Pendant plus de dix ans, je nai pas échangé un mot ni avec mes parents, ni avec ma grande sœur. Disons que javais compris assez vite que jétais la fille optionnelle, celle de trop, la figurante dun feuilleton familial. Chez nous, cétait tout pour lune, rien pour lautre.
Céleste, notre héroïne du jour, avait dix-sept ans quand sa sœur aînée, Camille, est tombée enceinte puis sest mariée. Et là, magie de la parentalité sélective, ses parents nont pas hésité à offrir à Camille un joli appartement de deux pièces, avenue de la République, à Lyon. À lépoque, ils avaient encore de quoi arroser toute la famille de cadeaux, alors une petite propriété toute neuve, rénovée et meublée par leurs soins, passait naturellement comme la baguette à la boulangerie.
Céleste, elle, voyant tout ce déploiement de générosité, finit par prendre son courage à deux mains et demanda, timidement : « Et moi, jaurai droit à un appartement aussi ? » Mais ses parents lont rabrouée illico : « Tu es encore à la fac, on en reparlera le jour où tu fonderas une famille, ma chérie ! »
Quelques années plus tard, à vingt-deux ans, diplôme en poche, Céleste ne rêvait pas de mariage, mais dun minimum dindépendance style vivre ailleurs quen colocation avec ses parents qui lui demandaient de passer le balai après chaque repas. Nouveau tour de table : elle remet le sujet sur la nappe provençale, sauf que cette fois, lambiance financière à la maison avait un peu tourné au vinaigre. Le commerce familial avait perdu ses lettres de noblesse, et le portefeuille parental commençait à faire la moue. « Ce sera pour toi plus tard, après notre passage à lau-delà, lui ont-ils promis. Il est encore mieux que lappartement de ta sœur : trois pièces, un vrai investissement ! Mais en attendant, on vit tous ensemble et tu toccuperas de nous pendant nos vieux jours. » Charmant programme.
Céleste sest alors demandé : « Mais, concrètement, comment ça se passe au niveau papier ? Ma sœur ne va-t-elle pas aussi hériter de ce fameux appartement ? Pourquoi aurait-elle droit à deux appartements alors que moi, jai à peine le droit à la salle de bains quand elle nest pas là…? » Elle a soulevé le sujet, tentant la carte du dialogue : « Vous voulez lenregistrer à mon nom ? Vous croyez que Camille va réclamer sa part ? Elle a déjà son logement, pourquoi voudrait-elle aussi le mien ? » Mais, dans le fond, Céleste savait bien que lespace locatif chez soi, cest comme le bon vin : on nen a jamais vraiment trop
Flashback. Elle se souvient : à lépoque, le mari de sa sœur avait des soucis dargent, et leurs merveilleux parents avaient trouvé naturel de leur tendre la main (et le portefeuille), même quand eux, ils tiraient la langue. Pour Céleste, laide financière ressemblait à un mirage : elle pouvait toujours courir après.
Dix ans plus tard, rien na changé. Sa famille reste aussi éloignée quune station balnéaire en février. Ses parents lont prise de haut le jour où elle a parlé de tout officialiser sur papier sacrilège ! et ont refusé de faire quoi que ce soit. Résultat des courses, tout est resté en plan : Céleste a pris son indépendance, louant un petit appart à Paris, gérant sa vie à la sauce je me débrouille seule. Depuis tout ce temps, ses parents nont pas donné signe de vie comme quoi, parfois, la famille, cest surtout celle quon se choisit.






