MON BEAU-PÈRE Ma mère était une femme malheureuse et aigrie, qui déversait sa colère sur moi pour …

MON BEAU-PÈRE

Ma mère a toujours eu la poisse. Amère, en colère contre la vie. Ce qui aurait pu nêtre quune épreuve à surmonter, elle la transformait en une punition quotidienne pour moi. Elle criait sans arrêt pour la moindre broutille : une tâche sur mes vêtements, trois grains de sel tombés à côté de mon assiette. Pour un pantalon déchiré dans la cour de lécole, elle ne se limitait pas à me gronder. Les fessées nétaient pas à coups de ceinture sur les fesses, mais avec la main, le pied, où ça tombait. Je savais bien quelle était aigrie et malheureuse. Je supportais je reniflais, je pleurais en silence que pouvais-je faire entre cinq et huit ans ? Lui répondre ? Cest impensable de lever la main sur sa propre mère.

Maman, où il est mon papa ? Je demandais parfois.

Quest-ce que ten as à faire de ton père ? Je te nourris, je thabille, pas vrai ? Je bosse comme une damnée, on na jamais assez de sous, et toi, tu… et là, elle éclatait.

Cétait ça, et moi je renversais la salière ou jabimais mes fringues. Mais une vraie réponse, je nen ai jamais reçu. Qui était mon père ? Ma mère navait pas de chance, ni en amour, ni ailleurs. Son sale caractère naidait pas. Elle se faisait virer de tous ses boulots, qui aurait voulu dune collègue aussi insupportable ?

Un jour est arrivé lui. Bernard. Bébert. Quest-ce quil a bien pu trouver à ma mère ? Il nétait pas non plus gâté par la vie, et même pas de logement à lui à Paris. Ma mère avait hérité de lappartement de ma grand-mère, petit mais à nous. Ma mère tenait alors à peine sa place de cuisinière dans la cantine dusine, Bernard bossait à latelier mécanique. Une semaine après leur rencontre, il sétait déjà installé chez nous.

Salut, champion ! Il ma serré la main, une vraie poigne. Comment tu tappelles ?

Luc. ai-je dit, tout timidement.

Parfait, Luc ! Pas de timidité, hein. Moi cest Bernard. En quelle classe ?

En CE1.

Tu travailles bien à lécole ?

Il ferait mieux dapprendre à aider sa mère, a grommelé maman.

Travaille, mon gars. a conseillé Bernard à voix basse. Plus tard, ça sert toujours.

Et il a regardé les murs défraîchis de notre deux-pièces.

Cest pour ça que jétudiais avec acharnement. Je ne voulais pas de cette vie-là.

Un jour, en versant des graines de tournesol dans mon assiette, jen ai renversé une belle poignée par terre.

Bon à rien ! Ma mère sest mise à hurler. Je viens juste de laver le sol, tes incapable de rien mais au moins cesse de foutre le bazar.

Et elle ma donné une telle gifle que jai failli passer à travers le placard derrière moi. Bernard, qui buvait son thé, a sursauté dès quelle a commencé à crier et, dun coup de poing, a frappé la table.

Gisèle !

Quoi ? la voix soudain basse.

Rien. Passe-moi un petit sablé, sil te plaît.

On na pas échangé un mot de plus tant que je nai pas quitté la cuisine. Dabord, jai ramassé toutes les graines dans le silence absolu, puis, une fois dans ma chambre, jai entendu Bernard crier. La curiosité la emporté, jai collé loreille à la porte, risquant de me faire pincer.

Je veux plus jamais voir ça ! Mais comment tu peux ? Pour quelle raison ?

Je suis épuisée, la voix fatiguée de maman. Le boulot, la maison, et lui qui ne respecte rien.

Primo, cest un enfant ! Ensuite, tu lui as appris ce que cest, le respect ? Tu toccupes de lui, jamais ? Vous faites des choses ensemble ?

Ma mère na pas répondu.

Et ça arrive souvent, ce genre de chose ?

Mais non, Bernard, tu exagères ! Je lui ai donné une tape, qui ne le ferait pas ?

Moi, jamais. Je frappe pas ceux qui ne peuvent pas répliquer. Cest une lâcheté.

Jaurais voulu bondir dans la cuisine pour dire que cétait faux ! Quelle me frappait souvent. Pour rien. Enfin, pour ce qui ne marchait pas dans sa vie. Mes maladresses, juste un prétexte Mais lattitude de Bernard ma bouleversé à un point, impossible de parler ou même de bouger, jen avais la gorge nouée.

Gisèle, si je revois ça, je men vais. Jhabite plus ici dans ces conditions.

