petit à petit, les oiseaux chantaient à nouveau, et un beau jour, le printemps frappa à la porte !
Un matin, Aurore travaillait au jardin, préparant la terre, quand elle entendit un « Miaou ! ». Elle se retourna : Gustave était là.
Que fais-tu ici ? sexclama-t-elle. Il est arrivé quelque chose à François ?
Le chat se frotta contre ses jambes. Aurore comprit aussitôt et rassembla des affaires. Elle demanda à la vieille voisine, madame Blanche, de veiller à ses poules au cas où elle ne rentrerait pas.
Je vais chez ma sœur, expliqua-t-elle. Garde un œil sur la maison, sil te plaît.
Aurore prit la route, longeant la forêt parmi les chants doiseaux et la senteur de lhumus. Son cœur salourdissait, elle pressait le pas. Sans même sen rendre compte, elle aperçut le village de Marguerite, courut jusque chez elle, le souffle court.
Au secours, Aurore ! cria Marguerite, la voyant entrer. Malheur, ma sœur !
Elle la traîna vers la chambre de François. Le garçon, allongé là, semblait mort ; lèvres bleues, peau transparente, respiration sifflante.
Au milieu des sanglots de Marguerite, elle comprit que, peu après Noël, François avait commencé à dépérir. Au début, il jouait encore puis, en une semaine, s’alita complètement.
Pourquoi nes-tu pas venue me chercher ? gronda Aurore en posant la main sur le front de son fils.
Je ne sais pas, gémissait Marguerite. Dès que jessayais de sortir, il allait plus mal. Et puis cet hiver, qui pouvait saventurer dehors sous la tempête ? Jai même été moi-même alitée, fiévreuse. Quand jai voulu courir chez toi, il était déjà trop tard.
À défaut, Marguerite sétait tournée vers la guérisseuse du village, Pélagie, qui était venue à la maison, lui avait donné des tisanes, chuchoté des prières, sans effet. Pire, François empirait. Sans nouvelles du chat, le garçon ne cessait de le réclamer en revenant à lui.
Mais ne pleure pas pour le chat, cest Gustave qui ma amenée ici. Il a été plus malin que toi, lança sèchement Aurore.
Marguerite écarquilla les yeux.
Le chat ta conduite ici ?
Eh oui, marmonna Aurore, songeuse. Tu disais que cétait comme si quelquun te barrait la route ?
Oui ! Dès que je me préparais à partir, François déclinait, je devais rester.
Dis-moi, Margot, François na rien mangé chez des voisins, récemment ?
Si, voyons ! À Noël, il a couru de maison en maison avec les autres garçons, il sest régalé des galettes de Pélagie.
Aurore fronça les sourcils : « Va donc chercher Pélagie, ta guérisseuse, demande-lui de repasser une dernière fois pour François. Mais ne lui dis pas que je suis là. Je veux la voir à lœuvre. »
Marguerite obéit docilement. Aussitôt, Aurore ouvrit son baluchon, sortit deux longues aiguilles et alla les planter en croix au-dessus de la porte avant de se cacher dans la cuisine.
Bientôt, Marguerite revint avec Pélagie.
Ah, Marguerite, jaimerais tant taider, mais tu vois je ny arrive pas, le Bon Dieu sans doute me punit
Pélagie se glissa dans la chambre de François. Aurore, tapie, observa, puis discrètement croisa ses aiguilles au-dessus de la porte.
Après un moment, la vieille voulut partir, mais resta soudain figée au seuil, incapable de franchir la porte. Prétextant vouloir retenter une prière sur lenfant, elle séclipsa, puis revint, toujours bloquée à la sortie, angoissée, haletante.
Que se passe-t-il, Pélagie ? demanda Marguerite.
Jai la tête qui tourne, ma chère. Apporte-moi un verre deau.
Profitant de labsence de Marguerite, Aurore demanda en chuchotant quon ramène la vieille au salon. Dès quelles furent parties, Aurore retira les aiguilles.
La vieille se remit, et fila aussitôt hors de la maison, suivie de Marguerite qui lui rendit un foulard oublié.
Marguerite descendit vers la chambre retrouver François ; Aurore était assise près du lit, des pièces dun rituel entre les mains.
La vieille araignée, marmonna-t-elle, elle veut dévorer la vie des petits
Elle tressa trois cierges ensemble et les plaça à la tête du lit de François.
Mais quest-ce que tu fais, Aurore ? interrogea Marguerite, effrayée.
Cest ta guérisseuse qui ruine la vie de nos enfants, Margot ! Elle absorbe leur vitalité pour prolonger ses propres années ! lança Aurore.
Marguerite, terrassée, dut sasseoir.
Marguerite, laisse-moi seule. Vaquille à tes occupations, accueille ton mari. Reviens ce soir pour maider à retrouver des forces. Je vais donner à François la mienne, pour le tirer des griffes de la vieille araignée
Marguerite, en pleurs, obéit. Aurore alluma les cierges, récita une prière, puis couvrit François, comme une mère oiseau ses petits.
Le temps parut sarrêter. Aurore sévanouit presque, se réveillant à une caresse légère.
Sa sœur était revenue, laida à se lever, la coucha. La nuit enveloppait la maison, la lampe à huile répandait une douce lumière. Aurore sassoupit, rassurée sur le sort de son neveu.
Au matin, elle se leva, humant lodeur du pain chaud. Des chants doux provenaient de la cuisine où Marguerite saffairait.
