Mais qui restera pour nous mijoter de bons petits plats si tu t’en vas ?

Qui va nous faire à manger si tu ten vas ?
Mais quest-ce que tu fais ? Où tu vas ? Et qui va nous préparer le dîner ? murmura son mari, surpris de voir ce que faisait Claire après une énième dispute avec sa belle-mère.
Claire fixa la fenêtre. Un ciel plombé, malgré larrivée du printemps. Dans leur petite ville du Nord, il faut dire, le soleil se faisait toujours désirer. Sans doute pour ça que les gens restaient froids et peu bavards.
Elle se rendait compte quelle souriait de moins en moins. Le pli sur son front paraissait sêtre incrusté, la vieillissant dune décennie.
Maman ! Je sors, lança sa fille, Maëlys.
Oui, oui, répondit Claire sans détourner la tête.
Oui quoi ? Tu me donnes de largent ?
On paye les promenades maintenant ? soupira-t-elle.
Maman ! Arrête, tu me gênes devant mes copines ! Dépêche-toi ! Cest tout ?
Ça suffit bien pour une glace.
Tu es radine ! lâcha Maëlys, ignorant sa mère, et claqua la porte, exaspérée.
Quelle histoire Claire revit un instant la petite fille douce que Maëlys était avant ladolescence.
Claire, jai faim ! On mange ? sagaça son mari, Pascal.
Vas-y, tout est sur la table, répondit-elle, lasse.
Tu pourrais me servir au moins ?
Claire manqua de laisser tomber la casserole. Quelle insolence
On mange à la cuisine, Pascal. Si tu as faim, tu sais où cest. Sinon fais comme tu veux, lança-t-elle en sinstallant seule à table.
Un quart dheure plus tard, Pascal traîna les pieds vers la cuisine.
Cest froid franchement.
Fallait venir plus tôt.
Je tavais demandé quand même ! Jamais un mot doux, jamais un geste pour moi ! Tu sais bien que je regarde les matches râla Pascal en avalant le poulet. En plus, il nest même pas bon.
Claire leva les yeux au ciel. Son mari était devenu fou de football. Paris Saint-Germain, écharpes hors de prix, billets alors quil n’était même pas sportif.
Pascal partit sans desservir, attrapa une bière, un paquet de chips et retourna devant son match. Claire se retrouva encore seule à ranger.
Elle avait passé du temps à cuisiner et personne ne semblait sen apercevoir.
Elle était épuisée après sa garde à lhôpital où elle était cadre infirmière. Chaque jour, elle affrontait des patients difficiles et des collègues tendus. Stress au travail, et à la maison, même refrain, avec une montagne de tâches domestiques qui ne désemplissait jamais.
Y en a plus ? Pascal farfouilla dans le frigo. Il ny a plus rien à boire ?
Tu as tout sifflé ! Il faut encore que jaille faire les courses ? Un peu deffort, Pascal ! semporta Claire.
Toujours à dramatiser, toi siffla-t-il en claquant le frigo, avant de filer acheter de quoi tenir jusquau prochain match.
Claire choisit daller se coucher ; elle avait une grosse journée devant elle. Mais impossible de dormir. Elle sinquiétait pour Maëlys. Où était-elle ? Avec qui traînait-elle ?
Il faisait nuit noire et la jeune fille nétait toujours pas rentrée. Claire nosait lappeler, de peur dessuyer un nouveau reproche.
Tu me fais honte devant mes copines ! Fiche-moi la paix ! avait hurlé Maëlys à son téléphone. Depuis, Claire nappelait plus ; elle se disait que sa fille venait davoir 18 ans. Elle ne voulait ni poursuivre détudes, ni bosser. Après le bac, elle avait décidé de souffler.
À moitié endormie, Claire entendit en bas les exclamations de Pascal, sûrement à cause dun but. Puis les éclats de voix dun voisin venu à limproviste, accompagné de son épouse pour supporter léquipe ensemble. Bien plus tard, Maëlys rentra, se fit à manger dans un vacarme épouvantable, puis fila dans sa chambre. À peine tout le monde couché, alors que Claire croyait enfin pouvoir dormir, le chat, Duchesse, se mit à miauler pour réclamer sa pâtée.
