Plutôt que des ailes, un boomerang dans le dos : — Je vais tous vous faire disparaître ! Vous alle…

À LA PLACE DES AILES, UN BOOMERANG DANS LE DOS

Je vais tous vous faire regretter dêtre en vie ! Vous allez voir ! hurlait frénétiquement la femme de mon frère.

Mais pourquoi, Laure ? Je tai donné la totalité de la somme ! Quest-ce que tu veux de plus ? ma mère, désemparée, ne comprenait pas doù venait tant de colère.

Où sont les preuves, que vous avez donné largent ? Où sont les témoins, le reçu ? Vous devez à Alexandre et moi la moitié de cet appartement ! Laure campait sur le seuil, intraitable.

Bon, Laure, écoute-moi bien : pars, ou je vais perdre patience. Jai été témoin lors de la remise de largent, ça me suffit. Et passe le bonjour à mon frère. Il ferait bien de calmer ta fougue ! Ne reviens plus ici, je suis intervenu, voyant ma mère en danger.

Vous allez vous en mordre les doigts ! Quand il sera trop tard… Je vais consulter une sorcière pour vous maudire ! cria Laure en sen allant.

Après la mort de mon père, notre mère avait vendu la maison au village et était venue sinstaller chez moi, dans mon appartement de trois pièces à Toulouse. Déjà veuf à lépoque, jélevais seul mon fils Côme, âgé de cinq ans. Héberger ma maman me remplissait de bonheur.

Pierre, tu ne seras pas contre si je donne à Alexandre la moitié du produit de la vente de la maison ? Cest mon fils, après tout. Laure le harcèle en disant quil narrive pas à faire vivre la famille Maman me regardait, implorante.

Ce nest pas un problème, maman. Tu es juste, fais-le, jai toujours pensé que cétait normal.

Nous avions invité Alexandre et Laure chez moi, et nous avons remis l’argent, main à main. Et voilà, deux ans plus tard, Laure fait irruption, réclame encore plus dargent, menace, profère des malédictions.

Je lai mise dehors et jai fermé la porte, oubliant Laure. Nous avons coupé les ponts avec mon frère et elle pendant des années. Comme si un chat noir avait traversé notre vie. Dès lors, les malheurs se sont abattus comme un torrent sans fin. On dit que la peine est comme une rivière, mais elle reste toujours sur la rive.

Ma mère est tombée malade, jai attrapé je ne sais quelle maladie, Côme sest couvert deczéma suintant. Les ennuis se multipliaient sans cesse. Lappartement, imprégné dodeur de médicaments, semblait voué à malheur : tout se cassait, tombait, se brisait. Lhorloge sarrêtait au beau milieu de la nuit. Officier de police, jai dû prendre ma retraite anticipée, alors que je comptais continuer jusquà ce quon me propose un départ volontaire. Je devais m’occuper de maman alitée, soigner de mon mieux mon fils. Et largent sévaporait entre mes doigts.

Je me souviens davoir transformé mon appartement en royaume de violettes : partout, ces fleurs sépanouissaient. Je les cultivais, les multipliais, allais les vendre au marché place du Capitole. Ces petites fleurs nous ont sauvés des dettes : les violettes se vendaient très bien.

Une fois par an, la famille venait nous rendre visite. Ils restaient une semaine, nous offraient des vêtements doccasion, mais propres, et apportaient des produits : viande, pâtes, céréales, farine… Nous en étions reconnaissants. Quand ils repartaient, tout recommençait.

Pénurie dargent, maladies, lassitude.

Pour ne pas sombrer dans le désespoir, javais planté une plate-bande près de lentrée de limmeuble. Au printemps, jai semé des fleurs simples : mufliers, giroflées, souci. Mais cétait mon unique source dinspiration.

Un jour, Michel, mon voisin, est passé devant ma modeste plate-bande, la examinée et ma dit :

Bonjour, cher voisin ! Puis-je vous offrir de largent pour vos fleurs ? Achetez-en davantage, pour faire envie à tout le quartier.

Désorienté, jai haussé les épaules. Michel glissa quelques billets dans la poche de ma blouse.

Prenez, notre chère jardinière ! Nayez pas honte. Cest de la beauté que vous offrez à tous.

Ravi, jai acheté des fleurs exotiques, des arbustes. Ma plate-bande sest mise à embaumer, colorer tout le voisinage. Les voisins sont venus admirer ce petit paradis.

Michel, chaque fois, sarrêtait devant les fleurs, contemplait :

Seuls les gens de cœur font fleurir les choses ainsi.

Souvent, il moffrait des chocolats, des bonbons, des glaces :

Pour vous, Pierre, pour votre énergie infatigable.

Jétais sensible à cette attention dun inconnu.

