Le bourdonnement aigu et ténu d’une mouche sur la vitre réveilla doucement Vova. Un rayon de soleil …

Une mouche bourdonnait dun petit bruit aigu sur la vitre. Jai ouvert les yeux. Un rayon de soleil caressait doucement mon oreiller, glissait jusquà mon nez. Jai souri et je me suis étiré, longuement, « à la façon dun chat heureux ». Sous la couette, il faisait bien chaud et douillet. Il aurait fallu se lever, mais je nen avais pas du tout envie !

Maman jai appelé, timidement. Puis, dune voix un peu plus forte : Maman !

Maman est entrée dans la chambre, sessuyant les mains sur son tablier.

Tu es réveillé ? Mais pourquoi tu cries déjà le matin ? Elle sest penchée vers moi, ma embrassé doucement sur le bout du nez et a soufflé dans mes cheveux.

Bonjour mon poussin ! Debout, petit loulou !

Je me suis blotti contre son cou. Elle sentait le lait, la baguette fraîche, et autre chose encore, indéfinissable et rassurant un parfum de maison, de famille. Avant, quand on vivait à Paris, cétait papa qui me sortait du lit pour memmener à la maternelle. On faisait la gymnastique ensemble, on brossait nos dents, on saspergeait deau en rigolant, et maman râlait, nous pressait sans réussir à se fâcher. Mais tout a changé.

Un jour, Papa nest pas venu me chercher à lécole. Je suis resté jusquà la nuit avec le gardien, fatigué et un peu effrayé. Maman est arrivée, très tard, le visage gonflé davoir pleuré. Elle a dit que papa nétait plus là, que maintenant, cétait moi lhomme de la maison. Je nai pas tout tout compris sur le moment. Plus tard jai su : Papa sétait tué dans la voiture de quelquun d’autre. À cause de ça, on a perdu notre appartement daffreux types sont venus lemporter. On a déménagé à la campagne, chez Mamie, en Bourgogne.

Le village est grand, il serpente le long dune rivière, finit sur la bordure dune forêt. Là, près du bois, habitait Mamie Marcelle, et à présent nous aussi. Il ny avait plus de papi, il était parti quand jétais tout petit. Maintenant « le petit homme » à la maison, cétait moi.

Mamie et Maman travaillaient à la ferme. Maintenant, je sais, cest un grand bâtiment plein de vaches, de cochons, même de chevaux. Maman ma montré tous les animaux la première fois quelle ma emmené avec elle. Moi, je nai pas aimé du tout lodeur ! Je me pinçais le nez et Maman et Mamie rigolaient

Jai enfilé des chaussons gelés et suis sorti en pyjama pour une petite urgence du matin. Le dimanche daoût offrait une fraîcheur inattendue à un garçon de sept ans. Jai frissonné. Des coqs ségosillaient dun bout à lautre du village. Quelque part, des chiens sengueulaient. Mamie est sortie de la grange, râlant déjà :

Encore un trou sous le poulailler ! Ya une bête ou quoi, un loup-garou, peut-être ?

Bizarrement, à ce moment-là, jai pensé tristement, Lautomne arrive, vivement la rentrée ! Cette idée m’a rempli le cœur d’une joie impatiente. Avec Maman, on avait tout préparé pour lécole. Mon nouveau cartable était trop joli ! Javais appris à lire en été mais, à lécriture, il y avait encore du progrès à faire

Au petit-déjeuner, il y avait du porridge et des crêpes.

Victor, Mamie et moi on a décidé daller aux champignons. Tu viens, ou cest trop pour un petit ? a lancé Maman, lœil rieur, complice avec Mamie.

Évidemment que je viens ! me suis-je écrié, la bouche pleine de crêpe, du lait frais dégoulinant du coin des lèvres.

On est partis en balade près de midi. La forêt nous a enveloppés de sa fraîcheur verte, cétaient les derniers jours daoût. Les champignons semblaient pousser partout à mes yeux, mais Maman ma bien expliqué : il y a les bons, et les dangereux, regardons toujours ensemble On a bien marché. Mamie, elle, sétait enfoncée plus loin, hors de portée de nos appels.

Le soleil baissait déjà à travers les feuillages quand Maman a dit quil fallait rentrer. Panier et sac débordaient de trésors de la forêt. Mon petit seau de champignons devenait lourd, mais je ne bronchais pas. Après tout, jétais « lhomme de la maison » ! Le problème, cest quon ne savait plus dans quelle direction aller pour sortir du bois. Maman commença à avoir lair inquiète, je lai bien senti.

