C’est l’enfant d’Igor…

Cest lenfant de Sébastien…

Cette histoire est arrivée tout récemment, dans un appartement confortable du quatrième étage dun immeuble parisien. Jy vis, retraité actif et seul, moi, Jean-Marc. La vie suivait son cours, sans promesse daventure ni péripétie hors du commun : retraite modeste en euros, petits extras en travaillant comme gardien de nuit dans une clinique privée, déjeuners avec des amis, escapades à Rambouillet chez mes petits-enfants et soins quotidiens rendus à ma mère, âgée, qui vit encore à Versailles.

Cétait un samedi comme les autres. Ce matin-là, javais appelé ma mère en prenant mon café pour vérifier sa santé. Geste routinier, tout comme le reste : journée de repos, la veille javais assuré une garde de vingt-quatre heures à la clinique où je réponds au téléphone et note les rendez-vous. Ce samedi, rien de nouveau sous le soleil. Préparation rapide dune quiche, passage obligé chez maman corvée monotone qui suscite soupirs et roulements dyeux, javoue, tant la montée au cinquième étage, sans ascenseur, méreinte.

Chaque visite rime avec écoute attentive (bien forcée) de ses plaintes sur ses douleurs migrantes, passées au crible de mille diagnostics, quelle agrémente dexpériences de ses voisines et des conseils de docteures de la télévision comme Marina Carrère dEncausse. Pour elle, mon expérience de trente-huit ans dinfirmier de bloc n’avait que peu de valeur. “Tu ne comprends rien à mes problèmes ! Tiens, va donc donner le bistouri, cest tout ce que tu sais faire”

Avant de sortir, je pose le sac-poubelle dans lentrée, attrape le miroir pour me repoudrer. Malgré soixante-six ans, jai gardé un visage avenant, quelques rides au coin des yeux mais le regard vif, une coiffure courte argentée et de larges boucles doreilles. À peine ai-je commencé à dessiner mes lèvres quon sonne à la porte. Limmeuble est sécurisé par interphone, qui cela pouvait-il bien être ? Peut-être Jeanne, ma voisine, que jinvite parfois à partager un thé ?

Le tube de rouge à la main, jouvre la porte. Sur le palier, je découvre une jeune femme blonde, queue de cheval tirée, tee-shirt rayé sous gilet sombre, jean, sac à dos… mais surtout un bébé emmailloté dans une couverture marron. Plus tard, limage me reviendrait avec netteté ; sur le moment, jétais simplement saisi par la tension de son regard, la fermeté de ses maxillaires, son souffle court, la main qui me tend le bébé.

Cest pour vous !

Jaccepte mécaniquement le petit, bouche entrouverte par la surprise, sans lâcher le rouge à lèvres. La jeune femme descend déjà la cage descalier à toute vitesse.

Cest lenfant de Sébastien, moi il faut que jaille étudier, lance-t-elle, ses pas résonnant sur le carrelage.

La porte du bas claque. Silence de cathédrale.

Je reste interdit, attendant, espérant sans raison quelle remonte. Puis je rentre, mon regard accroche le sac poubelle. “Ne pas oublier la poubelle avant daller chez maman”, me dis-je, le cœur battant. Un second sac, inconnu, traîne dans lentrée ; je nai même pas vu quand elle la posé.

Bon sang Cétait un vrai bébé, ça ? Elle a bien dit, lenfant de Sébastien ?

Je massieds dans le salon, lenfant dans les bras. Oui, elle a définitivement dit “Sébastien”. Mais qui est ce Sébastien ? Mon propre fils, unique, cest Luc, père de deux enfants, vivant près de Lyon avec sa famille. Mon défunt mari, cétait Pierre. Mon cœur cogne de confusion. Sur le canapé, je déballe la couverture : un minuscule bébé vêtu dun ensemble beige, une tétine en forme de petit ourson. Pas plus dun mois.

