Épouse, pas maman : remplaçable à volonté ? Quand la place d’une femme dans la famille se décide san…

La femme nest pas la mère, on peut la remplacer

Camille, tu sais déjà ce que tu comptes faire pour le Nouvel An ? me demanda ma femme. Parce que le temps file, il faut déjà commencer à organiser, tu comprends

Arnaud me posa cette question dun ton si banal, tout en découpant du saucisson pour son sandwich, que jen perdis presque ma tasse de thé. Il me fallut un moment pour assimiler le sens de ses mots.

Quest-ce que tu veux dire par « ce que je vais faire » ? Je comptais bien réveillonner avec toi. À moins que tu sois de garde ?

Finalement, Arnaud se tourna, arborant ce sourire coupable que je déteste tant. Un air de chat qui a fait une bêtise mais sait très bien quon le nourrira quand même.

Euh, pas exactement de garde, non En fait, jai complètement oublié de te prévenir. Je suis débordé dernièrement. On a décidé avec maman, Claire et Aurélie de partir à « La Forêt de Pins » passer toutes les vacances ensemble, il enfourna une tranche de saucisson avant de poursuivre. Tu comprends, on doit se retrouver en famille. Cela fait si longtemps quon na pas fait ça, juste nous, dans la nature. Maman se plaint quon séloigne et puis Claire, depuis son divorce, ne va pas bien Elle a besoin de soutien. Bref, une petite escapade familiale, quoi.

Je clignai lentement des yeux et posai dans un réflexe ma tasse sur la table, histoire de ne pas la faire tomber. À vrai dire, il valait mieux que je massoie pour encaisser ça.

En une fraction de seconde, trois ans de mariage me revinrent en mémoire. Javais longtemps refusé de ladmettre, mais cétait toujours la même histoire

Je repensai à notre mariage. Enfin, pas vraiment le nôtre. La vraie maîtresse de cérémonie, cétait ma belle-mère, Hélène. Pendant que jattendais dans ma robe blanche, un peu à lécart comme un accessoire, Arnaud dansait avec sa mère, consolait sa sœur émue et portait sa nièce sur ses épaules. On ne sintéressait à moi que pour crier « Vive les mariés ! »

Prends-le pas mal, chez nous la famille, cest sacré, on sépaule tous, mavait dit Arnaud à la va-vite en membrassant sur la joue. Allez, intègre-toi !

Javais vraiment essayé de me fondre dans le moule Seigneur, comme jai essayé.

Prenons, par exemple, son dernier anniversaire. Javais passé deux jours à cuisiner, à préparer son gâteau préféré, un mille-feuille, et à faire mariner la viande. Quand Hélène et Claire sont arrivées, elles ont tout simplement poussé mes plats sur le côté.

Oh Camille, tu as mis trop de mayonnaise Arnaud ne le digère pas bien, tu sais quil a le foie fragile, grommela la belle-mère, en disposant fièrement ses boulettes vapeur sur la table. Tiens, mange ça, cest meilleur pour ta santé.

Et Arnaud mangeait, riait aux blagues de sa sœur sur une certaine tante Sophie de Bordeaux, en oubliant même que sa femme se trouvait reléguée au bout de la table. Jessayais de comprendre, de demander qui était cette tante Sophie et tous ces cousins, mais la réponse restait invariable :

Ne tinquiète pas, Camille, minterrompait Hélène dun geste lassé. Cest notre petite histoire.

À ces moments-là, je me sentais comme une serveuse : sers, débarrasse, lave les verres et surtout, ne dérange pas « la famille » avec ses histoires.

Parfois, la situation virait à labsurde. Six mois auparavant, une vive douleur à labdomen ma terriblement inquiétée. Jai appelé les urgences et tenté davertir Arnaud.

Camille, tu ne peux pas patienter un peu ? ma-t-il répondu dun ton agacé. Je ne peux pas venir, Claire a une fuite chez elle, elle panique complètement Je men occupe et jarrive.

Il nest rentré que quatre heures plus tard. Entre temps, javais été opérée. Il fallait croire que le robinet de Claire valait plus cher que la venue de sa femme à lhôpital. Après tout, Claire, cest la famille, il faut laider. Moi, je peux bien me débrouiller Au pire, une femme nest pas la maman. Ça se remplace.

