Petites misères du quotidien
En passant outre les recommandations de ses parents, Héloïse a épousé son cher Édouard, un jeune homme sérieux. Cest sa grand-mère, Simone mamie Monette, comme il la nommait depuis lenfance qui lavait élevé. Ses parents étaient décédés quand il navait que deux ans, donc il nen gardait aucun souvenir.
Quand Héloïse présenta Édouard à ses parents, Françoise Dupuis ne tarda pas à monter sur ses grands chevaux, bien entendu une fois le garçon parti.
Héloïse, ce nest pas pour ce genre de prétendant quon ta élevée ! Tu es en troisième année à la fac, tu rêves de mari et de noces ? Quon ne me parle pas de ce garçon : Édouard na pas les qualités dun gendre. Il bosse chez Feu Vert un mécanicien Tu peux te le mettre dans la tête : si tu te lances dans cette aventure, moi, je ne taide pas.
Maman, jépouserai Édouard, tu me connais, son père, comme dhabitude, gardait le silence, toute la vie en équilibriste entre femme et fille. Et puis jattends un bébé
Le mariage ne fut pas fastueux, malgré le bon niveau de vie des parents dHéloïse, mais Françoise Dupuis neut aucune envie de célébrer la cérémonie en grand. Si sa fille sétait casée avec le fils de sa copine, ça aurait été différent ! Mais Héloïse était bien trop têtue.
Elle va vivre dans la misère avec son mécano, elle reviendra en courant à la maison. Pour linstant, elle a la tête pleine damour et de romance, disait-elle à son mari. En plus, elle a filé chez sa mamie à lui : soi-disant elle ne veut pas que jhumilie son mari, elle me la dit cash ! Et elle trimbale sa grossesse, en prime.
Les parents dHéloïse habitaient un bel appartement en centre-ville ; leur fille avait lhabitude du confort, des euros, elle était leur unique. Mais elle a suivi Édouard chez mamie Monette, qui vivait dans un village à sept kilomètres de la ville, dans une petite maison.
Le temps a passé, Héloïse a mis au monde une petite fille. Mamie Monette a prêté main forte, instruisant la jeune maman, se levant la nuit pour la petite Capucine. Héloïse reprit la fac, tout en essayant dêtre à la fois une épouse et une mère exemplaires, mais ce nétait pas évident : elle était exténuée. Tous les matins, elle se levait tôt, filait à larrêt de bus, puis direction la ville, et ensuite elle devait changer de bus pour rejoindre la fac.
Le soir, elle rentrait crevée. Grand-mère Monette et Capucine lattendaient à la barrière ; la fillette trépignait dimpatience, elle attendait sa maman, elle lui manquait. Plus tard, Édouard rentrait après avoir travaillé tard. Il prenait sa fille dans les bras et la faisait tournoyer. Il adorait ses deux dames. Héloïse aimerait être plus attentive à son mari, mais il arrivait tard, affamé et vidé, sur le dernier bus du village.
Et Héloïse devait bientôt présenter son mémoire. Elle se surprenait à rêver de retrouver le confort du pavillon parental, et de ne plus perdre des heures sur la route. Mais Françoise, vexée, restait muette, ne prenait même pas de nouvelles de sa petite-fille.
Édouard avait un frère aîné, Antoine. Déjà marié, il vivait avec sa femme et leur fils en ville dans un appartement acheté de ses propres mains après bien des remplacements. Mais la vie de couple ne roulait pas : sa femme, Marine, exigeait toujours davantage.
Antoine ma appelé, annonça Édouard à mamie Monette et Héloïse, il a quitté Marine, trop de disputes, il loue un appart.
Ça alors ! sinquiéta mamie Monette, il a acheté un appart pour finalement sen aller ?
Bah, Antoine a fait le choix respectable : il a tout laissé à sa femme et à son fils, défendit Édouard.
Un soir, Héloïse confia à son mari que ce rythme effréné lépuisait, deux bus pour aller à la fac Elle ne disait pas franchement quelle pensait à retourner chez ses parents, puisquelle avait elle-même choisi de vivre avec Édouard, en toute indépendance.
Je suis fatiguée, avoua Héloïse, épuisée dêtre rivée à lhorloge du bus, trop darrêts, à peine le temps de suivre.
Édouard écouta en silence et lui déposa un bisou sur la joue.
Jai une idée Je ten parlerai, annonça-t-il mystérieusement, il y aura une surprise. Mais Héloïse ninsista pas, elle navait plus lénergie dêtre curieuse.
Quelques jours plus tard, une voiture sarrêta devant leur maison.
Ce sont peut-être mes parents ? pensa Héloïse. Mais la voiture était inconnue, à moitié en ruines. Non, ce nest pas eux Cest un vieux tacot, ce truc.
Elle sortit voir et aperçut Édouard qui descendait du véhicule, tout fier.
Alors, quen dis-tu de notre belle ?
Cette épave, enfin cette voiture ? Tu las trouvée où ?
Je lai achetée, répondit Édouard, avec nos économies celles du prêt immobilier.
Héloïse regarda la voiture, le cœur serré. Les économies mises de côté pour leur futur logement, sacrifiées pour ce tas de ferraille. Il fallait donc sinstaller longtemps dans ce village.
Édouard vanta son achat.
Je lai remise en état, elle roule ! Monte, je te fais essayer, et il la fit sinstaller, enthousiaste. Il ne reste quà la repeindre : au moins, tu nauras plus à courir après les bus. Elle est presque nickel, et elle ma coûté trois fois rien.
La voiture roulait bien en réalité, mais Héloïse craignait quelle ne se disloque au premier virage. Mais une fois rentrée, elle vit mamie Monette avec Capucine à la porte. Édouard saisit Capucine pour la faire tournoyer, Héloïse courut dans la maison, franchit le seuil, et fondit en larmes. Elle hoquetait, craquait sous le poids de tout ce quelle avait accumulé.
