Après avoir raccompagné sa maîtresse et lavoir quittée tendrement, Bucheron lui fit un dernier signe de la main et se dirigea vers chez lui. Devant lentrée de limmeuble, je suis resté un instant à peser mentalement les mots que jallais adresser à mon épouse. Puis jai gravé les marches et entrouvert la porte.
Salut, ai-je dit prudemment. Claire, tu es là ?
Je suis là, répondit-elle dun ton égal. Salut. Je suppose quil est temps daller préparer les escalopes ?
Je métais juré de mettre les choses à plat franchir le pas franchement, nettement, comme un homme ! Mettre fin une bonne fois pour toutes à cette double vie, pendant que le goût des baisers de mon amante ne mavait pas encore quitté les lèvres, avant de retomber dans la routine.
Claire, ai-je fait, la gorge serrée, jai quelque chose à te dire Il faut quon se sépare.
Claire, fidèle à elle-même, ne broncha presque pas. Difficile de déstabiliser Claire Bucheron. À une époque, je la taquinais en lappelant Claire Glaciale.
Donc quoi ? lança-t-elle du pas de la cuisine. Je prépare ou non les escalopes ?
Comme tu veux, ai-je répondu. Si tu veux cuisiner, cuisine, sinon, tant pis. Parce que je pars, Claire. Je pars pour une autre femme.
Une telle déclaration aurait jeté beaucoup de femmes dans une colère noire : scène de ménage, violence poêle à la main, vaisselle qui vole Mais pas Claire.
Oh, quel joli numéro, vraiment, fit-elle. Au fait, tu as récupéré mes bottes chez le cordonnier ?
Non Je perdis un peu mes moyens. Si cest si important, jy cours tout de suite !
Tsss, marmonna-t-elle. Ce que tu es, Yvan ! Si on envoie ce nigaud chercher des bottes, il reviendra avec les vieilles…
Je dus ravaler ma vexation. Cette explication ne se déroulait pas comme je lavais fantasmée : pas démotions, pas de cris, rien de théâtral. Mais que pouvais-je espérer dune femme quon surnomme Claire Glaciale ?
Jai limpression, Claire, que tu ne mécoutes pas ! Jannonce officiellement que je te quitte pour une autre femme, que je tabandonne, alors que toi, tu ne penses quà tes bottes !
Logique, fit-elle, plus philosophique quagacée. Contrairement à moi, tu peux partir où tu veux. Tes bottes ne sont pas au cordonnier, toi.
On avait vécu tant dannées ensemble, et pourtant jétais toujours incapable de deviner quand elle plaisantait ou parlait sérieusement. Cest son calme qui mavait séduit à lépoque, son absence de conflits, sa sobriété, sa façon dêtre économe. Et il faut ladmettre, son allure pleine de vitalité
Claire est fiable, loyale et froide comme une ancre de trente tonnes. Mais aujourdhui, jétais épris dune autre, dun amour brûlant, interdit, délicieux ! Il était grand temps de tourner la page.
Donc voilà, Claire, ai-je déclaré, tentant de mêler solennité et regret. Merci pour tout, mais je pars, parce que jen aime une autre. Toi, je ne taime plus.
Non mais franchement ! ironisa Claire. Il ne maime plus, ce clown Ma mère, par exemple, aimait le voisin. Mon père, lui, il aimait les dominos et le pastis. Eh bien regarde : voilà le résultat.
Je savais que discuter avec Claire était une cause perdue. Chaque mot pesait une tonne et mes velléités de dispute senvolèrent.
Tu es vraiment unique, Claire, soufflai-je. Mais jaime une autre. Dun amour brûlant, interdit, et délicieux. Et jai lintention daller vivre avec elle, tu comprends ?
Cest qui lautre ? demanda-t-elle. Léa Durand ?
Je reculai. Il y a un an, javais effectivement eu une aventure secrète avec Léa, mais je naurais jamais imaginé que Claire lapprenne !
Doù tu la connais ? commençai-je, puis jabandonnai la question. Peu importe. Non, Claire, ce nest pas Léa Durand.
Claire bâilla.
Alors, peut-être Sophie Barthelemy ? Tu comptes la rejoindre ?
Un frisson me parcourut le dos. Sophie fut, dans le passé, une de mes maîtresses aussi. Mais si Claire avait su pour tout ça, pourquoi navoir rien dit ? Mais oui, elle est dune discrétion de roc, elle ne livre rien.
Non, pas Sophie. Ni Léa. Une autre, une femme merveilleuse, la femme de mes rêves. Je ne peux pas vivre sans elle, et rien ne me fera changer davis !
Alors ça ne peut être quÉmilie Dufresne, dit-elle avec une moue. Eh bien, Yvan… tu parles dun mystère. Elle, cest ton sommet, hein ? Trente-cinq ans, un enfant, deux interruptions de grossesse Je me trompe ?
Je me pris la tête entre les mains. Cétait en plein dans le mille ! Mon idylle, cétait bien Émilie Dufresne.
Mais, comment ? balbutiai-je. Qui ta parlé ? Tu mas espionné ?
Cest évidement, Yvan, répondit-elle, lasse. Figure-toi que je suis gynécologue depuis vingt ans, et que jai vu passer toutes les femmes de cette foutue ville sur ma table dexamen, tandis que toi, tu nen as vu quun petit échantillon. Jai juste à observer pour comprendre où tu traînes, grand nigaud.
Je repris contenance.
Soit. Disons que tu as deviné ! Même si cest Émilie, ça ne change rien, je pars.
Tu es un idiot, Yvan, souffla Claire. Tu pourrais au moins me demander mon avis, par curiosité ! Dailleurs, rien dexceptionnel chez Dufresne, tout bien considéré. Cest mon avis médical. Et tu as vu le dossier de santé de ta fameuse perle rare ?
N-non… reconnus-je.
Voilà ! Première chose : tu files sous la douche tout de suite. Ensuite, demain, jappelle le professeur Simon au dispensaire, il te prendra sans rendez-vous, déclara-t-elle. Ensuite, on en reparle. Cest tout de même un comble : le mari dune gynécologue incapable de trouver une femme en bonne santé !
Quest-ce que je dois faire ? soupirai-je dans un sanglot.
Moi, je vais cuire les escalopes, répondit-elle. Toi, lave-toi et fais ce que tu veux. Si tu veux vraiment trouver la perle rare, sans soucis de santé… repasse me voir, jai deux-trois recommandations.






