— Papa, ne l’emmène pas ! — sanglota la petite dernière, Catherine, sept ans, le nez rougi par les l…

Papa, ne lemmène pas ! sanglota la petite dernière, Capucine, sept ans, le nez gonflé de larmes. On ne peut pas donner Choupette, cest la nôtre !

Ta Choupette, le père tourna le volant dun geste sec, elle salit partout. PARTOUT ! Dans le couloir, près du poêle, et même hier dans mes chaussures. Elle ne veut même pas aller où il faut. Je fais quoi, moi, avec ça ?

Mais papa

Ça suffit ! semporta-t-il.

Ainsi en fut-il. Michel Dupuis fit vrombir le vieux break Peugeot blanc écorché, tigré de rouille sur les ailes. Sur la banquette arrière, dans une boîte en carton bien trop serrée, Choupette lançait des miaulements aigus, plaintifs.

Papa, non, ne pars pas ! sanglota Capucine, les mains crispées aux barreaux du portail, fixant la voiture qui glissait, bringuebalante, vers le virage, seffaçant dans le matin gris de la campagne.

Automne détrempé, ambiance de plomb. Un ciel lourd appuyé sur le village, la brise soulevait les tresses de la fillette et tirait sur le bas sa robe à fleurs.

Capucine, rentre ! Tu vas attraper froid ! lança sa mère, Anne Dupuis, depuis la fenêtre. Pourquoi tu restes plantée comme un piquet ?

Lenfant ne bougea pas. Les larmes suivaient en cordes chaudes ses joues salées.

Choupette Leur Choupette Rousse, haute sur ses pattes blanches, pelote de fourrure. Le soir, elle ronronnait sur les genoux de Capucine, senroulait près du poêle à bois. À présent

Dans la maison flottait lodeur de chou braisé et de pâte levée sa mère façonne des brioches. Les aînés Pierre (treize ans), Éloïse (onze), et Antoine (neuf) étaient devant leurs cahiers.

Ou plutôt, faisaient semblant. Pierre gribouillait, sombre, sans voir ce quil écrivait. Éloïse se cachait derrière un manuel, les yeux rouges trahissant les sanglots retenus. Antoine, dordinaire si bruyant, mâchonnait son crayon dans le silence.

Cest toujours comme ça ! lança soudain Pierre dans un bruit de stylo jeté sur la table. Papa décide, et cest tout ! Personne na son mot à dire !

Tais-toi donc ! coupa Anne, en pétrissant la pâte à en avoir les bras douloureux. Il sait ce quil fait. Trois chats, cest déjà bien assez. Minette et Gustave vont dans leur litière, eux. Mais celle-là votre Choupette

Elle nétait pas habituée ! éclata Éloïse, la voix fêlée. On aurait pu la dresser !

Dresser ? Maman esquissa un sourire. Et qui sen chargerait ? Moi ? Jai déjà la tête sous leau, entre les vaches, le potager, vous tous Je ne vais pas encore courir derrière une chatte qui se prend pour la reine.

On sen serait occupés ! protesta Éloïse. On aurait réussi !

Trop tard, trancha Anne, sans appel.

Capucine entra sur la pointe des pieds, sassit près de la fenêtre. Elle contemplait la pluie, filant tout droit, minimale, sur les jardins noirs dautomne, sur les maisons fatiguées.

Maman tu crois quelle reviendra ? demanda-t-elle de sa voix presque invisible.

Anne Dupuis poussa un long soupir.

Je nen sais rien, ma puce. Je nen sais rien du tout

Une demi-heure plus tard, Michel revint. Il suspendit sa veste ruisselante, entra dans la cuisine sans croiser les regards.

Alors ? demanda Anne.

Je lai déposée. Au village dà côté. Chez les Simon, ils ont promis dy veiller un temps.

Cest loin ? interrogea Antoine.

Quatre kilomètres, peut-être cinq, marmonna Michel.

Elle reviendra plus jamais, murmura Éloïse.

Et tant mieux, répondit Michel, les mots taillés dans la glace. Ça suffit, passe-moi le thé. Jai froid aux os.

Anne disposa devant lui une tasse brûlante, une assiette de coquillettes couvertes de sauce. Michel mangeait sans parler, aspirant les pâtes avec une colère lasse. Les enfants restaient à table, droits comme des piquets, face à leur assiette, comme si sy couchait un secret trop lourd à porter.

Le soir venu, alors que la maison tombait dans le silence et la lumière pâle, Capucine se retourna longtemps dans son lit partagé avec Éloïse. Elle écoutait la pluie, lusure des boiseries, le lointain aboiement dun chien de ferme.

