10 mars
Quelle journée. Je repense à cette scène, là-bas au Castorama de Lyon, qui a fissuré quelque chose en moi.
Madame, vous prenez ces papiers peints ou vous voulez que je reste avec vous jusquà la fermeture ? Jai linventaire dans dix minutes et vous grattez comme une poule devant une flaque ! Ouvrez les yeux, le prix est affiché, non ?
Sophie a sursauté, retirant vivement sa main du rouleau. Elle ne faisait que vérifier le numéro de lot, histoire davoir exactement la même teinte nimporte qui ayant déjà rénové un appartement sait combien cest important. La vendeuse, une femme massive à lombre à paupières violette et portant un badge « Josiane », la toisait, mains sur les hanches. Une odeur de cigarette bon marché et dagacement flottait autour delle.
Excusez-moi, mais le numéro de lot napparaît pas ici, répondit calmement Sophie, sans céder. Je veux juste massurer quils viennent du même carton. Sinon, si on déballe et que ce nest pas le cas, on ne pourra pas vous les ramener.
Oh, ça y est, elle en sait long sur le règlement du magasin celle-là ! Écoutez, commandez chez vous, ici cest libre-service ! Si ça vous va pas, allez voir ailleurs, à la Fnac ou je-ne-sais-où, ils vous décrocheront la Lune, ici je nai pas que ça à faire.
La honte et la colère sont montées sur les joues de Sophie. Ce nétait plus de limpolitesse, mais une sorte de violence gratuite. Elle a cherché mon regard. Jétais à deux mètres delle, absorbé par le rayon colles. À vrai dire, impossible de ne pas entendre la voix de Josiane qui couvrait le brouhaha du magasin.
Sophie attendait, jen suis certain. Attendait que jintervienne, que je pose simplement ma main sur son épaule et que je dise : « Merci de rester polie » ou au moins « Appelez votre responsable ». Elle nattendait pas desclandre ; juste un geste, une protection. Ce signe quelle nétait pas seule et quon ne pouvait pas lui parler ainsi.
Jai croisé son regard, jai vu passer quelque chose dirrité dans ses yeux, mais pas contre la vendeuse ; plutôt à cause de la situation. Gêné, jai sorti mon portable et fait mine dobtenir un message urgent. Puis jai discrètement filé vers le rayon électricité.
À lintérieur de Sophie, quelque chose a dû se rompre. Un fil invisible qui, peut-être, soutenait nos vingt ans de mariage.
Vous savez quoi ? Laissez-les, vos papiers peints, souffla-t-elle à Josiane, droit dans les yeux. Bon courage pour votre inventaire.
Elle a tourné le dos, filant vers la sortie. Moi, jai suivi, de loin, trop lâche pour la rattraper trop vite.
Silence pesant dans la voiture. Jai mis le contact, lancé France Bleu. La pop légère sonnait comme une farce dans cette atmosphère saturée de non-dits.
Pourquoi tu as fait toute une scène ? ai-je fini par demander, sur la route des quais. On aurait pu les prendre, ces papiers peints. Cétait pas grave, simplement une vendeuse qui avait passé une sale journée. Au pire, on va de lautre côté de la ville, il y en aura dautres.
Sophie fixait les tours grises par la vitre. Comme si elle me découvrait, ou plutôt, comme si elle enlevait (enfin) le filtre avec lequel elle ma toujours regardé.
Cest moi qui ai fait une scène ? répliqua-t-elle, toujours calme. Jai été humiliée pour rien. Ma propre époux, présent à côté, a préféré se fondre dans le décor.
Arrête, jai réagi, quest-ce que tu voulais que je fasse ? Crier ? Me battre dans le magasin ? Tu sais très bien que je ne cherche pas la bagarre, je naime pas les conflits. Jai de léducation.
Lélégance et la lâcheté, ce nest pas pareil, Pierre.
Voilà, maintenant je suis un lâche. Vingt ans quon est ensemble et soudain je suis devenu lâche ? Bien sûr, tu veux un mâle alpha qui tape du poing sur la table, cest ça ? Oublie le fait que jamène un salaire, que je ne bois pas, que je ne cours pas les bars…
Sophie a fermé les yeux. La discussion était vouée à léchec. Soit je ne comprenais rien, soit je faisais mine.
Elle sest rappelée, je crois, de ce jour où lappartement du dessus occupé par les étudiants turbulents avait inondé leur salon. Leau ruisselait partout. Jétais resté assis sur le canapé, prétextant « Vas-y toi, ils técouteront, moi ça dégénérera ! » et Sophie courait partout : à la conciergerie, à la mairie, à lassurance. Ensuite, je racontais à mes amis quon sétait « occupés du problème ensemble ».
