Claire, il faut que je te dise quelque chose.
Claire-Marie Dubois se tient devant la cuisinière, remuant une grande marmite de pot-au-feu. La voix de son mari, Laurent, est tendue, légèrement coupable, celle quil prend lorsquil a des problèmes au travail ou quil doit avouer avoir trop dépensé. On sent quil sest résolu à parler.
Vas-y, dit-elle sans se retourner, surveillant que rien nattache au fond de la marmite.
Je pars. Jai une autre femme.
Elle repose la louche sur le repose-cuillère. Se tourne. Laurent se tient dans lembrasure de la porte de la cuisine, en veste de costume, alors quil ne porte jamais de veste à la maison, surtout le soir. Manifestement, il la mise exprès, comme si cela donnait un aspect solennel à la scène.
Depuis quand ? demande-t-elle.
Huit mois.
Je vois.
Laurent semble sattendre à autre chose. Des pleurs, des cris, des questions. Il se balance dun pied sur lautre.
Claire, je ne veux pas quon se quitte en mauvais termes. Tu as toujours été mon soutien. Un pilier solide. Je lai toujours apprécié.
Claire-Marie le fixe un long moment, comme on observerait un objet inconnu dont on ignore la fonction.
Un pilier, répète-t-elle doucement. Daccord. Tu veux rester dîner ?
Quoi ?
Le pot-au-feu est prêt. Tu veux manger ou pas ?
Laurent est désemparé.
Non, enfin non. Claire, tu as compris ce que jai dit ?
Oui. Tu pars avec une autre femme. Huit mois. Un pilier. Daccord. Tu ne restes pas dîner. Très bien.
Elle prend une assiette propre, se sert une louche de pot-au-feu bien chaud et sinstalle à table.
Laurent reste encore cinq minutes debout avant daller dans leur chambre rassembler ses affaires. Il ouvre les tiroirs, farfouille dans des sacs. Claire-Marie mange, lentement. Le pot-au-feu est délicieux, savoureux, comme Laurent la toujours aimé, avec juste lacidité quil faut. Cela fait trente ans quelle le prépare exactement comme cela.
Elle pense à cette habitude, pose sa cuillère.
Puis la reprend. Elle termine son assiette.
***
Laurent Dubois, cinquante-six ans, persuadé que la vie lattend encore. Cadre dans une entreprise de BTP à Saint-Étienne, solidement bâti, il camoufle ses cheveux gris avec des shampoings spéciauxce quil nie, même à sa femme. Marié à vingt-sept ans, vingt-huit ans de vie commune avec Claire, un fils Antoine qui travaille à Nantes et téléphone une fois par semaine.
Aline Mercier, la nouvelle femme, est assistante de direction dans leur société. Vingt-neuf ans, fine, les cheveux noirs, et cette manie de sexclamer « ouah » à chaque nouveauté. Elle sémerveille dun bon resto, dun téléphone dernier cri, de la manière dont Laurent règle les soucis du bureau dun seul coup de fil. Cest flatteur.
Claire-Marie Dubois, cinquante-trois ans, chef-comptable à lhôpital public de Saint-Étienne. Petite, brune, des mèches argentées aux tempes quelle ne cherche pas à dissimuler. Elle calcule mentalement plus vite quune calculette, dévore trois livres par mois, prépare le meilleur pot-au-feu du quartier. Vingt-huit ans à tout gérer maison, famille, boulot sans jamais songer à demander une médaille pour ça, car ce nétait pour elle quune façon dêtre. La vie, tout simplement.
Saint-Étienne est une ville ni trop grande ni trop petite, le genre où chacun connaît ses voisins de quartier, avec un centre commercial convenable et quelques bistrots sympas où lon peut dîner sans regret. Ils logent dans un F4 au quatrième étage dun immeuble de neuf étages, bien aménagé, confortable, avec les rideaux cousus par Claire-Marie elle-même il y a huit ans, nayant jamais trouvé en boutique la couleur idéale.
Après le départ de Laurent, elle reste un moment, seule dans la cuisine. Dehors, la pluie doctobre tambourine, froide et obstinée. Puis elle range la table, fait la vaisselle et va se coucher.
Les trois premiers jours, elle ne pense presque pas à tout cela. Elle va travailler, boucle les bilans, répond aux « ça va ? » de ses collègues dun « tout va bien » sans discussion possible. Le soir, lappartement devient subitement trop silencieux, et elle regarde dans le vide, immobile. Pas de larmes. Une sorte dengourdissement sourd, comme après un gros choc dont la douleur nest pas encore venue.