Éloïse, tu dors ? osa-t-elle murmurer.

Non, pareillement étouffée, répondit Éloïse.

Choupette va revenir. Jen suis sûre. Elle retrouvera le chemin.

Arrête Comment elle ferait ? Papa la emmenée si loin Cinq kilomètres au moins. Pour un petit chat, cest comme changer de pays.

Mais elle est maligne ! Elle nous retrouvera, tu verras.

Éloïse ne répondit plus. Elle tourna la tête contre le mur. Capucine, elle, les yeux fixes, répétait dans lombre comme sa grand-mère le lui avait appris : « Mon Dieu, protège Choupette. Fais quelle rentre. Sil te plaît »

Choupette, pendant ce temps, se tassait sous le poêle chez les Simon, village perdu au bout du monde. Les vieux étaient gentils : bol de lait, morceau de pâté, caresses. Mais la chatte ne ronronnait pas. Elle restait roulée en boule étrangère au creux de linconnu.

Où était sa maison ? Où étaient les enfants Capucine, Éloïse, Antoine, Pierre ? Où était Anne Dupuis, glissant en cachette du jambon sous la table ? Et lodeur de paille, de lait, de pommes cuites ?

Ici tout sentait étranger la voix des gens, lombre dun énorme matou gris qui sifflait dès quelle approchait la gamelle.

Choupette patienta. Jusquà laube. Et quand la maîtresse ouvrit pour aller voir les poules, la chatte fila comme la flèche.

Bah alors, tu vas où ? cria Mme Simon.

Mais déjà Choupette traversait jardins et ruisseaux, fonçait vers la route. Sans sarrêter, au cœur du champ détrempé dautomne, au vent qui sacrifie toute chaleur sous la pluie.

La pluie ne cessait jamais, fine, mordante, tenace. Ses poils plaqués sur le dos, les pattes glissaient, les griffes enfoncées dans la boue collante.

Elle navait pas de direction. Un minuscule éclat en elle brûlait pourtant : minuscule instinct tenace, voix ancienne murmurant, « par-là poursuis abandonne jamais ».

Une journée passa. Elle se réfugia sous une botte de foin disloquée, grelotta, le ventre vide et tordu. Elle tenta dattraper une souris trop vive, déjà disparue. Elle but leau de la flaque, amère, froide, parfumée de terre mouillée.

Le lendemain, elle atteignit la route. Goudron défoncé, flaques, quelques voitures éclaboussant de leur colère grise. Choupette, clopinant, longea le bas-côté, tomba, se releva, repartit toujours.

La nuit, elle trouva une remise oubliée, senteur de bois pourri, traces de vieilles souris. Elle en croqua une, dun bond sec. Enfin un peu de force, fugitive.

Le troisième jour, la neige tomba. Première de la saison mouillée, collante, qui léchait le dos. La chatte rousse laissait une trace sombre sur la blancheur. Les coussinets usés à vif, elle ne sarrêtait pas.

Là, quelque part devant, attendait la maison. Les enfants. Le poêle chaud. Et Anne Dupuis, qui pouvait bien râler mais caressait sa joue quand personne ne voyait.

Le quatrième jour, elle reconnu la lisière de bouleaux. Le cœur de Choupette battit, tambour. Encore plus vite, elle se traîna, se hâta. Oui ! Cétait le bosquet de lété, où les enfants cueillaient des champignons, où Capucine tressait des couronnes de marguerites.

Le cinquième jour, la rivière fut là. Étroit filet deau, gelé déclats noirs. Elle la traversa, frissonnante, sextirpa, secoua sa toison trempée.

Le sixième jour, la toux devint tenace. Nez qui coulait, souffle brisé. Mais Choupette tint bon, avança.

Et le septième matin, tout sale de boue, de neige, elle arriva. Là, devant le portail familier. Elle sassit, miaula dans laube voix rauque, cassée. Personne. Elle miaula encore, plus fort.

La porte souvrit. Capucine, pieds nus, chemise de nuit flottante, surgit.

Choupeeette ! cria la fillette, arracha le loquet, ramassa la chatte dans ses bras. Maman ! Papa ! Venez tous, elle est revenue ! Elle est revenue de si loin !

Les autres dévalèrent en bande : Éloïse, Antoine, Pierre. Anne, les mains encore pleines de farine, sapprocha, se pencha.

Mon pauvre amour elle est épuisée et son nez qui coule Elle a dû prendre froid, murmura-t-elle.

