Camille, je ne sais plus quoi faire, murmure Bérangère, assise à la table de la vieille cuisine de leurs parents à Rouen, la tête posée contre sa main, triturant de sa fourchette une pomme de terre tiède et déjà caoutchouteuse. Je nai pas eu assez de points. Trois petits points de rien du tout et pas de bourse…
Camille pose son portable et lobserve, comme si cette différence de dix ans creusait entre elles tout un gouffre. Bérangère a dix-huit ans, la jeunesse devant elle, mais ses yeux sont déjà ternes, comme voilés de pluie sombre, le monde sétant effondré.
Et en payant ? Camille prend mille précautions.
Cest huit mille euros par an, ironise Bérangère avec une moue désabusée. Tu vois maman et papa trouver cette somme-là ? Leur SMIC rassemblé, cest déjà à peine le beurre sur la baguette.
Camille sait. Papa travaille dans une imprimerie en périphérie, maman est aide-soignante à lEHPAD. Ensemble, cest deux mille six cents euros à eux deux pour Rouen, ce nest pas si mal pourtant.
Jen rêvais, Camille, lâche Bérangère en repoussant son assiette, depuis la troisième au collège jy pensais. Jai bûché nuit blanche sur nuit blanche avant le bac, le concours. Et voilà, trois points détruisent tout.
Elle ne pleure pas. Ce serait plus simple si elle pleurait. Mais elle, elle se fige telle une sculpture de tristesse, et Camille sent son cœur se tordre.
Béran, glisse-t-elle plus près, laisse-moi un mois. Je vais trouver une idée.
Trouver quoi ? Bérangère secoue la tête. Seize mille pour deux ans ! Impossible.
Laisse-moi un mois.
Bérangère la regarde longuement, hausse les épaules. Elle ny croit plus. Qui y croirait ?
Un mois passe et Camille revient un soir, la pluie martelant les pavés normands. Elle a un épais enveloppe dans son sac.
Cest quoi ? demande maman en séchant ses mains sur son torchon.
Seize mille euros, annonce Camille posément, déposant lenveloppe sur la nappe. Pour deux ans. Jai retiré toutes mes économies.
Silence. Papa en baisse son « Paris-Normandie ». Bérangère sest figée dans lembrasure.
Camille, mais Et ton projet dappart ?
Un toit, ça peut attendre, souffle-t-elle, sourire tremblant. Le rêve de Bérangère attendra pas, Maman. Les rêves nattendent pas.
Bérangère se jette sur elle comme une tempête, la serre à lui casser les côtes.
Tas pensé quoi, Camille ? Cest de la folie ! Je te rembourserai, je te jure, je rembourserai tout, tu verras, sur la tête de la Tour Eiffel…
Tu paieras tout, le jour où tu seras riche, Camille la caresse dans les cheveux comme avant. Va, tas tout à apprendre encore.
Papa sapproche, pose sa grande main sur lépaule de Camille. Il serre, il ne dit rien. Ça vaut tous les discours du monde.
À la rentrée, elle ira à la fac, notre petite, maman contemple lenveloppe, comme un talisman.
Camille sen va quand la nuit tombe. Elle regarde la fenêtre parentale derrière, la lumière du salon. Bérangère agite la main, silhouette derrière le rideau.
Dans le cœur de Camille, cest doux-amer. Des années déconomie, un rêve dappartement seffacent dans cette enveloppe. Mais sa sœur va réaliser son rêve. Et cest, elle le sent, ce quil fallait…
…Lété sétire, paresseux, comme un miel sur une tranche de pain grillé. Camille téléphone à Bérangère chaque semaine, parfois plus. Comment ça va, la fac, la nouvelle vie…
Tout va bien, Camille, jai été acceptée, la voix de Bérangère est vive, mais flotte au vent. Je ne peux pas trop parler là, rappelle après, daccord ?
Attends Béran, je voulais savoir…
Faut que jy aille !
Bip, bip, bip. Camille regarde lécran noir du téléphone et sourit. Voilà la vie étudiante. Nouveaux amis, nouvelles priorités. Rien danormal. Elle aussi, à leur âge…
Arrive septembre, les appels se font lointains, Bérangère raccourcit encore plus, répond par monosyllabes : « Oui oui, tout roule », « Les cours…» « Les profs…». Camille met ça sur le compte de ladaptation : la première année, cest rude.