Le quatrième jour, son amie Hélène lappelle.
Claire, jai entendu cest vrai ?
Oui, cest vrai.
Mon Dieu comment tu tiens ?
Ça va.
Arrête, ça va. Je te connais depuis trente ans. Ça va vraiment ?
Claire-Marie reste silencieuse un instant.
Hélène, ce qui me frappe cest que je ne savais plus vraiment ce quil pensait. Nous étions côte à côte, mais je ne savais pas. Cest sûrement le plus dur.
Hélène ne répond pas tout de suite. Puis, doucement :
Tu veux lui parler ? Peut-être que
Non, réplique calmement Claire. Ce nest pas la peine. Je réfléchis à voix haute, cest tout.
Elle ne dit pas à Hélène que, lorsque Laurent a annoncé son départ, elle n’a pas ressenti de la douleur en premier. Ce fut lépuisement, comme si on lui retirait enfin un lourd cabas quelle portait depuis trop longtemps. Une sensation presque honteuse.
Le cinquième jour, elle décroche le grand cadre photo du salon : leur photo de mariage, Laurent en costume sombre, elle en robe blanche, jeunes et souriants. Elle range la photo dans le débarras, sans la jeter ni la briser. Simplement mise de côté.
La marque du cadre reste, claire, sur le mur.
Longtemps, elle regarde cette tache. Prend son téléphone, compose le numéro du magasin « Maison Chérie ».
***
Elle entreprend de refaire lappartement elle-même, autant quelle peut ; le reste est confié à des professionnels. Elle choisit du papier peint crème, au lieu de lancien vert rayé. Elle achète de nouveaux rideaux, colorés de motifs végétaux, Laurant naurait jamais approuvé : il préférait le sobre, luni. Elle déplace les meubles selon sa convenance, pas celle décidée à deux il y a une éternité. Le canapé, à présent, fait face à la fenêtre.
Antoine téléphone deux semaines plus tard sans doute prévenu par son père.
Ça va, maman ?
Ça va très bien, Antoine. Je refais la déco.
La déco ? Il ne sattend manifestement pas à cette réponse.
Oui, jai changé le papier peint au salon. Je veux en changer dans la chambre aussi.
Maman ça va vraiment ?
Ça va, mon chéri, je tassure. Tu as appelé ton père ?
Il hésite.
Oui, je lai eu.
Tant mieux. Cest ton père, tu dois garder le contact. Tu viens pour Noël ?
Bien sûr ! Maman tu nes pas trop seule ?
Claire regarde son salon transformé, les murs crème, les nouveaux rideaux, le canapé près de la fenêtre.
Tu sais, dit-elle avec simplicité, je suis surprise : ce nest pas lourd du tout. Vraiment.
Antoine sattarde sur le sujet, puis se rassure. Bon fils, malgré tout, il espère, comme tous les enfants dadultes, que rien de grave n’arrive tant que les adultes sen chargent.
Un matin de novembre, en cherchant ses vêtements dhiver, elle tombe sur une grande boîte en carton. Quinze ans plus tôt, elle y avait rangé tous ses accessoires de tricot : aiguilles, crochets, pelotes, ouvrages inachevés. À lépoque, Laurent trouvait les pelotes encombrantes et elle les avait rangées discrètement, sans protester.
Elle rapproche la boîte du canapé et la regarde longuement.
Puis saisit ses aiguilles. Elle sassied près de la fenêtre. Dehors, il neige : premiers flocons de la saison, légers et déjà fondants.
Ses doigts retrouvent le geste deux-mêmes.
***
Irène, collègue du service planification, laperçoit début décembre avec une écharpe autour du cou.
Cest toi qui las tricotée ? Quelle merveille !
Oui, jai dû my remettre, il fallait que je reprenne la main.
Tu ne me ferais pas le même modèle ? Je te paye, bien entendu.
Ne dis pas dâneries !
Si, si, cest promis. Jachète la laine que tu veux, je règle le prix. Je rêve dun bonnet, bien large, avec revers
Cest ainsi que le premier « vrai » projet arrive, presque par hasard comme souvent pour ce qui compte par la suite.
Entre décembre et janvier, Claire réalise huit pièces : trois bonnets, deux écharpes, des moufles et deux pulls. Elle demande un prix symbolique : ce nest pas grand-chose, mais cest de largent à elle, issu de ses mains et de limmense satisfaction de sy adonner chaque soir, sur le canapé face à la fenêtre.