Héloïse, voyons ma petite, lappela la voix inquiète de mamie Monette. Que se passe-t-il ?
Il a claqué toutes nos économies pour cette voiture ! On avait un rêve dappartement et lui et lui
Calme-toi, ma belle, la consola mamie Monette, tu es la plus intelligente et douce des filles, tu es juste fatiguée. Ce ne sont que des broutilles, la vie cest autre chose : ce qui compte, cest que tout le monde soit là, en bonne santé. Largent, cest du vent. Ce qui compte, cest lamour et la compréhension.
Héloïse écouta les paroles sages de sa grand-mère, se reprit. Puis elle eut un petit remords davoir réagi si fort. Se levant, elle sortit sur le pas de la porte, où Édouard sétait assis. À côté trottinait leur chien frisé, Capucine essayait dattraper sa queue en riant. Elle sassit doucement près de son mari.
Tu aurais pu en discuter avec moi, Édouard, murmura-t-elle.
Je voulais te faire une surprise Bon, cétait réussi ?
Héloïse regarda son mari, plongea dans ses yeux et y vit toute une fatigue contenue. Elle comprit soudain : il laime, il a acheté la voiture pour lui faciliter les trajets il sest occupé delle à sa façon. Il voulait résoudre le problème quelle lui avait confié, même sil navait pas vu quelle pensait à autre chose.
Bon, va pour la voiture, admit-elle, conciliante, mais promets-moi quon en discutera à lavenir, tous les deux.
Daccord, dit son mari, soulagé. Tu sais, jai toujours agi sans consulter, mais pardon, dorénavant, on décidera ensemble.
Voilà. Ce ne sont que des petites misères, répéta-t-elle avec gravité, reprenant les mots de mamie Monette, lessentiel, cest quon soit ensemble, avec une fille formidable.
Mamie Monette observait la scène, toute réjouie, songeant :
Première dispute de couple Il y en aura bien dautres ! Cest normal, il faut dialoguer, aimer. Je nai aucun doute : ils saiment. Ah, ces deux tourtereaux Tout est rentré dans lordre ! Elle les bénit du regard, souriante.
Édouard repeignit la voiture, mamie Monette cousit de nouveaux housses, on navait pas vraiment de quoi pavoiser, mais bon, la voiture avait du vécu. Peu de temps après, Héloïse sinstallait à côté de son mari sur le siège passager : direction la ville.
Elle ne voulait pas solliciter ses parents.
Le temps passa. Capucine grandissait, il allait falloir linscrire à la crèche, mamie Monette fatiguait, du repos aurait été bienvenu. Héloïse acheva ses études et trouva un poste en ville. Édouard poursuivait ses journées bien trop longues, cherchant à économiser pour le logement. Le problème du nouvel appartement revenait ; les économies restaient trop maigres pour lapport. Héloïse ne voulait pas demander laide de ses parents, sa maman gardait un silence monastique avec sa fille et sa petite-fille.
Mais, miracle ! Laide arriva dun coin inattendu. Un dimanche, le chien du jardin se mit à aboyer comme un mal élevé. Héloïse imagina que cétait la voisine elle apportait souvent du lait pour Capucine.
Antoine ! sexclama Édouard en apercevant son frère aîné par la fenêtre, filant dehors. Ça alors, frère ! Tu viens doù ?
Salut, Sav ! Ça va ?
Les frères se serrèrent fort, manifestant leur joie. Capucine, lœil pétillant, ouvrit timidement la porte pour observer la scène.
Petite nièce, tu es trop mignonne ! senthousiasma Antoine, viens voir, jai un cadeau pour toi.
Il sortit de son sac un lapin géant avec de longues oreilles et un joli nœud. Capucine le saisit, fascinée, effleura le ruban, puis alla vite le montrer à mamie.
Mamie Monette et Héloïse accueillirent Antoine avec chaleur.
Tu te fais rare, Antoine, comment ça va ? Édouard ma dit que tu louais un appart sinquiétait mamie, en servant le thé.
Ça va super, déclara-t-il. Marine et moi, cest fini ! Elle a rencontré quelquun, filé sous les cieux nantais. Je paie la pension, tout va bien. Tiens, frère, il glissa une grosse enveloppe à Édouard. Pour toi et Héloïse, un cadeau de mariage, vu que jétais sur un chantier à cette époque.
Quest-ce que cest ? Édouard se tendit.
Des euros
Quoi, de largent ?
Pour votre apport, expliqua Antoine, Marine est partie, lappartement est libre, je vis chez moi. Javais amassé pour acheter un second logement, mais je ne pouvais pas reprendre celui de mon ex et de mon fils. Considérez que cest mon cadeau de mariage.
Un silence lourd tomba autour de la table, mais aussitôt, tous éclatèrent de rire.
Merci, frère ! Mille mercis, Antoine. Tu tombes à pic
Héloïse faillit pleurer de bonheur, mamie Monette serra son grand-fils dans ses bras. Les frères senlacèrent sans rien dire, tout était clair.
À lautomne, Édouard, Héloïse et Capucine sinstallèrent dans un nouvel appartement deux pièces en ville. Capucine entra à la crèche toute proche. Il y avait aussi lécole à deux pas, appartement choisi pour lavenir : Capucine irait à lécole sans se fatiguer.
Édouard poursuit toujours son travail à latelier. La vie avait voulu éprouver la famille. Mais mamie Monette avait raison : ce nest que des petites misères du quotidien, lessentiel cest lamour et le bonheur, que chacun reste en bonne santé.
Merci de votre lecture, merci pour vos abonnements et votre soutien. Je vous souhaite chance et douceur !