Y a-t-il quelquun ici qui pense à nourrir le chat à part moi ? lança Claire, au bord de la crise de nerfs. Personne ne lécouta : Maëlys, les écouteurs vissés aux oreilles, haussa les épaules, et Pascal ronflait, une canette à la main, sur le canapé.
« Cest plus possible jen peux plus ! » pensa Claire.
Le lendemain matin, le téléphone la tira du lit : cétait sa belle-mère.
Claire, ma chérie, tu penses aux semis ? Il faudrait quon aille au jardin aujourdhui, et on doit ranger un peu la maison là-bas
Oui, je sais soupira Claire lourdement.
Alors demain, prépare-toi.
Son unique jour de repos, Claire le passait à la campagne sous le regard critique de sa belle-mère.
Non, tiens le balai comme ça, voyons ! grondait-elle assise sur le banc.
Jai bientôt cinquante ans, Martine, je crois savoir tenir un balai osa répondre Claire.
Si seulement Pascal était là
Où il est, votre Pascal ? Pourquoi ne vient-il jamais aider sa mère à la campagne ? Pourquoi on est venues en car trois heures ? Et vous ne parlez que de Pascal, Pascal
Il est fatigué.
Et moi donc ? Vous pensez que je ne suis pas exténuée ?
Claire regretta aussitôt davoir relevé. Martine était un moulin à paroles, convaincue davoir toujours raison, surtout contre sa belle-fille. Toute sa vie, Martine avait adoré Pascal et vu Claire comme une bête de somme supportée par nécessité.
Elles rentrèrent en car, chacune dans ses pensées. Le lendemain, Martine ne manqua pas de sen plaindre à son fils, et il explosa.
Mais pour qui tu tes prise pour parler à ma mère comme ça ? rugit Pascal. Parce que sans elle
Sans elle quoi ? Claire croisa les bras, déterminée à ne plus se laisser faire.
Eh bien, tu serais restée à ton poste au dispensaire ! lança-t-il, rappelant que cétait Martine qui avait aidé Claire à décrocher un meilleur poste à lhôpital régional, bien mieux payé mais terriblement plus stressant. Claire avait amèrement regretté de quitter le dispensaire tranquille pour cet enfer. Mais quest-ce que tu fais là ? sarrêta son mari, médusé, observant Claire qui préparait ses affaires.
Ce que Claire avait décidé, Pascal naurait jamais pu limaginerElle ferma sa valise dun geste sec.
Je pars, Pascal. Pour de vrai.
Il éclata de rire, croyant à une menace de plus. Claire ne broncha pas. Elle savança vers la porte, son manteau sur le bras.
Tu veux juste faire un tour ? Rviens vite, on est attendus dimanche chez maman ! ricana-t-il.
Non, Pascal. Je pars pour respirer. Je vais chez une amie. Toi, tu te débrouilles avec ta mère, les courses, la cuisine, le chat. Et Maëlys Tu pourras lui reprocher ses retards sans moi.
Pascal, pris de court, la fixa. Ses mots restèrent coincés.
Maëlys descendit à cet instant. Claire croisa son regard dur de gamine fâchée, puis y chercha lenfant dautrefois. Elle lui serra la main, juste le temps dun frôlement un message silencieux.
Tu menverras un message, dit-elle simplement à sa fille, sans attendre de réponse.
Puis elle ouvrit la porte, prit une bouffée dair glacé et, pour la première fois depuis des années, sentit sa poitrine soulagée dun poids immense.
Dans le couloir, Duchesse fila la rejoindre. Claire hésita, puis laissa le chat se faufiler dans son sac. Même une fugue a droit à un compagnon.
Dehors, le ciel restait lourdaud, mais Claire sentait laube poindre, quelque part au-delà des nuages. Les bruits de la maison continuèrent sans elle : Pascal vociféra, Maëlys se plaignit, Martine attendit en vain sa visite.
Mais Claire, elle, marcha sans se retourner, le pas certain, la tête soudain pleine denvies. Pour le dîner, ils se débrouilleraient. Ce soir, ce serait elle qui soufflerait, enfin.
Juste avant de tourner au coin de la rue, elle rit : elle n’avait rien oublié, pas même sa liberté.

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Mais qui restera pour nous mijoter de bons petits plats si tu t’en vas ?
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