On ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière
Bonjour, ma précieuse ! Étienne membrassa sur la joue avec un naturel déconcertant, comme si de rien nétait.
Je me suis vite reculée, incommodée par lodeur âcre dalcool qui persistait depuis plusieurs jours.
Eh bien, où étais-tu passé toute la semaine, ivrogne ? Jessayais encore une fois de discuter la situation.
Chez un copain. Je le consolais. Sa femme est partie, mon mari, en phase de dégrisement, improvisait rapidement une histoire.
Et tu ne crains pas que ta femme puisse, elle aussi, vouloir prendre le large pendant que tu consoles tes compagnons de boisson ? Je ménervais sans effort.
Pas du tout. Ma femme maime, jen suis sûr. Écoute, Juliette, fais-moi manger, sil te plaît, je nai eu que des prunes du verger de mon ami cette semaine, répondit-il avec un ton conciliant.
Étienne et moi, cétait notre deuxième mariage à chacun. Entre nous, une passion folle, irrésistible, brûlante. Une rencontre qui nous a bouleversés tous les deux, un coup de foudre.
Nous avions à peine passé la trentaine.
Sa première épouse, soupçonnant que jétais la maîtresse dÉtienne, venait même me retrouver au travail, racontant avec force détails leur nuit damour :
Étienne, cette nuit, a été absolument incroyable ! Il ma embrassée, enlacée Cétait insensé !
Je restais toujours calme :
Tant mieux pour vous ! Formidable ! Continuez ainsi !
Au fond, je savais quÉtienne était à moi, rien quà moi. Javais pitié de sa femme : elle lui avait donné deux garçons et ladorait. Javais volé son mari, sans vraiment le vouloir.
…Notre histoire tourmentée dura trois ans. Aucun de nous ne pensait quitter sa famille. Mais le lien se resserrait de plus en plus, impossible den sortir. Étienne moffrait des brassées de fleurs, memmenait dans les bistrots parisiens, au restaurant. Nous pouvions passer des heures à une table, les mains jointes, à nous regarder dans les yeux. On ne cessait de se rejoindre, de se séparer, conscients que nos proches souffraient. Mais peut-on enrayer une avalanche ?
Mon premier mari, épuisé par mes escapades, ma souhaité du bonheur dans mon futur mariage. Je le comprenais. On recherche tous le calme du foyer, laffection. Qui voudrait dune épouse infidèle ?
Il na même pas tenté de me retenir. Au contraire, il sest sincèrement accusé :
Je regrette de navoir pu te garder…
Peu après, notre fille ma annoncé :
Papa va se remarier. Il paraît quil aime vraiment cette femme. Le mariage est bientôt. Il veut divorcer de toi, maman.
La première femme dÉtienne, furieuse dapprendre son départ, a déchiré son passeport en mille morceaux, pensant ainsi changer la donne.
Mais jignorais lessentiel. Étienne était alcoolique de longue date. Un jour, sa mère ma prise à part et ma confié :
Juliette, si tu comptes vivre avec mon fils, ne lui donne jamais dargent. Pas de confiance. Juste quelques euros chaque jour pour ses cigarettes et le métro. Rien de plus. Ne lapproche pas du budget familial. Il le dilapidera en un clin dœil.
À lépoque, ce conseil précieux ne mavait pas inquiétée. Jaurais pourtant dû…
Une fois nos vies réunies, de nombreux indices mont alertée.
Jai compris ce que signifie vivre avec un alcoolique.
Au début, je croyais fermement que mon amour profond allait transformer mon mari, quil cesserait de boire pour moi et tournerait le dos à ses mauvaises fréquentations. Ma foi sest vite dissipée. Jespérais déjà juste quÉtienne rentre à pied au lieu de ramper jusquà la porte.
Étienne pouvait boire durant des semaines sans interruption. Il me volait constamment mon argent, en cachette. Dans mon premier foyer, largent était toujours accessible ; dans le second, je devais tout cacher. Étienne avait mis tous mes bijoux en or offerts par mon premier mari au Mont-de-piété. Évidemment, il na pas pu les récupérer, il était sans emploi.