Comment va François ? demanda-t-elle.
Grâce à toi, il va mieux ! Ce matin, il a réclamé à manger !
En allant voir François, Aurore remarqua aussitôt que de la couleur revenait sur ses joues.
Margot, annonça-t-elle, je vais rester chez vous quelques jours, il nous reste à neutraliser ta guérisseuse.
***
Je ne me sens pas bien, grand-mère, jouait Aurore dans la maison de Pélagie. Un mal noir me ronge, je ne supporte plus de voir cette voleuse de mon bien-aimé…
Elle était venue chez la vieille, prétextant la jalousie, mais elle voulait surtout apprendre comment la vieille aspirait la vie des enfants.
Hélas, ma fille, minaudait Pélagie, je nai rien à voir avec cela. Jaide les gens, je ne commets pas le mal
Aide-moi alors ! insista Aurore, feignant la détresse. Personne ne saura, et je te payerai en or, jen ai gros sur le cœur !
Eh bien, daccord je vois que nous nous comprenons, toi et moi. Je nexigerai que peu de chose : quelques pains que tu distribueras aux enfants de ton village.
Pourquoi donc ?
Mieux vaut que tu ne le saches pas. Pensons plutôt à ta rivale. Jai une idée : nous allons lui faire porter lâme dun défunt.
Comment cela ?
Voici des petits pains, chacun est lié à une âme morte. Je fournis les âmes, elles me rendent service : elles me rendent des années de vie en échange de lénergie des vivants…
Aurore acquiesça, prit les pains et rentra aussitôt chez Marguerite.
Voilà, regarde ce que distribue ta guérisseuse : des pains mortuaires !
Cest du pain tout simple pourtant…
Non, Margot, ce sont des pains consacrés à la mort ; ils servent à piéger lénergie des enfants pour prolonger la vieillesse de Pélagie.
Marguerite étouffa un cri.
Alors, on doit sen débarrasser rapidement, mais en sassurant que les morts se retournent contre elle, glissa malicieusement Aurore.
Aurore émietta les pains, les jeta aux poules, et attendit. Dès le lendemain, Marguerite rapporta les rumeurs du puits : Pélagie avait été vue au matin, méconnaissable, toute racornie, vieillie de vingt ans ; personne nosait lapprocher.
Jai bien tapé juste ricana Aurore. Les démons sont venus réclamer leur part et, faute denfants, ont dévoré la maîtresse.
Marguerite se signa frénétiquement.
Tout cela fait peur, Aurore. Cest quand même une vivante…
Comme notre mère, tu es ! Tu aurais pitié du diable sil pleurait, toi !
Bon, allons jusquau bout. Laisse-moi faire dit Aurore, disparaissant dans la chambre.
Elle tira les rideaux, alluma deux bougies, sortit un verrou rouillé de son baluchon. Elle murmura :
« Si tu parles, tu perds tout,
Si tu agis, ce sera ta fin.
Par ce verrou, je ferme le pouvoir
Qui fut entre tes mains. »
Le soir venu, Aurore, verrou en main, gagna la maison de Pélagie.
Pélagie, es-tu là ?
Pas de réponse. Elle entra. Les lattes grincèrent sous ses pas.
Qui diable est là ? tonna la vieille du fond.
Ce nest que moi, grand-mère.
Toi ? Quest-ce que tu veux ? Je suis malade, laisse-moi
Cest fatigant de nourrir les forces de lombre, nest-ce pas ? répondit sèchement Aurore.
Les yeux de Pélagie sarrondirent de terreur.
Cest donc toi à cause de toi, jai souffert cette nuit ! Les démons voulaient manéantir…
Ton âme ? Quelle ironie ! Tu en as une, toi ? Tu as broyé la vie de tant denfants… Tu voulais léternité ? Tu lauras, mais chez les damnés !
Aurore tournait déjà les talons.
Pélagie se traîna jusquau seuil, hurlant :
Je te maudis ! Je lâche tous mes démons sur toi !
Tu crois avoir le monopole de la magie, vieille folle ? Regarde la porte, il y a le verrou de ta perte ! répondit Aurore, hautaine.
La vieille comprit quAurore venait de lier son pouvoir pour toujours.
Tu croyais pouvoir faire le mal impunément jusquà la mort ? Gare à toi : au moindre faux pas, tu partiras en poussière ! lança Aurore en séloignant, laissant la sorcière se débattre dans sa colère impuissante.
***
Deux mois plus tard, François était complètement remis. Pélagie, tombée dans une agonie interminable, succomba bientôt ; privée de ses forces, elle mourut dans la terreur. Depuis, Aurore devint la seule guérisseuse de plusieurs villages. Fidèle à ses principes, elle ne pactisait jamais avec les ombres, soignant gens et bêtes honnêtement. Trouver un mari, ce nétait pas si simple pour elle mais cela ne lattristait guère, tant son caractère était fort.
Ah, Aurore, soupirait Marguerite, si seulement tu étais plus docile, peut-être aurais-tu trouvé un époux, et des enfants !
Aurore en riait.
Sans fierté, comment combattre les démons ? Et puis, mon François me le rend bien, il moffre toute la tendresse dun enfant adorant sa tante.
Ainsi, chaque mois, François venait voir Aurore, à tel point quil restait parfois en pension chez elle, retrouvant, dans le foyer de sa tante, chaleur et complicité.







