Journal intime, Paris, 16 juin
Jai trente-deux ans et mon fils a douze ans. Hier, jai épousé mon nouveau mari, Arnaud, qui en a vingt-deux. Aujourdhui, nous lavons annoncé à ma fille, Éléonore, qui a douze ans.
Éléonore sest enfermée dans sa chambre et na pas mis le nez dehors de la journée. Nous lappelions, jallais jusquà la porte, je lui proposais daller ensemble au cinéma, de nous promener au Jardin du Luxembourg, de passer voir des amis. Pas une réponse. Elle est restée allongée sur son lit, dabord à pleurer, puis sest endormie, les joues humides. En se réveillant, elle fixait le plafond, perdue dans ses pensées. Cest la faim, le soir venu, qui la finalement tirée de sa chambre.
Il lui a fallu plusieurs années pour shabituer à la nouvelle situation. Chaque parole de ma part était accueillie avec méfiance, chaque geste partagé avec Arnaud lui arrachait un regard de mépris. Elle répondait sèchement, parfois même grossièrement, débordant dune rancœur sourde. Ma sœur, Isabelle, tenta de lui parler, mais Éléonore nécoutait pas. Elle pensait souvent à fuguer. Un jour, elle a franchi le pas : elle sest réfugiée chez les voisins, assise sur les marches du grenier, jusquà ce que le froid la pousse à rejoindre sa tante Isabelle.
Quand je suis venue la chercher, elle était déjà réconfortée, une tasse de chocolat chaud à la main. Mes mains tremblaient, mes yeux étaient embués. Jétais venue seule.
Nous sommes rentrées ensemble en taxi. Je regardais son profil dadolescente muette : à mes yeux, elle était à la fois si jeune et déjà lointaine. Mais lui, Arnaud, il était beau. Puis, soudainement, il a disparu pendant un mois. Je nai pas voulu lui en parler, et elle na rien demandé non plus ; la maison, tout à coup, est redevenue comme avant. Juste Éléonore et moi. Peu à peu, nous avons recommencé à nous parler, elle sest apaisée, et jespérais que lorage était passé.
Mais il est revenu, Arnaud. Cette fois, Éléonore a dû admettre sa présence, comprendre quil était désormais membre de notre famille. À dix-huit ans, lors dun déjeuner, elle lui a tendu un couteau en traversant la table, laissant exprès sa main toucher la sienne plus longtemps que nécessaire. Elle la fixé, il a soutenu son regard. Mon cœur sest serré, jai baissé les yeux, et nous avons fini notre repas dans une atmosphère glaciale.
Un jour où je nétais pas là, elle sest approchée de lui, posant son front contre son dos, retenant sa respiration. Il na pas bougé, puis il sest retourné, la doucement repoussée, ses mains sur ses épaules : Ne fais pas lidiote, Éléonore. Elle sest effondrée en larmes, criant : Pourquoi elle ? Elle est vieille, tu ne vois pas ses rides ? Quest-ce que tu lui trouves ? Arnaud sest montré dune infinie douceur : il lui a apporté de leau, lui a installé un plaid sur les jambes, puis il est parti, claquant la porte. Elle est restée là, pleurant, se sentant rejetée, invisible, humiliée.
Il était si beau, elle en rêvait la nuit. Il ne rentrait plus pendant un temps ; je restais silencieuse et dévastée. Nous errions comme deux ombres à la maison.
Il est revenu, quelques jours plus tard. Jétais absente, Éléonore était seule, une tasse de thé devant elle, écrivant quelques lignes dans la cuisine. Il sest assis face à elle, et lui a dit, fatigué : Jaime ta mère, accepte-le. Cest elle que jaime, pas toi. Il faut arrêter de se blesser. Sans détourner les yeux.
Cette nuit-là, elle na pas trouvé le sommeil. Le lendemain, elle nous a surpris, Arnaud et moi, en train de nous embrasser dans la cuisine. Elle a ressenti des haut-le-cœur, sest précipitée à la salle de bain.
Éléonore a fini par obtenir une place en résidence universitaire. Jai insisté pour quelle revienne, puis, comprenant son besoin dair, je lui ai donné de quoi sinstaller dans un petit studio parisien un virement de 600 euros, tout ce que je pouvais.
