Pendant des années, jai cru que mon « mal-être » était quelque chose de tout à fait ordinaire. Je me réveillais chaque matin sans aucune motivation, chaque début de journée me semblait pénible, et lidée daller travailler ressemblait à une montagne impossible à gravir. Jhabitais encore chez mes parents, avec mes deux frères. À trente ans, sans compagnon, sans enfants, ce sujet revenait sans cesse lors des repas de famille. Tout magaçait : le brouhaha habituel à la maison, les questions indiscrètes, les opinions non demandées. Mes proches me répétaient sans arrêt que jétais « grognon », « toujours de mauvaise humeur », ou encore que je « nétais bonne à rien ». Avec le temps, jai fini par accepter cette image que lon voulait de moi.
Jallais travailler, jaccomplissais mes tâches mais chaque geste me fatiguait. Si je rentrais épuisée, on me reprochait de trop me plaindre. Si je souhaitais me reposer le week-end, cétait la preuve de ma paresse. Lorsque je sortais, mes parents me demandaient sans cesse à quelle heure je comptais rentrer. Depuis lenfance, cétait toujours la même rengaine : moqueries à propos de mon caractère, critiques camouflées en plaisanteries, réflexions sur ma façon de faire, qui nétait jamais la bonne selon eux. Si jamais javais le malheur de réussir dans quelque chose, il y avait toujours un « mais ».
Un jour, au travail, ma supérieure ma proposé une promotion. Un meilleur salaire, davantage de responsabilités, mais cela impliquait de déménager à Rennes. Ce nétait pas une ville de rêve, ni un lieu touristique, ni même un endroit dont javais rêvé. Et pourtant, jai accepté, sans trop réfléchir. Jai trouvé un petit studio meublé où je pourrais enfin vivre seule. Sans devoir me justifier. Sans planning imposé. Sans subir le jugement ou lavis de qui que ce soit.
Le changement a été immédiat. Dès la première semaine, je me réveillais pleine dénergie. Jarrivais au bureau plus tôt, sans cette lourdeur dans tout le corps. Je cuisinais juste pour moi, jallais me promener, javais envie de bien mhabiller, de rencontrer des gens. Petit à petit, jai commencé à discuter davantage avec mes collègues, à accepter les invitations. Plus rien ne magaçait vraiment. Lirritabilité qui maccompagnait depuis tant dannées semblait envolée.
Au début, je pensais que cétait juste leffet de la nouveauté, de lindépendance retrouvée, du changement. Mais les mois passaient, et je me sentais toujours aussi bien. Je nétais plus perpétuellement fatiguée. Javais appris à apprécier ma propre compagnie. Une collègue, Hélène, ma suggéré dessayer de parler à une thérapeute non pas parce quelle mimaginait mal, mais parce quelle voulait comprendre ce que javais enduré pendant toutes ces années.
En thérapie, jai évoqué ma famille. Les moqueries subies depuis lenfance. La sensation de ne jamais faire la bonne chose : si je parlais trop, jétais fatigante ; si jétais silencieuse, je devenais étrange. Limpression de navoir jamais le droit de décider seule, sans que lon intervienne ou que lon me fasse sentir inappréciée. Jai compris que le souci ne venait pas de moi. Il venait de lenvironnement, de cette pression permanente, des remarques, de labsence de liberté, de lépuisement émotionnel quotidien.
Cest alors que jai compris pourquoi, après mon départ, tout sest transformé si vite. Ce nétait pas de la magie, ni un hasard. Cétait simplement le silence. Lespace. Personne ne jugeait mes moindres faits et gestes. Personne ne rabaissait mes réussites. Personne ne me rappelait en permanence ce que je « devrais » être.
Voilà déjà un an que je vis seule ici, à Rennes. Je me sens stable, sereine, productive. Aujourdhui, je suis certaine dune chose : pour rien au monde je ne retournerais vivre sous le même toit que ma famille.






