La maîtresse de son mari était superbe. Elle-même laurait choisie, si elle avait été un homme.
Il y a, vous savez, ces femmes conscientes de leur valeur. Elles se tiennent droites, marchent avec une grâce tranquille, regardent droit dans les yeux, écoutent attentivement. Elles nont pas besoin de gestes nerveux, ni de dévoiler leur dos ou leur poitrine pour capter lattention ; autour delles flotte un calme presque royal, elles ne paniquent jamais.
Elle-même aurait pu la choisir, justement parce quelles navaient rien en commun.
Et elle, qui était-elle, au fond ? Toujours pressée, à crier après les enfants ou son mari, tout qui lui glisse des mains, le travail en retard, le chef jamais satisfait. Toujours en pantalon et pull, jamais le temps denfiler une robe ou un chemisier il fallait les repasser, et ça, quelle corvée. Elle ne se souvenait même plus quand elle avait sorti un vêtement à volants ou à jabot. Heureusement, le sèche-linge dernier cri laidait à aplanir draps et habits, si bien que le fer ne servait presque plus.
Mais la maîtresse quelle allure ! Silhouette, maintien, jambes, chevelure, regards, visage à couper le souffle.
Et depuis quelle lavait vue, elle navait pas repris son souffle. Enfin, « vue » était un mot trop faible. Ce fut par hasard, au détour dun déplacement professionnel à Lyon, dans un quartier éloigné. Affamée, elle sétait précipitée dans le premier bistrot venu. Un coin libre dans la salle bondée, elle sétait assise, menu en main. Elle leva les yeux et, tout de suite, elle reconnut son mari. De dos. Et elle la vit, elle aussi.
Il lui tenait les mains, embrassait le bout de ses doigts. Elle avait trouvé ça un peu vulgaire, façon « vos mains sentent lencens ». Mais il fallait reconnaître sa beauté à cette femme, la reconnaître objectivement.
Ce fut comme la brûlure dune flamme ce moment, juste avant la douleur, où lon sait ce qui va arriver et déjà on tente de souffler, souffler pour retarder, amoindrir la souffrance. Mais à lintérieur, il ny avait rien, juste un grand vide.
Son mari était rentré à lheure, comme toujours. Dhumeur égale et stable. Cétait elle qui sénervait, pressait tout le monde. Lui, cétait le bon vivant, jovial, posé, doté dun solide sens de lhumour.
Elle aurait bien eu besoin de son humour, ce soir-là. Le sien ne collait pas à la situation.
Tout le dîner, elle eut envie de lancer, de but en blanc, sur un ton neutre : « Alors, ta maîtresse ? Je vous ai vus lautre soir au Bistrot Saint-Paul. Sacrée femme, elle, jaurais pas résisté non plus. » Observer la sueur perler à son front, le voir rougir, se retenir de trahir la moindre émotion.
Et poursuivre : « Et donc ? Il faut présenter les enfants, non ? Elle leur plairait, tu crois ? Et moi, vous me mettez où ? Elle a un appartement ou compte venir sinstaller ? »
Elle ne dit rien de tout cela. Son mari la prit dans ses bras, comme à laccoutumée, lattira contre lui, sendormit aussitôt. Peut-être quil ny avait pas encore eu de sexe, pensa-t-elle en se reculant doucement sur son côté du lit, silencieuse et ironique. Et voilà maintenant quelle pensait comme une femme trompée, témoin de la trahison, mais qui sobstine à croire que tout nest quun malentendu.
Peut-être aucun passage à lacte, juste la phase où on partage déjà la respiration et les pensées. Un début, une épreuve, et lui, parfait, impassible, discret, rien dans la parole, rien dans le silence. Elle se retourna toute la nuit, somnolant par bribes, aux prises avec des rêves de bouquets éclatants et dautres femmes en robes rouges éclatantes.
Elle se leva, lourde, lente, prépara les enfants pour lécole sans un mot plus haut que lautre.
Que faire, finalement ? Que font les femmes qui surprennent leur mari avec une autre ? Chercher sur Internet, peut-être ?
Internet ne laida pas. Elle navait pas de réponse. Tenter de continuer à vivre, alors ? Mais elle continuait déjà, non ? Tout était comme avant. La routine, le mari ponctuel, jamais de trace de rouge à lèvres ni de parfum étranger, les enfants turbulents, les séances de cinéma le dimanche rien navait changé. Deux fois lamour par semaine, trois fois parfois, si elle comptait bien.