Maman a juré à Bernard que plus jamais. Chose surprenante, elle a tenu promesse. Bernard a alors commencé à sintéresser à moi. Il me demandait comment se passait lécole, se réjouissait de mes bonnes notes. Il ma emmené pêcher, son loisir préféré. En entreprenant des travaux dans lappartement, un jour il sest tourné vers moi :

Lucho, tu veux maider ? Ou tas trop de devoirs ?

Jai accepté avec joie. Je faisais de mon mieux. Bernard me félicitait sans arrêt sans doute plus que je le méritais.

Quand on a fini la cuisine, tout fiers devant notre œuvre, jai lâché sans réfléchir :

Tu restes longtemps avec nous ?

On verra bien il a haussé les épaules.

Ah jai soupiré, le cœur serré.

Bernard sest aussitôt accroupi devant moi, ma regardé droit dans les yeux.

Je ferai tout pour rester, promis.

Je peux tappeler papa ?

Si tu veux, bien sûr ! Bien sûr, mon fils !

Je lai appelé papa. Dabord à voix basse, puis de plus en plus fort et souvent. Jaimais Bernard comme mon père. Le soir, je priais de tout mon cœur pour quil reste. Visiblement, quelquun là-haut ma entendu : maman est tombée enceinte, ils se sont mariés. Jai eu peur, affreusement peur, quavec un enfant à lui, Bernard maime moins. Un jour, ils sont rentrés de la maternité maman avait déjà un joli ventre et mon beau-père a annoncé, tout heureux :

On attend une fille ! Je suis comblé. On a tout ce quil faut maintenant.

Maman ma caressé les cheveux. Elle a changé après ça, trouvant enfin ce bonheur qui lui avait manqué. Bernard ma non seulement donné un père, il ma aussi rendu ma mère.

Ma petite sœur est née. Elle sappelait Léonie. Bernard adorait sa fille mais il na jamais changé avec moi. Léonie était marrante : elle gazouillait, souriait bouche édentée, ne contrôlait ni ses bras ni ses jambes. Cétait une jolie petite fille, pleine de vie. Je la protégeais toujours. Parfois, je frissonnais rien quà imaginer ce que seraient devenus maman et moi si Bernard nétait pas passé par là. Quelle angoisse…

Léonie avait neuf ans quand je suis monté faire mes études à Paris. Jai eu mon bac avec mention très bien. Léonie, elle, préférait son téléphone aux bouquins, et Bernard lui répétait souvent :

Regarde ton frère, Luc ! Il sait ce quil veut, il saccroche, lui. Toi, tu passes ton temps sur ton portable.

Léonie lui tirait la langue, puis lui sautait au cou, et il fondait aussitôt.

Le jour du départ, maman sest accrochée à moi comme si je partais pour la guerre.

Maman, franchement ! Je reviendrai souvent !

Pardonne-moi, mon fils… Pardonne-moi tout ! et elle a éclaté en sanglots.

Bernard nous a enlacés tous, Léonie sest jointe à nous après avoir pris des selfies devant le TGV. On sest serrés fort, jai glissé à loreille de maman quelle était la meilleure mère du monde, et je suis parti pour Paris.

Là-bas, jai intégré la fac et trouvé un petit boulot. Largent manquait mais jéconomisais pour pouvoir offrir des cadeaux à ma famille. Surtout à Bernard, sans que je sache trop pourquoi. Après les partiels dhiver, je rentre pour les vacances, les bras chargés de cadeaux : une jolie coque pour le téléphone de Léonie, des boucles doreilles en argent pour maman et, pour Bernard, un superbe ensemble de matériel de pêche. Il en avait les larmes aux yeux.

Tes un bon gars, Luc. Merci.

Le soir, on a fêté mon retour. Maman avait préparé tous mes plats préférés. Bernard mappelle dans la cuisine, discrètement.

Luc, écoute… Il sest passé un truc : ton père biologique a refait surface. Après tant dannées Il est de passage à Paris, a laissé son numéro. Ta mère voulait pas, mais moi je lai gardé, au cas où tu voudrais…

Jai été stupéfié. Les souvenirs sont revenus : “Maman, où il est mon papa ?” et ses cris dhystérie en réponse. Jai vu linquiétude dans les yeux de Bernard, ses doigts crispés autour du bout de papier. Jai pris le numéro, je lai déchiré et jeté à la poubelle.

Mais tes pas bien ! Quel père ? Cest toi mon père. Je veux pas dautre père.

Il en a eu à nouveau les larmes aux yeux, on sest serrés longuement dans les bras. Mon père vieillit Il devient sentimental.

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MON BEAU-PÈRE Ma mère était une femme malheureuse et aigrie, qui déversait sa colère sur moi pour …
La Couturière qu’ils raillaient… jusqu’à ce que le Roi remarque la marque sur son poignet