Quand Hélène vient prendre le thé, elle laisse courir son regard sur le salon refait, touche les nouveaux rideaux, examine la boîte de pelotes.
Tu as changé, constate-t-elle.
Ah bon ? Comment ça ?
Je ne sais pas. Tu es calme. Javais peur que tu tombes en dépression, mais
Mais je ne suis pas tombée, complète Claire-Marie. Je ne sais pas pourquoi. Je nai pas eu le temps, sans doute.
Il te rappelle, Laurent ?
Une fois, en novembre. Il cherchait les papiers de la voiture. Je lui ai expliqué où ils étaient. Depuis, rien.
Pour la voiture, donc…
Oui, seulement pour ça.
Silence. Hélène enserre sa tasse à deux mains, comme toujours lorsquelle réfléchit.
Tu le détestes ?
Claire-Marie réfléchit honnêtement.
Non. Étrange, mais non. Jai été blessée, très fort, cest vrai. Mais je ne le hais pas. Cest juste quelquun qui a fait ce quil a fait. Il fait sa vie, jai la mienne.
Tu pourrais écrire un livre : « Comment survivre à linfidélité de son mari sans devenir folle », sourit Hélène.
Jaurai le temps ! rigole Claire. Cest la première fois quelle rit vraiment depuis des mois, sincèrement.
***
Aline est pleine de qualités, mais la gestion du quotidien ne compte pas parmi elles.
Laurent sen rend compte tard. Les premiers temps ressemblent à une parenthèse enchantée : restos, weekends, limpression de rajeunir, de vivre léger. Les compliments dAline le flattent, elle admire sa prestance plus jeune que son âge. Il se redresse.
Puis ils emménagent ensemble, dans son appartement meublé, à lautre bout de la ville. Laurent découvre quAline ne cuisine pas. Pas quelle soit mauvaise cuisinière : elle ne comprend pas lutilité de cuisiner alors quil y a mille endroits pour se faire livrer. Cest cher et vite lassant.
Le ménage, ce nest pas son truc non plus. Des affaires traînent partout, sur les chaises, le sol, le bord de la baignoire. Ce nest pas sale, juste sa façon doccuper lespace. Laurent, habitué à lordre, sirrite petit à petit.
Aline ne voit pas lintérêt de payer le loyer en avance ni déconomiser sil reste de largent maintenant. Laurent explique, Aline acquiesce, un mois passe et tout recommence.
Les copines dAline sont toujours présentes, elles restent jusquà minuit, rient très fort, laissent les verres à vin dans lévier. Laurent sendort dans la chambre dà côté, ce rire en fond sonore, très différent de ce quil aimait.
En février, il téléphone à Claire.
Ça va ?
Oui, Laurent.
Tu tu men veux de ne pas avoir appelé plus tôt ?
Non.
Un silence.
Dis, tu saurais où est la garantie du frigo ? Je dois appeler le SAV
Dans la chemise verte, troisième étagère du cellier.
Tu ne las pas emportée, cette chemise ?
Non. Je nai touché à rien.
Daccord, merci.
Elle raccroche. Elle reste un instant, regarde la neige qui fond doucement dehors, les toits des garages découvrant des taches sombres. Bientôt, ce sera le printemps.
Elle reprend ses aiguilles, débute un pull bleu-gris, juste pour elle.
***
En mars, lhôpital annonce un départ à la retraite : le chef du service financier sen va. Le poste souvre. La directrice lappelle à son bureau.
Claire-Marie, soyons honnêtes. Ça fait longtemps que vous auriez pu évoluer. Pourquoi ne pas lavoir fait ?
Claire-Marie réfléchit.
À cause de la famille, je suppose. Je ne voulais pas trop de travail.
Et maintenant ?
Maintenant ma vie a changé.
Je sais, jen suis désolée.
Inutile. Dites-moi juste ce quil faut faire pour ce poste.
La directrice sourit.
Vous le savez déjà. Vous postulez ?
Oui.
Elle rédige sa demande dans la journée. Elle rentre à pied, laisse passer le bus. Le mois de mars sent lasphalte humide, un air frais, presque neuf. Elle se surprend à apprécier de nouveau ces riens : lodeur du printemps, les reflets irisés dans les flaques, les premiers bourgeons sur les branches.
La vie continue, songe-t-elle. Cela paraît banal, mais rien nest plus vrai.
***
En avril, Laurent débarque sans prévenir. Il sonne.