À vingt-cinq ans, lui trente-cinq et moi quarante-cinq, nos rapports se sont apaisés. Elle venait parfois déjeuner avec nous ; nous bavardions, riions. Un jour, Isabelle, ma sœur, lui a soufflé : Heureusement, tu as grandi. Je naurais su le dire autrement : jétais soulagée, apaisée, toujours amoureuse de mon mari. Il était toujours aussi séduisant. Éléonore, sans le vouloir, comparait ses compagnons à lui, ce dont elle souffrait.
Puis, elle a eu sa propre histoire douloureuse. Lhomme était marié, et ne quitterait jamais sa femme. Elle laimait, lattendait le soir devant son bureau, souvent en larmes. Elle refusait dêtre la maîtresse cachée. Tout lui semblait amer. Il lemmenait à Deauville voir la mer, lui offrait des bijoux signés Cartier, lui disait quelle devait se contenter de ça. Mais elle voulait plus que quelques escapades.
Elle refusait. À chaque fois, elle revoyait ma silhouette embrassant Arnaud dans la cuisine, et elle fuyait, écœurée. Elle navait pas compris quune vie de couple pouvait prendre mille formes. Parfois, belle, parfois tranquille, parfois authentique.
Cette année-là, elle a traversé des tempêtes intérieures. Elle rentrait rarement chez elle. Parfois, on se croisait à la terrasse dun café, elle passait nous voir. Javais perdu un peu de poids, soignant toujours mon allure. Arnaud était toujours aussi élégant, attirant les regards. Éléonore, adulte et lucide, découvrait la profondeur de mon amour.
À vingt-huit ans, lui trente-huit, moi quarante-huit, elle a accepté un poste à Lyon. Cétait à la fois une opportunité et une fuite après des amours dévastatrices qui lui avaient dévoré trois ans.
Dans sa nouvelle vie, elle a trouvé la sérénité. Un collègue célibataire et charmant lui redonnait goût à la vie. Une évidence flottait : il était temps de penser à fonder une famille, de sinstaller.
Un jour, Arnaud est venu à Lyon pour affaires. Ils ont déjeuné ensemble. Elle était légère, amusée, heureuse de raconter sa nouvelle routine, découter parler affaires, de demander des nouvelles de sa mère. Il répondait, mais soudain, gênant, elle sest surprise à désirer ses bras Arnaud a compris lémoi, est devenu grave, pesant ses mots : Je taime, Éléonore, comme la petite capricieuse que tu as été. Je comprends tout, tes douleurs, tes désirs. Mais nous serons toujours de bons amis, compte sur moi.
Elle a ri, secouant la tête : Mais toi, que veux-tu de moi ?
Peu après, Arnaud lappela : jétais malade, je voulais quelle vienne. Elle ma appelée, ma voix éteinte mais rassurante : Viens ce week-end, ma chérie, pas besoin de tout laisser tomber cette semaine. Tu me manques tellement. Puis je lui ai demandé, un peu à limproviste : Mas-tu pardonnée ? Pour Arnaud Je sais ce que tu ressentais pour lui, je lai deviné. Je regrette tant les débuts, je nai jamais voulu te faire du mal
Quelques jours après, nouvel appel : jétais hospitalisée, il fallait venir. Deux jours encore de travail et elle arriverait, ce nest pas long, deux jours
Elle est venue. Mais na pas pu me voir à temps. Dans le couloir de la Pitié-Salpêtrière, Arnaud attendait, le regard perdu. Toujours beau, mais ailleurs. Il a plongé son regard dans le mien, puis sest tourné vers la fenêtre, vidé.
Après les obsèques, Éléonore errait comme une ombre dans lappartement. Elle rangeait les objets, lavait des assiettes déjà propres, préparait du thé quelle jetait sans le boire, passait et repassait sur les vitres.
Arnaud revient tard, ne dîne plus, se glisse silencieux dans la chambre.
Un jour dabsence, elle a pénétré dans ma chambre. Lodeur familière de mon parfum, la trace du bonheur davant : des photos de moi partout, sur la commode, au mur, sur le couvre-lit Elle a brutalement refermé la porte.
Dans ce silence, elle a compris quelle na jamais vraiment saisi nos amours. Et que jamais elle ne comprendrait.