Cette vie ma épuisée Jai payé cher pour cette passion volée.
Étienne manquait sans cesse dargent pour boire. Il connaissait tous mes cachettes secrètes. Je planquais largent, il le retrouvait et le prenait. Le mensonge était devenu règle chez lui, grossier, flagrant. Aujourdhui, il promettait sur la tombe de sa mère ; demain, il fallait ouvrir lœil. En cherchant Étienne chez ses amis, je le retrouvais, le ramenais chez nous, le suppliais, menaçais… Tous mes efforts étaient vains.
Jétais angoissée, je me détestais : mon premier mari était dune sobriété exemplaire. Quest-ce qui me manquait donc ? Jai développé une allergie violente, ai dû être hospitalisée. Mon cœur sest mis à dérailler, les migraines maccablaient. Cétait devenu intenable. En somme, je me suis brisée en mille morceaux, alors quÉtienne buvait sans souci ni remords.
Dix ans. Dix longues années de cette tension. Un jour, après avoir lu beaucoup de livres de développement personnel, jai posé un ultimatum à mon mari :
Choisis : moi ou tes copains de comptoir. Cette ronde infernale me fatigue !
La réponse dÉtienne nest pas venue tout de suite. Le choix semblait ardu. Je nai pas insisté. Jétais enfin indifférente, même plus vraiment blessée. Lamour fou avait disparu, comme sil navait jamais existé. À vrai dire, je souhaitais quil me trompe, histoire de le mettre dehors sans détour ! Mais il me demeura fidèle, répétant :
Julie, un buveur na pas besoin de maîtresse !
Jen ai eu la preuve plus dune fois
Pour ses quarante ans, nous sommes allés ensemble à Notre-Dame des Victoires. Étienne voulait être baptisé, ressentant lurgence de briser sa descente infernale. Il fallait entreprendre quelque chose.
Dès ce jour, Étienne a commencé à changer doucement. Tous ses soi-disant amis se sont dissipés, certains ont été consumés par lalcool, dautres ne sont plus là. Son cercle damis est désormais tout autre.
Aujourdhui, nous côtoyons des couples paisibles, des familles honorables. Est-ce lâge, ou Dieu qui a éclairé lesprit de mon mari ? Toujours est-il quÉtienne boit modérément. Lorsquil tente de me parler de son amour éternel, je lui dis simplement :
Mieux vaut te taire. Je nai plus seize ans pour me laisser séduire par des mots creux. Je crois seulement aux actes.
…Mon cœur sest depuis longtemps apaisé, tout sest éteint en moi.
Combien de fois nous sommes-nous disputés ! Étienne, furieux, lançait ses clés, claquait la porte et partait pour toujours. Je nai jamais couru derrière lui. Sil veut partir, quil parte. Parfois, un euro de vin lui faisait dire mille euros de méchancetés. Mais Étienne revenait toujours, en pleurs, demandant pardon, se mettant à genoux, me baisant les mains.
Vin et raison ne vont pas ensemble : livresse fait du bruit, la sagesse se tait.
Une fois, Étienne ma offert un bouquet de fleurs séchées.
Tiens, Julie, je marchais, et une vieille dame ma forcé à tacheter ce bouquet pour ma bien-aimée, sexcusa-t-il en voyant mon air dubitatif.
Ta grand-mère a visé juste avec ce sec. Regarde, cest limage de notre amour : fané, répondis-je avec ironie à mon mari fautif.
Mais éternel, grogna Étienne, un peu vexé.
Je pardonne tout à Étienne, je le plains. Pourquoi entasser les rancœurs ? Cela détruit plus quautre chose…
Mais je réfléchis encore : on peut retourner à ses anciens chemins, mais jamais retrouver ce qui a été.
Nous sommes encore ensemble. La vie ma appris que le passé, même revisité, noffre jamais la même eau. Il faut accepter le changement, apprendre à avancer, et retenir une chose essentielle : aimer, cest parfois aussi savoir lâcher prise.