Elle ouvre. Il se tient là, dans sa veste achetée trois ans plus tôt, froissé, des cernes sous les yeux.
Je peux entrer ?
Pourquoi ?
Laurent baisse les yeux.
Claire, je dois te parler.
Elle lui cède le passage. Il remarque très vite la nouvelle décoration, les rideaux, la disposition des meubles. Il ne dit rien.
Tu as refait tout ça.
Oui.
Cest réussi.
Pas de réponse. Elle va mettre la bouilloire. Des gestes bien rodés.
Laurent sassied, lobserve. Elle le voit différemment, ni bien, ni mal, mais autrement. Comme un lieu familier que lon redécouvre après des années.
Alors ? demande-t-il.
Je vais bien. Jai été promue.
Félicitations. Tu devais lavoir depuis longtemps.
En effet.
Il lentend, cette nuance dans la voix.
Claire
Dis clairement ce que tu as à dire, Laurent.
Il se frotte la racine du nez. Geste typique quand il se sent mal à laise.
Avec Aline ce nest pas simple, finalement. Elle nest pas celle que je croyais.
Ça arrive.
Je pensais je pourrais revenir. Tu comprenais toujours, tu savais faire.
Claire sort deux tasses de thé, lui en tend une, sassoit sur le bord de la chaise.
Jai su le faire, Laurent. Vingt-huit ans. Mais tu ne las pas tant remarqué.
Si
Pas tant. Sinon tu laurais dit autrement.
Il acquiesce.
Je ne voulais pas blesser. Pilier, cest…
Ça veut dire que tu comptes sans moi. Le pilier reste en arrière. Cest le confort de celui qui part devant.
Claire…
Je ne ten veux pas, vraiment. Je texplique pourquoi ça ne marche plus.
Je voudrais revenir.
Jentends.
Et toi tu veux ?
Elle le regarde. Son visage est perdu, il sattendait à tout sauf à ce calme. Il escomptait des reproches, des éclats, et puis, après tout, le pardon. Comme sil allait de soi. Parce quelle était un pilier.
Non, dit-elle simplement.
Pourquoi ?
Parce que je nen ai pas envie.
Il la fixe. Il ne comprend pas.
Mais tu es seule.
Oui. Et cela me fait du bien.
Ce nest pas vrai, personne ne va bien seul.
Elle prend sa tasse, le regarde sereinement.
Tu sais ce qui ma surprise, ces derniers mois ? Je croyais que ce serait vide sans toi. Cette perspective meffrayait. Mais, au contraire, jai de la place. Pour moi.
Laurent ne dit rien.
Tu es sûrement quelquun de bien, conclut-elle. Ce nest pas une critique, ni un compliment. Mais tu as pensé que je serais toujours là. Pilier indéfectible. Mais je ne le suis plus.
Quest-ce que je fais, maintenant ? demande-t-il, avec un ton de petit garçon qui la touche presque.
Je ne sais pas, Laurent. Cest à toi de le découvrir.
Il termine son thé. Reste un peu. Puis se lève.
Tu vas demander le divorce ?
Oui. Je me suis déjà renseignée.
Il hoche la tête. Enfile son manteau.
Bon. Bon, daccord.
À la porte, il se retourne :
Tu es une autre, maintenant.
Non. Je suis la même. Tu ne me voyais pas.
La porte se referme.
Claire-Marie reste assise un instant, le regard perdu. Au dehors, la rue bourdonne, les voitures passent, des voix sélèvent joyeuses. Un soir davril comme les autres à Saint-Étienne.
Elle débarrasse les tasses, ouvre la fenêtre. Lair sent la terre et les bourgeons de peupliers.
***
Elle croise pour la première fois Serge Lefèvre lors de lassemblée de copropriété. Nouvel habitant de limmeuble, il occupe un appartement du sixième, après avoir vendu sa maison près de Clermont : les enfants sont grands, lun à Paris, lautre à Lyon, et la maison était vide.
Cinquante-huit ans, pas très grand, sec, cheveux poivre et sel coupés court, regard calme. Ingénieur en génie civil, spécialisé en ouvrages dart. Veuf depuis trois ans.
Il parle au syndic de la fuite dans la cage descalier, explique sans jamais sagacer, ni vouloir briller. On lécoute.
Claire-Marie le remarque pour sa manière tranquille de se tenir, celle des gens qui nont rien à prouver.
Ils font connaissance dans lascenseur, début mai. Elle transporte un sac de pelotes acheté au marché, trop volumineux pour la porte.
