À PROPOS DE LISE
Il y a bien longtemps, une femme nommée Lise sest retrouvée brusquement quittée par son mari. Du jour au lendemain, il troqua les charmes généreux de ses trente-quatre années pour léclat printanier dune jeunesse de vingt ans, foulant sans remords les douze années de vie commune.
En fermant sa valise, il lui expliqua sans ménagement quil y voyait enfin clair : Lise nétait décidément pas la bonne, non, pas du tout Il manquait chez elle cette vivacité, cette conviction, il la qualifia même de poule mouillée si, si, tout à fait ! et disparut.
Évidemment, la question Pourquoi moi ? surgit aussitôt, bientôt suivie de la sinistre conclusion : Ma vie est finie.
Dans de telles situations, rien ne vaut des sanglots entre amies sur la table de cuisine, même si cela napporte pas de réponses, après cinq ou six cuisines, cela allège toujours le cœur. Mais voilà, à cause de ce mari zélé, toutes les amies de Lise avaient été évincées dès le début du mariage. Lise se tourna donc vers une conseillère en relations conjugales et dépressions, une certaine Anne-Marie Léonard.
Tout dabord, déclara solennellement Anne-Marie Léonard, il faut commencer par plonger en soi-même, reconnaître et accepter ses faiblesses, discerner ce qui a pu pousser lépoux à linfidélité. Il s’agit dabord de briser lancienne personnalité, la rejeter et ensuite seulement bâtir une nouvelle, plus attirante pour un partenaire. Le chemin sera long, mais ma méthode brevetée assure le succès.
Anne-Marie la fixa alors dun regard pénétrant.
Dès la première séance, il apparut que le mari était un saint homme, patient à lextrême, ayant porté sans broncher une croix lourde et rugueuse, la nuque pleine déchardes, le dos couvert decchymoses. À en croire la consultante, des qualités chez Lise, il y en avait à peine assez pour émouvoir un chat, tandis que ses défauts auraient suffi à remplir dix personnes. Ce nétait pas une femme, cétait un nid à péchés et imperfections, parole dexperte.
En un mot, lancienne Lise gisait en ruines, la nouvelle tardait à se dessiner. En revanche, un sentiment dinfériorité flambant neuf avait bien été acquis à prix dor, bien entendu.
Après la dixième séance, nauséeuse de dégoût envers elle-même, Lise, chancelante, seffondra sur un banc du square voisin.
Sur ce même banc, une vieille dame jetait du pain aux pigeons. Ayant remarqué Lise, elle lui lança : Bah alors, ma petite, tu as perdu ton homme ?
Comme si Anne-Marie Léonard ne lui avait pas suffi, Lise raconta à la vieille dame sa tragique histoire et la saga des années de souffrance conjugale.
Laïeule répliqua : Douze ans de vie commune ? Des enfants ? Non ? Tu es jeune, belle, et il te faudrait pleurer un bouc volage pareil ? Donne-moi ton âge, moi je saurais bien quoi en faire Oh la la !
Anne-Marie Léonard appela, furieuse, exigeant que Lise sacquitte au moins de la moitié des séances restantes puisquelle arrêtait la thérapie. À la fin, elle déclara que Lise finirait forcément sa vie ruinée, au bord du gouffre cest évident pour moi, en tant que psychologue. Dailleurs, ajouta-t-elle, Lise ferait mieux daller voir un psychiatre, car son incapacité à entretenir des relations, y compris avec elle, relevait selon elle dune psychopathie antisociale caractérisée.
Six mois plus tard, le mari tenta de revenir, se lançant dans de grands discours sur ses doutes et une énième crise existentielle.
Lise nen avait que faire.
Arnaud Deschamps, instructeur de conduite extrême, affirmait que Lise était de loin la meilleure élève, hommes compris. Il disait navoir jamais pu aimer une femme imparfaite, incapable de se tenir sur la route autrement que comme une poule effarouchée.
Heureusement, Lise nétait pas de celles-là.