Eh bien, ma petite, qui es-tu? je susurre en le caressant. Le bébé claque des lèvres, replonge dans le sommeil.

Je fouille le sac déposé : deux biberons, un pot de lait en poudre, un paquet de couches, des vêtements de rechange. Un moment de déni sinstalle : elle va revenir, demander pardon de la méprise, reprendre son bébé et je poursuivrai la journée, poubelle, courses, maman…

Je termine mon maquillage, inspecte la rue du regard, rien. Lanxiété galope. Est-ce mon rôle de nourrir ce bébé, de le changer ? Nai-je pas le devoir dappeler la police ? Et si cétait si cétait bien lenfant de Luc ? Jexamine la petite, je crois lui trouver un air de ressemblance avec Solène, ma petite-fille. Mais quelle catastrophe ce serait !

Le bébé geint, le devoir réclame que je change la couche et prépare un biberon. Dun geste ancien, je mactive, observe le mode demploi sur la boîte de lait. Mon portable vibre.

Tu es au marché ? demande maman.

Pas encore, jallais sortir.

Prends des poires, mais pas celles de lautre jour, celles davant, longues avec un côté bien rouge, et quelles soient mûres, tu promets ? Ah, et noublie pas de prendre du pain à la boulangerie, pas du pré-emballé

Je hoche la tête, détournant la conversation pendant que le bébé sagite, puis je raccroche poliment.

Jessaie de recomposer la scène : Luc, il aimait samuser dans sa jeunesse, il ramenait parfois des filles à la maison, je pestais Mais cétait avant son mariage. Aujourdhui, tout semble stable, jespère ! Sil a fauté, sa femme Claire ne lui pardonnera jamais. Que faire ? Appeler le 112 ? En regardant la petite téter, mes doutes fondent un peu dans la chaleur de ces yeux clos qui mapaisent.

Plus tard, je tente de joindre mon fils, mais son portable reste injoignable. Sa femme me rassure : “Il travaille sur un chantier en Savoie, il rentre après-demain. Il va bien, il appellera ce soir.”

Je mens à maman, prétends une entorse imaginaire pour ne pas la voir (« Mais tu as de la soupe au congélateur ! »), endure ses plaintes au téléphone, puis me glisse enfin dans une robe confortable, assis près du bébé. Que devrais-je faire ? Tant que je nai pas la vérité, appeler la police risquerait denvenimer la vie de mon fils sans parler du sort de ce nourrisson confié à des services sociaux…

Jappelle ma vieille amie Brigitte.

Jai un truc incroyable : on ma laissé un bébé !

Brigitte garde la tête froide : “On va éclaircir tout ça. Surtout, ne fais rien de précipité. Peut-être quil y a une confusion de porte, trouve ce Sébastien dans limmeuble.”

À son arrivée, Brigitte mène lenquête « façon Maigret ». Dabord, elle interroge discrètement les voisins, puis revient triomphante : “Sur le sixième, il y a un Sébastien, il faut aller voir.”

Nous montons, frappons. Une voix daïeule fatigue nous accueille. Un jeune homme trapu, barbe éparse, débraillé, ouvre la porte, un peu hagard.

Vous cherchez pour le PC ?

Non, cest pour autre chose On a un bébé ici, dont la mère a dit que cétait le vôtre.

Ses yeux sécarquillent : “Un bébé ? Pas du tout, jai pas denfant ! Vous faites erreur.” Brigitte insiste, il se défend calmement. Il suggère quon a pu se tromper détage ou dallée. Vraiment, il ny est pour rien. Il propose même daider via internet : “Je peux lancer un post de recherche sur les réseaux, mettre une photo du bébé”

Je refuse. La rumeur, les regards, tout cela me terrifie.

De retour chez moi, ni appel de Luc ni message. Claire, épuisée, moublie.