Laissez-moi vous aider, propose-t-il.
Non, ça ira.
Je vois bien que ça nira pas ! Laissez-moi faire.
Elle rit, lui tend le sac.
Ils discutent, continuent sur le palier.
Vous tricotez ? demande-t-il, regardant le sac.
Oui. Ça vous surprend ?
Absolument pas. Dailleurs, la laine de mon épouse me reste sur les bras. Vous en voudriez ?
Elle accepte. Il a de la laine précieuse, bien rangée.
Ils se parlent de temps en temps, se croisent, prennent le thé. Ils évoquent la lecture, la ville, le travail. Il connaît le silence, écoute, comprend quand elle pense tout haut.
En juin, elle lui tricote une écharpe grise, avec sa laine.
Pourquoi ? Cest lété.
Pour lautomne. Et puis, je voulais tester la laine.
Verdict ?
Excellente tenue.
Il reçoit lécharpe simplement, sans gêne ni fausse modestie. Cela lui plaît.
***
En juillet, elle dépose la demande de divorce. Laurent ne sy oppose pas. Ils se retrouvent chez le notaire, signent. Il semble fatigué, perdu. Elle porte une robe dété claire, achetée en mai, une fantaisie colorée après tant dannées.
Alors ? souffle-t-il à la sortie.
Ça va, dit-elle. Elle est honnête.
Aline est repartie chez sa mère, à Bordeaux.
Daccord.
Je suis tout seul.
Elle le regarde. Pas de pitié, pas de revanche, juste un regard.
Tu ten sortiras. Tu sais faire.
Tu crois ?
Il faut apprendre, cest tout. Ce nest pas si dur.
Ils se quittent. Elle descend la rue, entre à lépicerie, achète des cerises, belles et mûres. Sarrête au soleil pour les savourer, rangeant chaque noyau dans un petit sac. Les cerises sont vraiment délicieuses.
***
En août, Serge linvite au cinéma. Naturellement.
Il paraît quil y a un bon film. On y va ?
Volontiers.
Cest une vieille comédie française, projetée en plein air au parc. Ils sassoient sur les bancs de bois parmi les familles, les retraités. Ils rient aux mêmes moments.
En revenant, ils traversent le parc. Il fait doux, la nuit tombe lentement. Claire raconte comment elle sest mise à tricoter pour les autres, par hasard. Serge hoche la tête.
Continuez. On sent la passion, il ny en a pas tant des gens comme vous.
Vous parlez de mon écharpe ?
Je parle de vous, et de lécharpe. Elle est vraiment bien.
Après un silence, il ajoute :
Je ne suis pressé par rien. Vous non plus, jespère ?
Non.
Alors tout va bien.
Elle ne demande pas ce quil entend par là ; elle a compris.
***
En septembre, Hélène arrive à limproviste alors que Claire est en train de tricoter près de la fenêtre. Lappartement sent le café, trois pelotes bleues traînent sur la table, un ordinateur ouvert affiche la liste des commandes, plus nombreuses que prévu.
Tu tes créée une page sur Internet ? sexclame Hélène.
Oui, la fille de la voisine ma aidée. Il y a les photos, les tarifs, les conditions. Jai déjà livré vingt-trois commandes.
Tu es sérieuse ?
Tout à fait. Ce nest pas grand-chose mais cest à moi. Et ça mamuse.
Hélène soupire.
Qui aurait dit, il y a un an
Pas moi, cest sûr.
Et ce fameux Serge Tu souris différemment quand tu en parles.
Claire ne répond pas. Puis, sans lever les yeux de son tricot :
Je me sens paisible avec lui. Voilà tout.
Pas besoin den dire plus, je comprends.
Elles boivent leur café, discutent de tout et de rien : les petits-enfants dHélène, les travaux de la maison médicale den face, la promo dautomne chez « Maison Chérie ». Conversation paisible entre deux copines, un après-midi de septembre.
Dehors, Saint-Étienne suit son rythme. Les peupliers jaunissent le long de lavenue, un père joue avec son fils qui apprend le vélo, la voisine promène son chien.
Claire-Marie entame une nouvelle pelote, repère le fil. Une nouvelle commande, un bonnet torsadé à rendre dans quinze jours.
Ses mains agiles reprennent aussitôt le mouvement. Au-dehors, la première pluie dautomne fait briller les feuilles, et elles dansent, vivantes, sous la lumière tranquille.