Alors, sétait-elle trompée ce jour-là au bistrot ?
Elle savait bien que non. Plus tard, à la pause déjeuner, elle lappela. Pas de réponse. Elle prit un taxi, inventant une histoire pour le chauffeur sur un « colis à récupérer pour le travail ». À sa grande angoisse, la voiture de son mari attendait en face du même bistrot. Et elle les vit sortir, bras dessus bras dessous, monter dans sa voiture puis disparaître.
Blême, elle demanda de leau, fit mine dappeler quelquun et cria à son téléphone imaginaire : « Tant pis pour votre colis, je ne peux plus attendre ! Je retourne au boulot ! »
Elle en arrivait à sinquiéter de ce que penserait le chauffeur.
Découvrir une maîtresse bouleverse une vie. Faut-il divorcer ? Peut-être bien. Mais comment vivre autrement ? Endurer ? Au nom de quoi ? Pour quoi au juste ?
Elle se souvint de cette autre histoire, chez des amis, quand le mari avait, lui aussi, eu une liaison. Il niait encore, face à lévidence, jusquà la confrontation avec des échanges impossibles à nier. « On ma piraté », disait-il alors, accablé, « ce sont des concurrents jaloux ». Son propre mari avait commenté, à lépoque : « Moi, jamais je ne mentirais. Il faut du courage pour avouer, pour trancher, si on tient à sa famille. Ou alors partir, mais en assurant lessentiel. »
Elle en avait été fière. Quel homme responsable !
Mais cest si facile de juger une situation qui nest pas la sienne, quand il ny a aucune conséquence sur sa propre vie. Une fois pris au cœur du drame, quand on fait face à la fois à son épouse et à sa maîtresse, le courage et la voix assurée senvolent aussitôt.
Elle sétait assise, un jour, à leur table au bistrot, sur la chaise vide. La maîtresse avait levé vers elle des yeux pleins détonnement. Son mari sétait figé, mal à laise.
Un long silence. Elle les observait ; la maîtresse avait immédiatement compris qui elle était. Peut-être le savait-elle déjà.
Son mari voulut parler, elle le fit taire dun geste paisible : « Ce nest pas ce que je pense, nest-ce pas ? » Puis, doucement : « Ce genre dhistoire, cela arrive. Vous saurez bien trouver comment résoudre tout ça il y a les enfants, notre appartement, les parents qui vieillissent. Vous êtes tous les deux intelligents, vous trouverez une solution. »
Elle se leva, dignement, pris la direction de la porte. Sa robe fraîchement repassée lui allait à merveille. Dommage quelle ne lait pas ressortie plus tôtDehors, le vent jouait dans la lumière du soir et, pour la première fois depuis longtemps, elle sentit sa poitrine sélargir. Tout nétait pas réparé, rien ne serait oublié, cependant elle avait repris le fil de sa propre histoireune ligne droite, certes cabossée, mais tracée par elle seule.
Au détour de la rue, elle sarrêta devant la vitrine dun fleuriste. Elle nachetait jamais de fleurs « pour rien »mais ce soir, elle entra, choisit un bouquet éclatant, rouge et jaune, sans raison valable. Le parfum des lys la grisa un instant.
En regagnant son appartement, elle croisa son reflet dans la glace de lascenseur ; la femme quelle vit là nétait ni la maîtresse superbe, ni lépouse docile : cétait elle, les épaules un peu plus droites, la robe flottant comme un drapeau, et un étrange sourire aux lèvres, tout près du soulagement.
Ce soir-là, les enfants trouvèrent le vase le plus beau, son mari rentra tard et hésitant. Elle écouta le silence, puis, posant les fleurs entre eux comme un mince rempart de beauté, elle dit simplement :
« Jai décidé, tu sais. Jai le droit, moi aussi, dêtre irremplaçable. »
Son regard à lui, dabord inquiet, souvrit peu à peu à la compréhension.
Peut-être ne suivaient-ils plus la même route, mais elle, désormais, avançait sans détourner les yeux. Et, dans le doux chaos de la vie, cétait déjà le début dun monde différent.