La fatigue du soir moblige à décider. Demain javiserai. En attendant, je change la couche, prépare un autre biberon et profite, un peu honteux, de cette douce présence. Lidée de devoir confier ce bout de chou à une crèche meffraye. Le sommeil trouble ma nuit ; la moindre plainte du bébé suffit à mextirper du lit.

Le lendemain, je cède à la nécessité dune promenade. Jôte mes habits dextérieur, coiffe le bébé dans une écharpe portée à la mode, et pars faire les courses au marché. Pour la première fois depuis bien longtemps, ce nest pas la solitude qui maccompagne : cest cette petite vie dans mes bras.

En rentrant, maman sétonne mais ne pose pas trop de questions. Je lui dis simplement que jaide une voisine ; lessentiel est quelle ne sinquiète pas.

De retour chez moi, notification : Luc enfin joignable ! Tremblant, je le joins pour lui raconter, dun trait un peu confus, la folle histoire du bébé.

Maman ! Je suis marié, cest absurde Ce nest pas moi ! Appelle la police. Je peux le faire, si tu veux !

Mais je procrastine, incapable de renoncer à veiller encore quelques heures sur cette enfant si calme.

Je mendors contre elle sur le canapé.

Vers midi, la sonnette retentit. Une jeune femme débarque, haletante, paniquée, vêtue dun short et dun débardeur malgré le frais du matin. Son regard est fou, elle bredouille :

Mon bébé Vous lavez ? Où est-elle ?

Je la laisse entrer. Elle cherche du regard, éperdue, et fond en larmes en découvrant la petite dormant paisiblement.

Je mactive en vieux professionnel : un peu deau, du chocolat, du thé, pour la ramener à elle.

Entre deux sanglots, elle parvient à se calmer. Elle sappelle Amélie, et sa fille Louise. Étudiante en troisième année à lécole dinfirmiers de la Pitié, originaire dun petit village près de Poitiers. Son histoire ? Hélas, trop banale. Un amour dété à Paris, un Sébastien évasif, puis fantomatique, des promesses envolées, des contacts rompus. Sa famille, loin, na offert quindifférence et jugements. Un temps hébergée par une amie, elle sest retrouvée à la rue, sans ressources, épuisée, puis soudain acculée avant ses partiels, elle a cédé à la panique : direction limmeuble de la mère de Sébastien, croyant y rencontrer une aide promise autrefois.

Or… ladresse nétait pas la bonne : son Sébastien vivait dans limmeuble jumeau, au 21 de la rue voisine. Sur une photo, la mère de Sébastien ressemblait à sy méprendre à moi. Amélie crut frapper à la bonne porte.

La nuit suivante, naufragée, elle écrivit à Sébastien via des réseaux sociaux ; il avoua tout ignorer de cette histoire de bébé confié à sa mère. Prise de panique, Amélie accourut récupérer son enfant.

Je la console, la réconforte, lui propose même de rester quelques temps. “Je vis seul, il y a de la place. Prépare tes examens, Louise et toi pourrez rester ici ce mois-ci”

Dabord, elle refuse. Lorgueil, la honte, lincertitude. Mais la fatigue lemporte, elle accepte.

La suite coule de source : Amélie réussit sa session, commence un remplacement comme infirmière grâce à mes relations. Ma mère, dordinaire si critique, boit ses paroles médicales. “Elle a des connaissances fraîches, elle est brillante !”

Je me prends daffection pour ce duo, deviens, qui sait, un peu grand-père de substitution. Même notre voisin Sébastien, bientôt rassuré, lui propose quelques gardes denfants. Amélie sinstalle peu à peu, recompose ses projets, soigne le cœur meurtri de ses premiers désenchantements amoureux.

Ce printemps ma appris combien nos vies, quand on croit les contrôler, peuvent se trouver jetées dans de nouvelles aventures, touchées par des détresses qui nen sont peut-être pas. Jai compris quoffrir lhospitalité et souvrir à la détresse de lautre, cétait finalement me sentir plus vivant et voir la beauté de limprévu au cœur du quotidien ordinaire.

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