Aujourdhui, en lisant lhistoire dune mère célibataire sur un forum, celle-ci disait ne plus savoir quoi faire, ne plus entrevoir de solution. Cela ma rappelé mon propre parcours, que je souhaite raconter ici, non pour juger qui que ce soit, mais parce quavec des enfants et des besoins, il est tout simplement impensable dattendre que largent tombe du ciel. Personne ne ma jamais rien offert sur un plateau. Jai tout mérité, seul avec ma volonté.
Jai quitté la maison familiale à 16 ans. Par fierté, un brin de naïveté, persuadé dêtre adulte, en pensant que je men sortirais mieux avec mon amie Claire. Nous avons trouvé un minuscule studio à Lyon la kitchenette donnait directement sur le salon, séparée dune simple cloison ; la salle de bain se trouvait dans la cour, à lextérieur. Rien de luxueux, mais cétait chez nous. Deux ans plus tard, bientôt 18 ans, Claire est tombée enceinte de notre premier enfant. Au début, tout semblait normal. Je conduisais un taxi dans la ville, je rapportais suffisamment dargent pour remplir le frigo, payer le loyer. Nous navions pas de superflu, mais nous ne manquions de rien non plus.
Presque un an après la naissance de mon fils Paul, jai commencé à ramener de moins en moins dargent à la maison. Jenchaînais les excuses : saison difficile, concurrence rude, souci avec la voiture. Claire ma cru. Puis elle est tombée de nouveau enceinte, de notre fille Juliette. À son quatrième mois, un matin ordinaire, je me suis levé, jai emballé quelques vêtements, et je suis parti, sans explication, retrouver une autre femme dans le même quartier.
Ce qui ma le plus blessé, ce nest pas simplement davoir quitté Claire. Cest quaprès mon départ, tout le monde sest mis à parler voisins, cousins, commerçants. Ils disaient mavoir vu avec cette femme depuis des semaines, mattendre aux coins des rues, dormir chez elle. Jamais personne navait prévenu Claire. Elle a tout découvert lorsquelle est restée seule, enceinte, avec un petit garçon déjà sur les bras.
Jai complètement disparu, je lavoue. Je nai plus pris de nouvelles des enfants. Je nai même pas envoyé un euro, pas même pour des couches. Clara ma dit plus tard quelle sétait effondrée, assise sur le sol toute une journée à pleurer, devant un frigo presque vide, où le lait venait à manquer, avec un deuxième bébé en route, des factures pressantes, aucune réserve de vêtements ni de lit pour la petite. Mais le lendemain, elle sest levée. Elle sest dit : « Je ne peux pas rester là, à attendre ».
Tout a commencé dans ce studio. Elle a commandé des ingrédients à crédit. Elle préparait des confitures maison, des verrines sucrées, des muffins. Elle les photographiait avec son portable et publiait ses créations sur WhatsApp et sur Instagram. Elle ne mentait jamais. Elle écrivait la vérité : « Je vends des desserts pour acheter des couches et du lait. » Les gens ont commencé à commander, certains par compassion, dautres parce quils trouvaient ses pâtisseries bonnes. Cet argent lui servait à payer les courses, mettre un peu de côté pour le loyer, acheter lessentiel pour Paul.
Elle sest ensuite lancée dans les repas maison sur commande : du riz, des lentilles, du poulet au four, un peu de viande hachée. Un voisin, Monsieur Martin, livrait les plats dans le quartier sur son scooter, contre quelques euros. Claire se levait à 5h du matin, cuisinait avec son ventre rond, Paul dans les jambes. Quelques fois, épuisée, elle fondait en larmes, mais reprenait chaque matin son tablier et rallumait les fourneaux.
Elle économisait chaque centime en euros. Peu avant daccoucher, sa mère lui a téléphoné et proposé de venir sinstaller avec eux, pour ne pas être seule. Sa fille Juliette est née là-bas, en Auvergne. Depuis, ses parents sont restés son pilier. Ils ne la prennent pas totalement en charge, mais ils la soutiennent moralement et laident avec les enfants dès quelle a des commandes importantes.
Aujourdhui, Paul a 6 ans et Juliette grandit à vue dœil. Avec sa mère, elles ont monté un petit atelier de pâtisserie. Ce nest pas une grande entreprise, mais elles ont un local, fabriquent des gâteaux danniversaires, des buffets sucrés, répondent à des commandes dévénements. Elles ne roulent pas sur lor, mais Claire ne se couche plus lestomac vide, ni langoisse de voir ses enfants manquer de quelque chose demain matin.
Je sais, pour lavoir fait subir, à quel point il est cruel lorsquun homme abandonne une femme avec ses enfants. Ce nest pas juste. Mais une chose est sûre : personne ne viendra te sauver par miracle. Aucun sauveur nest venu pour Claire. Lorsquon a des enfants, on na pas le choix : on ne peut pas laisser tomber. Je ne lai compris que trop tard.