Maman, il faut la soigner ! supplia Éloïse.

Soigner ? Anne fronça le sourcil. Tas déjà vu quelquun appeler le vétérinaire pour un chat ? Pour les vaches, oui les cochons, aussi mais les chats se débrouillent.

Mais maman !

Bon, arrêtez vos lamentations, elle fit un geste las. Préparez-lui du lait chaud. Trouvez un chiffon pour la sécher. On verra ensuite

À la porte, Michel parut, sarrêta, observa la chatte dans les bras de sa petite.

Ben dis donc, tas retrouvé la route, toi murmura-t-il.

Papa, tu te rends compte ? Elle a fait au moins cinq kilomètres ! semballa Pierre.

Il ne répondit pas. Un instant, il sembla sourire, puis rentra, sans un mot.

On installa Choupette, bien au chaud, près du poêle. Capucine lui amena un bol de lait fumant. La chatte but avec voracité, saspergeant les moustaches. Éloïse la sécha doucement dune vieille serviette, en essayant de ne pas la faire souffrir.

Ses pattes sont en sang chuchota Éloïse, la gorge serrée. Maman, regarde

Anne sagenouilla, inspecta la bête.

Misère que tu es amochée, ma pauvre Antoine, cours chercher du désinfectant, Éloïse, prends une bande. On va essayer darranger ça.

Et pour le rhume ? hasarda Capucine.

Le rhume la mère réfléchit. On tentera la camomille. Je demanderai à la vieille tante Lucie, elle connaît ces choses-là. Lessentiel, cest de la garder au chaud, de bien nourrir. Après on fera au mieux.

Dès lors, les enfants soccupèrent de Choupette comme dun bébé. Capucine ne la quittait pas, murmurait à son oreille. Éloïse lui préparait du bouillon. Antoine ramena un vieux plaid, létendit à côté du feu. Pierre, concentré, manipulait du bois, des clous.

Tu fais quoi ? demanda sa sœur.

Une vraie litière, marmonna-t-il. Pour quelle apprenne. On va léduquer.

Tu crois que ça marchera ?

On doit réussir.

Choupette fut bien malade, une longue semaine. Elle éternuait, reniflait, les yeux pleuraient. Mais les enfants ne lâchaient pas : tisane de camomille, lait chaud, couverture.

Petit à petit, elle reprit vie. Le rhume passa, le poil redevint doré et brillant, les yeux pétillants.

Alors commença le dressage. Pierre avait bricolé une litière avec une vieille caisse, remplie de sable. À chaque fois que Choupette cherchait un coin, ils la déposaient là.

Ici, Choupette, ici, répétait patiemment Capucine.

La chatte râlait, voulait fuir. Mais les enfants tenaient bon. Puis, un matin, miracle Choupette y alla delle-même, gratta le sable, fit tout comme il fallait.

Elle a réussi ! sécria Capucine. Maman, papa ! Elle a compris !

Anne sourit pour la première fois depuis des jours.

Tu vois cétait possible. Qui laurait cru.

Michel, assis devant son journal, leva les yeux. Regarda longuement la chatte, lavant sa patte dun air triomphant à côté de la caisse.

Sacré caractère dit-il bas. Tenace, va.

Papa, tu la ramèneras plus jamais ailleurs ? demanda Capucine, hésitante.

Il resta un instant sans parler, pesant chaque mot, puis dit simplement :

Non. Si elle est revenue seule alors, cest quelle doit être ici. Avec nous.

Capucine bondit, lenlaça à létouffer.

Merci, papa ! Merci !

Bon, ça va râla-t-il, mais son visage sétait adouci.

Choupette vécut de longues années dans la maison. Jamais plus elle ne fit de bêtises, toujours fidèle à la litière. Les soirs, elle ronronnait près du feu, pelotonnée. Elle chassait aussi vite que Gustave et les enfants en étaient fiers.

Michel, parfois, la fixait en hochant la tête.

Elle a lâme solide, disait-il. Elle sait où est sa maison. Aucun kilomètre ne la séparera jamais dici.

Les enfants acquiesçaient toujours : cétait vrai. Choupette avait su retrouver le chemin. Elle était revenue à travers la pluie, le froid, la faim, la douleur. Parce quau bout, il y avait ceux qui lattendaient.

Et là où lon tattend on vit. Cest ça, la vie qui continue.

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— Papa, ne l’emmène pas ! — sanglota la petite dernière, Catherine, sept ans, le nez rougi par les l…
Il est parti pour une autre, et moi, je suis restée