Victor ne traîne pas ! Elle nétait pas sûre du chemin. On est repartis dans une direction : des marécages. Dans lautre : jarres et ronces. Retour à la case départ. Jai senti la forêt tourner autour de nous. On sest mis à appeler Mamie, mais le vent dansait dans les feuilles de tremble, rien à faire, Mamie ne répondait pas. Maman sest assise, désemparée. Cinq minutes Puis derrière nous, fracas dans les branches ! Un buisson sécarte et voilà la sorcière du coin. Une vraie ! Maman sest levée dun bond.

Jai failli en perdre la parole. La vieille, courbée comme une racine, déposait un tas de bois sur le sol, puis sapprocha.

Alors, vous avez peur, ptits moineaux ? Mais je mange plus les enfants depuis longtemps, maintenant ! dit-elle en clignant de lœil à Maman, riant dun rire cassé, découvrant une bouche presque sans dents. Et son long nez tordu sagitait drôlement.

Vous êtes perdus, pas vrai ? Cest qui, vous, les enfants à Marcelle ? Elle nattendit pas la réponse, remit son bois sur lépaule, reprit sa route, se retourna dun œil sévère :

Bah alors, on traîne ? Suivez la vieille Margot !

Nous avons docilement ramassé nos paniers et lavons suivie. Elle fendait lherbe dun pas sûr, jusquà quune percée apparaisse. Du sommet de la clairière, on apercevait notre village ! De lautre côté, jai vu Mamie sortir du bois. La vieille a eu un rire grinçant, a fait un geste vague de la main, et sest éloignée, voûtée sous sa charge.

Merci madame balbutia Maman sans conviction. Mais elle na même pas tourné la tête, repoussant nos remerciements dun revers de main, pressée de rentrer.

Mamie sest approchée.

Mais enfin, où étais-tu passée ! sest écriée Maman, soulagée et agacée. On sest perdues, heureusement que cette vieille dame nous a ramenées !

Oh Nathalie, comment veux-tu te perdre en Bourgogne après toute une enfance ici !

Mamie, cétait une vraie sorcière, tu crois ? Jétais à la fois fasciné et effrayé.

Mais non Victor ! Cest Margot, on lappelle la Margot des bois. Elle nest pas commode, mais pas méchante non plus.

Le soir, à table, jai demandé :

Mamie, pourquoi on lappelle la Margot des bois ?

Oh, je ne sais pas bien, même jeune, elle sappellait déjà comme ça. Petite, elle était énorme, paraît-il. Ses parents étaient fermiers, ils mangeaient bien à la maison, du pain, du beurre, du sucre sur la tartine ; tu vois le genre ! Mais elle nen donnait jamais aux gamins du quartier, alors elle na jamais eu damis. On la moquée, on la taquinée. Les garçons criaient : “Gare, ton nombril va craquer !” Je lai connue adulte, moi, elle avait trente ans passés, jen avais dix. Elle sortait avec Gérard, le gars du tracteur, plus jeune quelle. Ils se sont mariés, ont eu un fils.

Le gamin avait huit ans lannée du grand débordement de la Loire. Les gars de la commune descendaient du bois. Les garçons samusaient à sauter sur les troncs qui flottaient cétait dangereux, ils glissaient. Le fils de Margot, tout maigre, est tombé, bloqué sous les troncs, emporté par leau. On la cherché trois jours, retrouvé bien plus bas sur la rivière. Margot a perdu la tête, Gérard sest mis à boire. Un soir, gare routière, il sest endormi dehors on la retrouvé gelé.

Après ça, Margot a vécu cinquante ans toute seule, dans sa masure, à lécart, gardant une chèvre, cueillant des herbes médicinales. Elle na jamais voulu parler à personne.

Mamie sest tue. Maman a ramassé les assiettes.

La vie ne fait de cadeaux à personne, a soufflé Maman. Et moi, dun coup, jai eu de la peine pour Margot.

Le mois de septembre était lumineux, lair sentait la promesse du gel, mais les après-midis brûlaient comme en été. La forêt se dorait de pourpre. On avait ramassé les patates. Cela faisait déjà deux semaines que je faisais le trajet jusquà lécole. Je noublierai jamais le premier septembre. Linstitutrice, madame Lefèvre, si gentille, ma pris par la main pour entrer en classe en tête de file parce que jétais le plus petit.

On ne nous donnait pas de notes, mais chaque jour Madame Lefèvre me félicitait : « Tu fais des efforts Victor, mais il faut absolument travailler ton écriture ! » Javais lié amitié avec deux garçons du quartier, Lucas et Colin, encore plus vieux que moi. Après lécole, on rentrait tous ensemble, le plus court chemin passant par un terrain vague et le potager de Margot. Parfois, Mamie ou Maman venait me chercher.