Lautomne sabat sur Rouen dans un déluge de pluies et de crépuscules hâtifs. Un soir, Camille saffale avec un thé, fait défiler machinalement son fil dactualités. Son doigt glisse sur le profil de Bérangère curieuse de voir, dun coup, sa vie détudiante.
La première photo la saisit.
Bérangère à la table dun restaurant pas une brasserie détudiants mais une table chic, nappes immaculées, verres à pied étincelants. Une blouse de soie sur les épaules, un iPhone brillant et dernier cri à la main Camille donnerait la moitié de son salaire pour ça.
Dautres photos : Bérangère dans un club, robe échancrée… Bérangère devant une berline, en spa avec des copines, flûte de champagne à la main. Bérangère partout : éclatante, rayonnante, bardée de logos et de marques.
Son thé est froid depuis longtemps. Camille déroule, déroule, le cœur lourd, malaise grandissant. Doù viennent ces fonds ? Bourse ? Ne faites pas rire Rouen. Petits boulots ? Avec un tel emploi du temps ?
Le lendemain, Camille retourne sur la vieille cuisine. Le carrelage a le même éclat que la veille du don.
Maman, sa voix tremble malgré elle, je veux te parler de Bérangère.
Quoi donc ?
Elle a de largent, trop dargent. Les restos, les fringues, le téléphone, tout ça. Comment elle fait ? Comment elle va en cours ?
La main de Maman se fige en lair, la spatule au-dessus de la poêle.
Maman ?
Silence. Un silence épais, sans fin. Maman finit par éteindre la flamme, pivote, et Camille lit la honte, la confusion, sur son visage baissé.
Camille, la voix est lasse Bérangère… Elle nétudie pas.
La porte dentrée claque, des sacs bruissent.
Bérangère débarque, rose, heureuse, les bras pleins de cabas griffés. Elle avise sa sœur, hésite, puis sourit, éblouissante.
Oh, Camille ! Tu aurais pu prévenir !
Tu nétudies plus.
Le sourire fond. Les sacs tombent au sol.
Maman ta dit ? son ton devient aigu.
Tu aurais préféré quon continue de mentir ? Camille se dresse. Tous ces cours, ces profs, c’était du vent.
Jai changé davis.
Quoi ?
Jai changé davis, Camille. Mon rêve a changé. Pas cinq ans sur des bancs froids à mourir dennui. Je veux vibrer : resto, sorties, vêtements, vivre enfin. Pas comme au lycée.
Camille la regarde, stupéfaite. Est-ce vraiment cette soeur qui sanglotait pour trois points ? Qui veillait blême sur ses annales de bac ?
Béran, Camille déglutit, cétaient mes économies. Pour un chez-moi. Année après année, pièce après pièce. Tu les as brûlés pour quelques robes et du foie gras ?
Je les ai investis dans la vie, crache Bérangère. Dans une vraie vie, pas de la grisaille !
Alors rends-les.
Bérangère se fige. Papa surgit à la porte.
Camille, il toussote, largent est parti. Ya rien à rendre.
Seize mille euros, Camille articule chaque syllabe, pour des chiffons et des plats au restaurant !
Tu comprends rien ! Bérangère tape du pied. Tu stockes, tu économises, tu traînes la vie comme un manteau gris. Moi je veux du rouge, du bleu, des éclats ! Jai dix-huit ans !
Camille sapproche, très près. Bérangère, plus grande, courbe léchine sous ce regard.
Profite, souffle-t-elle. Ce sont tes dernières couleurs flamboyantes. De moi, tu nauras plus un centime, jamais. Tu veux du luxe ? Gagne-le, comme tout le monde.
Bérangère pâlit. Ses lèvres tremblent. Mais Camille est déjà partie : devant père, devant mère interdite.
La bruine normande noie les pavés. Camille rejoint sa vieille Clio sur le trottoir, rumine ce printemps passé : elle aurait dû dire tout de suite, veux-tu étudier ? Gagne ton rêve toi-même ! Elle sest laissée fléchir, a cru les larmes et le chagrin.
Cette leçon-là, elle la portera longtemps : plus jamais elle ne cédera ses rêves pour ceux des autres. Chacun sa galère elle, elle a su nager seule.






