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« Et voilà, Théo est en fait marié jusquau cou » soupirais-je, assise sur un banc dans le parc, serrant dans ma poche le formulaire pour lhôpital.
Mes colocataires à la résidence universitaire me jalousaient souvent, me voyant aux bras de ce brun ténébreux au regard bleu limpide, toujours impeccable, croyant que javais eu la chance de rencontrer un chevalier galant. Mais il ny avait en vérité rien à envier.
Je frissonnais en revivant ma première et dernière rencontre avec lépouse de Théo, laquelle mavait guettée devant lentrée de la manufacture pour me remettre les pendules à lheure.
Eh bien bonjour ! On dirait que tu tappelles Camille ? commença-t-elle.
Et vous, vous êtes ? balbutiai-je, nerveuse sous le regard scrutateur de cette femme grande, mince, les cheveux blonds platine.
Je suis Isabelle, la femme de Théo Garnier.
Quoi ?
Tu as très bien entendu !
Encore une ingénue lança-t-elle calmement. Il y en aura toujours, des comme toi, des voleuses de bonheur dautrui, ce nest pas près de finir.
Mais pour qui vous vous prenez ?
Tu te rends compte de ce que tu fais ? poursuivit-elle en me prenant doucement par le bras. Je suis lépouse légitime, je tai vue avec MON mari, et tu oses faire la fière, au lieu de texcuser, de téloigner, comme toute personne convenable le ferait. Manifestement, ce nest pas ton cas.
Elle me détailla dun regard sec. Des filles comme toi, il en a déjà connues bien trop On na pas assez de doigts pour les compter. Tu tes jetée dans les bras dun homme marié, sans aucune honte !
Cest un homme, un chasseur, tu comprends ?
Pour lui, tu nes quune parenthèse. Il samusera et toubliera aussitôt. Éloigne-toi de lui.
Dailleurs, nous avons deux filles. Je peux te montrer une photo de famille elle sortit une vieille photo de vacances et la tendit sans ménagement Voilà, la preuve de notre amour. Cétait à Biarritz, il y a deux mois.
Alors ? Tu ne dis rien ?
Mais quest-ce que vous voulez de moi ? Réglez vos comptes en famille
Je le ferai, tinquiète pas. Il vient juste dêtre embauché ici, son salaire est enfin décent, et toi, tu viens tout gâcher avec tes rêveries.
Fais les choses proprement : ne tombe pas dans ses promesses. Théo ne quittera jamais sa famille. Ne perds pas ton temps. Tu as quel âge ? Trente ans ?
Vingt-cinq ! minsurgeai-je, vexée.
Justement. Tu as le temps de rencontrer quelquun, de fonder une famille. Mais laisse Théo tranquille !
Je ne pouvais plus lécouter. Jai quitté Isabelle sur des jambes flageolantes, comme éjectée brutalement de mon petit monde heureux. En quelques minutes, tous mes espoirs roses avaient volé en éclats.
Traître murmurais-je pour moi-même. Une boule me montait à la gorge, mais je minterdisais de laisser mes sentiments apparaître au grand jour. Je ne voulais pas être la risée de lusine.
Le soir même, Théo débarqua chez moi, un bouquet à la main. Je lai chassé, les yeux rouges, malgré ses serments damour et ses promesses de divorce, prétextant que, de toute façon, sa femme et lui étaient devenus des étrangers lun pour lautre.
Jai mis deux semaines à men remettre. Théo nessaya plus de me contacter, il feignait même de ne pas me voir au travail.
Mais les malheurs narrivent jamais seuls… Jattribuais mes nausées du matin, mon vertige, au stress jusquà ce que la passion naïve qui mavait autrefois liée à lui en donne les conséquences.
« Six semaines », avait dit le médecin. Une sentence.
Je nétais pas prête à être une mère célibataire. Je tremblais à lidée que tout le monde le découvre, sentais déjà les regards accusateurs, moi qui avais fait confiance à un homme que je ne connaissais pas vraiment.
Il ne mavait jamais dit quil était marié. Que pouvais-je faire ? Demander sa carte didentité lors du premier rendez-vous ? Et il ne portait même pas dalliance, comme tant dautres hommes mariés qui la cachent.
Pourquoi nai-je pas été méfiante, quand il insistait pour que lon cache notre relation au bureau ?
Il ma trompée, et mon ignorance nallégeait en rien ma peine. Messes basses et ragots fusaient partout, relatant la visite dIsabelle à la jeune amante.
Je suis enceinte. Lui annonçai-je, à bout de forces, à la pause déjeuner.
Je te donnerai largent. Mais règle ça. finit-il par marmonner, froid.
Le lendemain, Théo donnait sa démission, disparaissant définitivement de ma vie.
Alors, malgré tout ce que disait le médecin, je pris mon rendez-vous « pour lintervention » et me retrouvai à serrer dans ma main ce carré de papier, assise seule sur un banc, figée par la peur de linconnu.