Un de ces jours-là, jai eu de la chance : jai gagné deux étoiles rouges dans mon cahier, et jai enfin eu le droit demprunter un livre à la bibliothèque. Cétait « Le mot magique ». Jétais tout fier, tout content, tout seul sur mon petit chemin entre les débris et les vieux bocaux qui traînaient sur le terrain vague.

Et là, stop. Un aboiement. Jai levé la tête, et jai eu peur : une meute de chiens, toute une bande, devant moi. Jai voulu courir à reculons, mais ils mavaient déjà encerclé. Le chef, énorme, sest avancé, les crocs découverts, le museau au sol. Jai crié sans même mentendre. Le chien a sauté, jai essayé de me défendre avec mon cartable, la bête ma arraché le sac, la déchiqueté sur la terre. Jai chuté, protégeant ma tête, mais jai senti des crocs dans mon épaule, puis plus rien.

Ce que je nai pas vu : Margot la sauvage accourait, une pelle à la main. Elle a bondi par-dessus la clôture, frappant les chiens à gauche à droite. Les bêtes ont hésité, mais elles étaient enragées et sentaient le sang. Elles se sont lancées toutes ensemble. Margot, hurlant, brandissait sa pelle. Le chef du clan bondit sur son dos, lattrapant à la nuque. Elle sest écroulée sur moi, me couvrant de son corps courbé et de sa longue jupe.

À cette heure-là, il ny a jamais un chat au village : les jeunes à lécole, les grands aux champs. Le responsable de la ferme et son collègue passaient en voiture, revenant dacheter des vaccins. Ils ont remarqué du mouvement derrière le jardin, des aboiements.

Pierre, viens voir chez Margot, cest bizarre, par là

Ils se sont rapprochés, ont découvert la scène atroce. Le sol était rouge, des cahiers et des livres éventrés. Margot gisait, face contre terre, la main rongée jusquà los. Un chien la mordait à la gorge. Les deux hommes sont sortis, tapant et repoussant la meute comme ils pouvaient. Les chiens leur sautaient dessus, mordaient au mollet. Pierre a pris la pelle couverte de sang pour chasser les bêtes. Les villageois, alertés, sont arrivés à la rescousse, fourches et fusils en main, tirant en lair. Le chef des chiens, blessé, sest enfui vers la forêt, toute la meute derrière lui.

Margot a gémi. Alors, seulement, ils ont vu, dessous la vieille, un petit garçon, tout pâle, ensanglanté. Il ne bougeait plus

Un matin, dans le froid de lhôpital, un rayon de soleil a glissé jusque sur mon nez. Jai ouvert les yeux. Les murs blancs me faisaient peur.

Où je suis ? Le souvenir revenait lentement. Jai remué la main. Maman, à côté, a pleuré de joie.

Victor, mon chéri, tu es réveillé !

Mon bras et mon épaule bandés me faisaient mal. Jai tout revu dans ma tête.

Maman, les chiens mont mangé la main, je nécrirai plus jamais ?

Non mon cœur, ils ne lont pas mangée, juste abîmée. Le chirurgien ta réparé. Tu vas guérir, tu verras, avant même de te marier ! a dit maman en plaisantant. Dis merci à Margot, cest elle qui ta protégé de son corps. Dors, mon amour

Le village tout entier a accompagné Margot au cimetière. Les chiens lui avaient dévasté bras et jambe. Son vieux cœur na pas supporté lopération.

Dès le lendemain, les hommes du village, furieux, ont abattu toute la meute en cachette. Ils ont enterré quarante carcasses dans une fosse à lécart, près de la forêt. On a retrouvé des petits, les chiots, chacun en a pris un chez soi.

Je nai manqué quun trimestre à lécole. Mon bras écrivait mal encore, mais je le rééduquais. Madame Lefèvre me félicitait ; mes copains me prenaient pour un héros !

Avec Maman, on est allé fleurir la tombe de Margot. Sur la petite plaque, on lisait : « Marguerite Roux, 90 ans jour pour jour ». Maman a pleuré.

Cest fou, comme la vie est parfois injuste Merci, Margot. Merci pour la forêt et surtout, merci davoir sauvé mon fils. Repose en paix.

À la fête de lécole, quand la sorcière a surgi au théâtre de Noël, jai éclaté en sanglots et je suis sorti. Ma main sest remise à me faire mal : jai pensé à Margot, à sa vieille jupe, à son vieux cœur.

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