Ou ce soir de réunion parents-professeurs où linstitutrice accusait à tort notre fils Paul dune bêtise commise par un autre. Jai baissé la tête : cest Sophie, rougissante et tremblante, qui a dû défendre notre enfant seule.
Tout ce temps, elle me protégeait, me justifiait : « Il est doux, il naime pas le conflit, il est au-dessus de ça. » Elle était mon bouclier, ma voix, mes poings. Cest elle qui réglait les soucis avec le syndic ou le garage, qui soccupait de chaque tension avec ma mère… Je me contentais dêtre « sympathique », pratique pour tout le monde, sauf pour elle.
Arrête-toi, Pierre, dit soudain Sophie.
Pourquoi ? On y est presque.
Stoppe. Je veux marcher.
À contre-cœur, jai stoppé contre le trottoir.
Sophie, ce nest pas le moment de faire une crise, viens, rentrons… Tu me fais des boulettes ?
Débrouille-toi, répondit-elle en claquant la portière.
Elle nest rentrée que tard, le soir. Je lattendais devant la télévision, assiette de raviolis sur la table (achetés au supermarché, je navais pas eu le courage de cuisiner). La vaisselle sempilait dans lévier.
Ah, tu reviens, marmonnai-je sans quitter lécran. Tétais où ? Tu sais, je me suis inquiété.
Sophie alla directement dans la chambre, sortit une vieille valise, celle de nos vacances en Bretagne lannée passée.
Tu pars où ? Jai demandé, alarmé. Pour des papiers peints ? Sérieusement ?
Ce ne sont pas les papiers peints, Pierre. Cest toi. Cest nous.
Elle rangeait sans colère. Juste une froide détermination.
Je vois pas ce que jai fait de si grave ! Oui, je nai rien dit, mais tu sais bien que ce nest pas mon caractère ! Faut-il vraiment tout casser pour un rien ? Vingt ans, Sophie ! Paul finit ses études cette année !
Justement, fit-elle en relevant la tête, les bras chargés de pulls. Paul est un homme. Parce que je lui ai appris à ne pas se cacher derrière les autres. Toi… tu es un brave type, Pierre. Mais jen ai assez dêtre lhomme du couple. Dêtre celle qui protège tout le monde. Jaimerais quon me défende. Rien quune fois. Même face à une vendeuse agressive.
Mais qui te voudra à quarante-cinq ans ! vociférai-je, blessé. Tu vas voir, tu nes pas irremplaçable ! Tu nas quà mordre tout le monde, toi !
Peut-être, admit-elle calmement, mais jai mordu parce quon ma forcée. Si javais pu être douce à tes côtés, je laurais été. Mais avec toi, il ne fallait pas baisser la garde, sinon on se fait engloutir.
Elle ferma la valise.
Je vais chez maman. Ne mappelle pas tout de suite. Il faut que je réfléchisse à ce que je veux vraiment dun homme qui me laissera tomber dès la première alerte, rien que pour ne pas être dérangé.
Je nai pas réussi à la retenir. Je suis resté dans lentrée, pathétique dans mon vieux survêtement, la regardant enfiler son manteau.
Les boulettes sont au congélateur, dis-je malgré moi. Ya la recette sur le paquet.
Les premiers jours, chez sa mère, Sophie sest mise en pause. Elle dormait, baladait dans le parc Monceau, donnait du pain aux canards. Sa mère, une ancienne institutrice pleine de sagesse, ne posait pas de questions inutiles. Elle offrait des soupes et du thé à la menthe le soir.
Jai appelé au bout de trois jours : dabord pour râler « Ils sont passés où mes chemises bleues ? », « Comment on règle la box ? » puis pour supplier : « Sophie, reviens, la maison est à labandon, je me sens seul » Jamais un mot sur la vendeuse. Juste ce désir féroce de récupérer le « service » épouse.
Une semaine plus tard, je me pointe chez sa mère. Avec trois roses fatiguées dans du plastique.
Sophie, descends, il faut quon parle, lançai-je dans linterphone.
Elle est sortie, opaline, figée.
Pardon, Sophie, dis-je en tendant les fleurs. Jai eu tort. On oublie tout ? Tu veux quon aille racheter les papiers peints ? Cette fois cest moi qui parlerai aux vendeurs.
Elle ma fixé avec une détresse immense. Jessayais de marchander son retour avec une promesse daffrontement verbal.
Ce nest pas les papiers peints, Pierre. Je ne reviendrai pas. Ou du moins, pas maintenant. Jai besoin de temps.
Tu veux combien de temps ? Un mois, un an ? Quest-ce que je vais dire aux autres ? Que ma femme est partie parce que je nai pas crié dans un magasin ? On va me prendre pour un idiot !
