Depuis que moi et mon mari vivons ensemble, il na jamais été un grand travailleur, et à lâge de la retraite, il sest métamorphosé en véritable homme au foyer.
Jai cinquante-sept ans. Cela fait plus de trente ans que je suis mariée à mon époux, Étienne. Durant toutes ces longues années, jai pris soin de lui, lavant son linge, préparant nos repas, instaurant une atmosphère chaleureuse dans notre appartement à Lyon. Les moments en famille, les jeux de société le dimanche, les rires, cétait toujours moi qui veillais à tout orchestrer.
Jai toujours été une femme de caractère et de courage. Pour offrir la meilleure éducation possible à nos enfants, je cumulais les emplois : parfois secrétaire, parfois vendeuse dans une boulangerie, voire aide-soignante dans une clinique privée du quartier Croix-Rousse. Courir toute la journée était devenu ma routine. Jamais je nai ralenti le rythme, ni même lorsque nos petits étaient encore à lécole primaire. Grâce à mon abnégation, ils nont jamais manqué de rien, bien au contraire.
Mais Étienne ? Le mot « effort » semblait leffrayer. Travailler, oui, mais sans jamais se fatiguer. Et depuis quil touche sa pension de retraite, cest à croire quil sest donné la mission dêtre la ménagère du foyer Mais dans les mots uniquement. Cest à moi de continuer à aller au bureau, daider nos enfants avec leurs propres enfants, de gérer les lessives, les courses au Monoprix et la cuisine.
Je lui ai souvent demandé de chercher un petit travail, même gardien de nuit, pour soccuper et compléter le budget notre retraite nest pas mirobolante, à peine deux mille euros par mois tout compris Mais Étienne refuse. Il prétend que nous en avons assez et que travailler nest plus de son âge. Ce nest pas son seul défaut : il est gourmand, presque vorace ! Difficile pour moi de préparer le dîner il grignote toute la journée, et le soir, il ne reste plus rien dappétissant. Parfois, je rentre épuisée et ne trouve quun fond de soupe, alors que lui a tout englouti, sans se soucier de moi.
Lautre jour, je confiais mon désarroi à mon amie Geneviève, qui ma soufflé une idée : cuisiner deux plats. Un économique pour Étienne, et un meilleur, avec des produits de qualité, pour moi. Jai alors expliqué à Étienne, lair sérieux, que le médecin mavait imposé un régime. Ainsi, nous allions manger différemment, il naurait plus accès à mes portions.
Depuis, je cache les petits plaisirs sucrés dans les recoins du buffet. LorsquÉtienne descend promener notre chien, Pistache, je maccorde un thé et quelques biscuits. Je planque le saucisson et les fromages affinés dans le vieux réfrigérateur du cellier, loin de ses yeux. Dès quil ne regarde pas, je savoure tout en silence. Heureusement, nous avons deux frigos : un pour les produits courants et un autre pour les conserves, ce qui me permet de cacher mes réserves sans quil sen doute.
Les hommes, en général, ne sintéressent guère à la cuisine et Étienne ny fait pas exception. Pour lui, jachète de la dinde industrielle et jen fais des boulettes vapeur. Pour moi, cest du bœuf du Bouchon du coin. Même si la viande a un jour ou deux, un peu dépices et le tour est joué Il ne remarque rien ! Les pâtes bon marché du supermarché pour lui, et pour moi les Rigatoni artisanales, bien dorées, à huit euros le kilo.
Au fond, je ne me sens pas coupable de rester mariée à Étienne il souhaite manger frais et sain, eh bien, quil se lève et trouve du travail sil nest pas satisfait de mes menus ! Nous séparer à notre âge me paraît ridicule. Il faudrait vendre notre appartement et partager les économies de toute une vie. Aucun de nous ne le souhaite aujourdhui. Nous avons déjà parcouru trop de chemin ensemble, et lidée dun divorce ne ferait quajouter de la tristesse à une histoire déjà bien remplie.