Les années ont passé, notre foyer retrouvait un équilibre fragile.

Ma mère, remise sur pied, reprenait goût à la vie. La peau de Côme sest nettoyée de leczéma. Jai soudain repris conscience dêtre un homme, davoir droit à lamour et au bonheur, sans craindre lâge ni lautomne de ma vie.

Côme, témoin de la maladie de sa grand-mère, décida de devenir médecin. Il entra sans peine à la faculté de médecine de Toulouse. Il travaillait aussi à lhôpital. Bientôt, il assista aux opérations. Petit à petit, les voisins venaient le solliciter pour un diagnostic, une injection, une perfusion…

Côme est devenu réanimateur.

Nous avons ensemble fait des travaux pour rafraîchir lappartement. Côme acheta une voiture doccasion. Il songe à épouser sa collègue, Anaëlle, cardiologue. Tout allait bien, la vie semblait sereine.

Laure mappelle récemment, dune voix rauque :

Bonjour Pierre. Tu pourrais venir me voir ? Je suis à lhôpital.

Je me rends à ladresse indiquée. En salle commune, je trouve le lit de Laure.

Quest-ce qui tarrive, Laure ? je suis surpris par son aspect hagard, usé. Dans ses yeux, il ny a plus rien.

Voilà, Pierre Un jour, Alexandre et moi nous promenions en forêt. Nous avons trouvé un crâne humain dans lherbe, et rapporté chez nous. On la nettoyé, enduit de vernis, transformé en cendrier Six mois après, ton frère est mort dans un accident. Deux mois après, notre fils est mort asphyxié dans le garage, en buvant avec ses amis. Et moi, je suis là, malade, pneumonie. Seigneur, pourquoi ai-je ramené ce crâne maudit chez nous ? Depuis, tout sest effondré Laure sanglote.

Non, Laure, à mon avis, tout a commencé quand tu as couru chez les sorciers et les mages noirs. Le crâne nest quune conséquence, je ne pouvais taire cela. Laure avait apporté tant de malheur dans notre famille.

Tu as raison, Pierre. Javoue tout ; je vous avais jeté des sorts, je vous avais maudits. Ma colère se répandait comme du goudron noir. Le résultat ? Je me retrouve seule, condamnée à la solitude. Pardonne-moi. Oublions nos querelles idiotes. Autrefois, javais des ailes dans le dos, maintenant, cest un boomerang qui me brûle, Laure baisse la tête, se tait, réfléchit.

Jai tout raconté à Côme. Il nest pas resté indifférent :

Papa, transfère tante Laure dans mon hôpital. Elle sera mieux suivie. On ne va pas la laisser tomber.

Daccord, mon fils, jai pardonné Laure. Il faut avoir pitié delle. Elle a tout perdu, son fils et son mari.

Michel ma proposé de réunir nos destins. Il vivait à létage au-dessus.

Pierre, venez donc chez moi, la vie sera plus joyeuse. Vous êtes veuf, moi aussi. On aura tant à partager, quen pensez-vous ?

Oui, Michel, jétais stupéfait de ce bonheur inattendu, tombé du ciel, qui réchauffait mon âme.

Ma mère se réjouissait pour moi :

Tu vois, Pierre, ton bonheur était là, tout près, il nattendait que toi. Tu las mérité, il sest enfin présenté.

Laure va mieux, elle demande à venir chez nous. Dois-je linviter ? Je vais demander conseil à Côme et Michelchez nous ? Je laisse la question flotter dans lair, entre les bouquets de violettes et les réminiscences dhiver. Je regarde Michel qui moffre un café, Côme qui sourit, maman qui caresse la nappe fleurie. La rancune se dissout, la maison respire à nouveau.

Je décide douvrir la porte à Laure, car parfois il faut donner à ceux qui nous ont blessés la chance de revenir à la lumière. Je la regarde entrer, hésitante. Elle sarrête devant mes fleurs, que tant de fois elle avait méprisées. Elle effleure les pétales, puis me regarde, des larmes dans les yeux.

Merci, Pierre… davoir cueilli pour moi une deuxième chance.

La nuit tombe, mais la maison est pleine déclats, de voix et de parfums. Les souvenirs nont plus la saveur du regret, seulement celle du pardon et de lespoir.

Au fond, les ailes ne servent quà senvoler ou à revenir et parfois le boomerang, lorsquil ne blesse plus, dessine au-dessus de nous un arc lumineux, prêt à nous ramener vers lessentiel : une famille réunie, la tendresse retrouvée, et la douceur de la vie qui recommence.

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Plutôt que des ailes, un boomerang dans le dos : — Je vais tous vous faire disparaître ! Vous alle…
Elle est partie à la campagne. Et elle a trouvé le bonheur.