Quelque chose de pressé ? lança un homme en costume sombre avec un énorme bouquet de chrysanthèmes bordeaux, qui se laissa tomber à côté de moi sur le banc.
Pardon ? répondis-je, le cœur en vrac, en dévisageant linconnu.
Votre montre avance, fit-il malicieusement, pointant mes petites aiguilles dorées.
Elle avance toujours de dix minutes Jessaie bien de la remettre à lheure, rien ny fait, soupirais-je en lui tournant le dos.
Il fait magnifique aujourdhui. Vous ne trouvez pas ? Un vrai été indien. Ma mère adore ça. Elle dit quun jour dautomne comme ça, on prend les bonnes décisions de sa vie et on ne le regrette jamais.
Vous savez ? enchaîna-t-il, intarissable, débarqué dans mon univers comme une bourrasque. Je dois tellement à ma maman ! Il leva le pouce, fier. Je ne serais rien sans elle.
Et votre père ? sortit tout seul de ma bouche.
Ma mère nen parle jamais. Je vois bien que le sujet la rend triste, alors je nai jamais demandé
Je rentre dun entretien, tenez-vous bien : ils mont choisi parmi dix candidats pour un super poste dans une boîte du centre. Jai du mal à y croire, surtout que je nai pas tant dexpérience
Cest ma mère qui ma donné confiance.
Et devinez ce que je vais faire de mon premier salaire ? Lui offrir un séjour à la mer. Elle na jamais vu la mer.
Et vous, vous y êtes déjà allée ?
Non répondis-je, regardant son joli visage tout rayonnant, les yeux happés par sa cravate bordeaux.
Il sen aperçut.
Un cadeau de maman ! dit-il en caressant doucement le tissu, ému.
Je dois vous importuner Mais javais tellement de joie à partager, et vous avez lair triste
Est-ce que je vous dérange ?
Je fis non de la tête. Au contraire, sa voix douce mapaisait, atténuait le tumulte dans mon esprit. Son admiration pour sa mère me touchait profondément.
« Quelle force, quelle dévotion » pensai-je en lobservant. Jaurais tellement voulu avoir un fils aussi attentionné.
Bon, jy vais. Maman mattend, elle doit sinquiéter Restez un peu ici, ne vous pressez pas !
Pardon ?
Je parlais à votre montre, sourit-il malicieusement.
Ah lui rendis-je son sourire.
Il disparut, et je ressortis de ma poche le fameux rendez-vous, que je déchirai en confettis.
Je suis restée là, à respirer lair tiède, encore longtemps. Jamais la lumière dautomne navait été aussi douce.
Grâce à ce garçon croisé là, sur un banc, je me sentais moins seule. Qui sait, peut-être quun jour, moi aussi, jaurai un garçon comme lui Je nai même pas pensé à lui demander son prénom, mais quimporte.
Le choix était fait.
***
Vingt-trois ans plus tard
Maman, je vais être en retard ! simpatientait Stanislas devant la glace, tandis que je lui nouais soigneusement sa cravate bordeaux toute neuve, celle achetée la veille pour son entretien dembauche.
Laisse donc, cest pour la confiance. Je tassure, tout ira bien. Tu vas lobtenir, ce poste Je terminais le nœud dun geste précis, admirant mon grand fils.
Jai le trac, et si jamais
Cest LE poste quil te faut. Reste calme, réponds franchement, souris. Tu es irrésistible.
Merci, maman ! Stan me déposa un bisou sur la joue et fila, plein dénergie vers son avenir.
Je le regardais descendre la rue, le cœur gonflé de tendresse, mon fils, la personne la plus précieuse au monde.
Un frisson soudain Où avais-je déjà vu cette scène ?
Ce jeune homme élégant, ses yeux brillants Il me rappelait ce garçon du parc, il y a tant dannées
Je lavais presque effacé de ma mémoire. Ce moment oublié surgissait, empreint dune étrange évidence.
Le destin, ce jour-là, mavait-il vraiment montré, de mes propres yeux, de qui je voulais me débarrasser (quel mot affreux), pour que je prenne la meilleure décision et suive ma voie ?
Pourquoi ne me suis-je jamais présentée à lui ? Nous étions si proches en âge, pourquoi ne pas lui avoir demandé le prénom de sa mère ?
Mais après tout, peu importe à présent
Tout sest arrangé pour le mieux.
Après le déjeuner, Stanislas est rentré à la maison, un immense bouquet de chrysanthèmes bordeaux à la main, assorti à sa cravate, et ma annoncé quil avait le poste !
Et il a ajouté quun jour, il memmènerait enfin à la mer, moi qui nai jamais vu lAtlantique.
Désormais, cest lui qui prendra soin de sa maman, prêt à déplacer des montagnes pour elle.
Quels que soient les obstacles, je le serrais contre moi, respirant son odeur rassurante,
et tout séclairait.
Nous avions tout affronté, tout supporté, sans jamais nous laisser abattre.
Jamais je nai regretté davoir donné la vie à mon fils.
Jai fait le bon choix, le mien.
Cest ainsi que ça devait être.