Alors, tu y as réfléchi ? insista Arnaud, me sortant brutalement de mes pensées. Ten fais pas, daccord ? Tu es intelligente, tu comprends : on na quune seule famille, maman nest plus toute jeune Et puis, tu naimes pas le bruit, tous ces éclats Avec nous, tu tennuierais. Aurélie, elle va encore faire des caprices. Et puis le séjour, cest 1200 euros de plus pour une personne, sans compter les repas. On ne va pas pouvoir se le permettre.

La colère me monta au visage. Jétais rayée de la liste sans même quon prenne la peine de me demander mon avis.

Je croyais avoir épousé un homme intelligent, ai-je répliqué sèchement. On est mariés, non ? Javais cru que je faisais partie de ta famille. Au final, je ne suis quune voisine, ta cuisinière et maîtresse pratique, cest ça ?
Oh, tu recommences grimaça Arnaud. Je voulais dire le lien de sang. Cest différent. On veut juste se souvenir du bon vieux temps, discuter entre nous Mais enfin, tu ne comprendrais pas. Tu ferais la tête, tu gâcherais lambiance. Tu pourrais en profiter pour te reposer, sortir avec des amies, regarder tes séries Et tu sais quoi, je te ramènerai un petit souvenir !

Je croisai les bras. Javais lhabitude dêtre traitée ainsi. Mais il y avait aussi la question financière. Les séjours en station coûtent cher, surtout pour les fêtes !

Et ce voyage, il nous coûte combien, au juste ? demandai-je en le fixant droit dans les yeux.
Ben il hésita, fuyant mon regard. Cest la haute saison, tu sais comment cest. Pension complète, location de skis On sen tire pour 4 500 euros, peut-être un peu plus. Mais jai tout calculé ! On peut se le permettre, on a un peu plus de 9 000 euros déconomies. Ça ira, il nous en restera pour le quotidien. Jai déjà validé la réservation, je paierai ce soir.

Jeus soudain du mal à respirer. Arnaud allait dépenser la moitié de notre épargne commune pour leurs vacances en famille notre coussin de sécurité à nous deux.

On pourrait toujours dire quil prenait « sa » moitié. Sauf quil a toujours eu tendance à fouiller dans nos économies pour « aider » sa mère ou sa sœur. Et si jamais il tombe malade ? Évidemment, je viderais le compte pour le sauver. Parce quil est ma famille. On sauve les siens, pas vrai ?

Sauf que, pour lui et les siens, je nétais jamais vraiment « des leurs ». Il partait samuser à mes frais, mais me laissait sur le quai, pour ne pas gâcher leur tableau idyllique.

Donc je suis libre de fêter le Nouvel An comme je veux ? massurai-je, un sourcil levé.
Bah oui, il se détendit, me croyant résignée. Profite, et amuse-toi un peu. Nous, on revient vers le 8, on regardera les photos, on papotera devant un dîner en amoureux.

Je haussai les épaules.

Quand Arnaud repartit travailler, une fois la porte refermée, je saisis mon téléphone.

Faut planifier, tu dis marmonnai-je, tout en ouvrant lappli de la banque. Profitez donc de votre « famille ». Mais à vos frais.

Je me transférai aussitôt la moitié du compte joint. Daprès ses calculs, ce serait assez pour son petit séjour.

Je fis ma valise à la hâte. Papiers, ordinateur, quelques vêtements utiles Le reste, on verra.

Je posai mes clés sur la commode, à côté de mon alliance.

Lavion atterrit dans ma ville natale tard le soir. Lair glacé massaillait, me coupant le souffle, alors que la neige recouvrait tout, enfouissant routes et souvenirs sous des congères immenses.

Je navais pas prévenu mes parents. Je savais bien quici, on maccueillerait à bras ouverts, peu importe lheure ou le plan.

Dans le taxi, mon téléphone vibra dans ma poche. Appel dArnaud. Sans réfléchir, jai décroché.