Cest ça qui te préoccupe ? Ce que diront les voisins ? sourit-elle tristement. Je croyais quon était une équipe. Je maperçois quon était moi en première ligne, et toi qui te cachais derrière. Je nen peux plus.
Le mois a passé. Puis deux. Ma vie sans Sophie était dun calme mortel. Personne à servir. Pas de reproches. Sophie sest inscrite à des cours de danse, a changé de coupe, sest ouverte au monde. Paul, notre fils, est venu, a pris son père entre quatre yeux. Plus tard, il a dit à sa mère : « Maman, je te comprends. Papa ne changera pas. Mais tu as le droit au bonheur. »
Au bout de six mois, je suis revenu. Cette fois sans fleurs, juste une feuille pliée.
Tiens, dis-je à Sophie en lui tendant le papier.
Quest-ce qui tarrive ? Tu tes fait avoir ?
Non. Cest le voisin tu sais, le gars du rez-de-chaussée, celui qui bloque tout le monde avec sa voiture et distribue des insultes à tout-va. Aujourdhui, il a bloqué la mienne. Je lui ai demandé de déplacer, il ma envoyé balader.
Je me suis arrêté un moment.
Et alors ? fit Sophie.
Alors, jai appelé la fourrière et la police, jai fait établir un constat. Il hurlait, me menaçait. Je me suis dit à ce moment-là : « Quest-ce que Sophie ferait ? ». Je ne suis pas parti. Je suis resté jusquà larrivée du dépanneur.
Sophie a croisé mon regard, étonnée. Pour la première fois, javais lair différent. Javais un début dassurance.
Cest bien, Pierre. Je suis contente de toi, vraiment.
Je comprends, maintenant, murmurai-je. Ce nétait pas à propos de crier ou de se battre. Cétait refuser dêtre piétiné, ou que ses proches le soient. Jai pris un abonnement à la salle de sport. Et jai commencé une thérapie. Je ne dis pas que ça va vite, ni que cest facile, mais javance. Parce que, sans toi, je me sens vide. Pas juste à cause des boulettes. Parce que jai compris ce que javais perdu.
Jai pris sa main. Elle était froide, mais ferme.
Je suis heureux pour toi, Pierre.
Tu me laisserais tinviter ? Pas chez moi. Au cinéma, ou dans un parc, comme avant. Juste marcher.
Sophie a réfléchi. Devant elle, lhomme qui avait partagé sa vie avait failli à la soutenir quand il le fallait. Mais aujourdhui, il tentait de changer. De vraiment changer.
Vas-y pour le cinéma. Mais promets-moi que si quelquun fait du bruit ou bavarde trop fort devant le film
Je lui dirai de se taire, poliment, mais fermement, ai-je répondu en souriant.
Ce soir-là, on na pas parlé davenir, ni de divorce. On a marché, on a ri, on a mangé des glaces dans le froid de la nuit sur les quais de Saône. Puis, quand une bande dados éméchés a demandé une clope, jai relevé la tête : « Je ne fume pas, et vous devriez pas commencer. Bonne soirée. » En serrant Sophie contre moi, jai senti la glace fondre un peu.
Je ne sais pas si on se retrouvera vraiment. La confiance, cest comme une assiette de porcelaine : facile à briser, difficile à recoller. Mais jai compris lessentiel il faut parfois tout refaire sur de nouvelles bases solides.
Un mois plus tard, Sophie a cassé son talon au milieu du boulevard Victor Hugo. Elle ma appelé à laide cest moi, cette fois, quelle a voulu prévenir.
Où tu es ?
Devant la pharmacie.
Bouge pas. Jarrive avec une paire de baskets.
Pas un reproche, pas une remarque inutile. Je suis venu, jai réglé le souci, simplement.
Cest là, en la regardant enfiler ses chaussures, que jai vraiment compris. Peut-être que nous avons droit à un nouveau départ, pas la suite dune ancienne histoire usée, mais le début dune autre, où chacun défend lautre.
Tu sais, ai-je soufflé pendant quelle serrait les lacets, ces papiers peints, ils étaient jolis en fait
Elle a croisé mon regard dans le rétroviseur, sourire attendri.
On peut y retourner. Et si Josiane est encore là, crois-moi, jaurai les mots. Mais on choisira peut-être un autre vendeur, nos nerfs valent plus cher.
Sophie a éclaté de rire.
Allons-y.
Ce que cette histoire ma appris ? Que la vie de couple, comme une maison, doit reposer sur lécoute, le respect, et la capacité de se remettre en question. Parfois, il faut reconstruire un socle avant daccrocher un nouveau papier peint. Peut-être quun jour, ce sera le nôtre.