Tes où ?! hurla-t-il demblée. Camille, quest-ce que tu as fait ? Jessaye de payer, la banque dit quil ny a plus rien ! Je regarde le compte, il ne reste presque plus rien ! Où est passé largent ?
Tu mas donné carte blanche pour le Nouvel An, ai-je répondu calmement. Jai pris ma part et je suis partie chez mes parents. Vous avez voulu la famille, alors profitez, mais à vos frais.
Quelle part ? On est une famille ! On avait tout organisé ! Maman a déjà fait ses valises, on a acheté des skis pour Aurélie aujourdhui ! tempêtait-il.
Eh bien, il vous faudra assumer tout ça seuls cette fois. Hélène pourra bien sen charger ou alors Claire.

Le silence sinstalla. Apparemment, Arnaud digérait la nouvelle.

Camille reprit-il, sur un ton bien différent. Arrête. Tas fait ta blague, cest bon. Rends largent. On avait tout prévu
TU avais tout prévu. Personne ne ma rien demandé, ai-je coupé. Tu voulais savoir mes plans ? Les voilà. Je toffre la liberté. Et à ta mère aussi. Elle sera ravie de notre divorce. Bonne année !

Jai aussitôt raccroché et bloqué son numéro. Le chauffeur, un monsieur dun certain âge au regard doux, me jeta un œil dans le rétroviseur.

Ça ne va pas, ma petite ? demanda-t-il doucement.
Si, justement. Tout va enfin bien. Les problèmes sont finis.

Mon père ma ouvert la porte en jogging informe et lunettes à verres épais.

Camille ? sest-il exclamé, incrédule, puis a lancé vers la cuisine : Chérie ! Laisse tomber la tarte, viens vite ! Camille est là !

Une minute plus tard, jétais noyée dans des bras familiers. Maman pleurait et riait en même temps, me serrant fort, tandis que Papa me caressait le dos, et le vieux caniche Gaston bondissait joyeusement autour de nous.

Mon dieu, tu es toute maigre ! saffolait maman, embarquant ma valise. Pourquoi tu nas pas prévenu ? On taurait fait la fête ! Où est Arnaud ? Il est où, ses affaires ?

Jai enlevé ma doudoune, respiré à plein poumons et souri.

Pas dArnaud, Maman. Il ne viendra plus. Je suis seule cette fois.

Maman sest figée un instant, puis en me regardant, a tout compris. La coupe était pleine.

Tant mieux, ma fille, a-t-elle lâché en reposant la valise pour mieux membrasser. Cest quil nétait pas fait pour toi. Limportant, cest que tu sois à la maison.

Le soir sest déroulé dans la cuisine, avec la télévision en fond une rediffusion du « Père Noël est une ordure ». Papa avait ouvert une bouteille de sa liqueur de cerise « pour les grandes occasions ». Maman avait préparé tartes à la viande et au chou.

Mange, mange, tu es décharnée dans ta capitale rouspétait-elle en me servant la part la plus généreuse.

Et tandis que Papa discutait à voix forte avec la télé, que Maman racontait des histoires de la voisine Mme Berthe et que Gaston aboyait après une ombre, je sentis que tout était enfin à sa place. Je nétais plus forcée de me taire dans un coin, car la famille, ici, cétait moi. Et jen étais la plus précieuse partie.

Maman, Papa dis-je, levant mon verre de jus. Merci.
Mais de quoi, ma fille ? sétonna papa.
Pour être là. Pour mavoir rappelé ce quest une vraie famille.
Oh, ça va, va pas nous faire pleurer aujourdhui ! sagita papa, gêné. Allez, mange, quon monte la déco demain. Je sortirai les vieilles boules du grenier. Tu te souviens de la maison en bois ? Serge la repeinte, cest magnifique maintenant Tu verras demain.

Je souris. Je me souvenais de la maison au bois usé, des boules en verre anciennes, et de cette insouciance enfantine. Jai goûté la tarte. Cétait terriblement bon, et chaud, et doux.

Dehors, la tempête de neige effaçait les routes et mes souvenirs lourds. Ici, dans cette petite cuisine, tout était simple, vrai, profondément familial. Enfin, javais retrouvé ce que voulait dire le mot « famille ». Voilà ma leçon : il ne faut jamais oublier ce que lon vaut, ni accepter dêtre relégué là où lon ne vous veut pas pleinement.

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LE GARDE DU CRÉPUSCULE