Paul, tas perdu ta langue ou tu attends que ta maman déménage le canapé avec nous dedans ?
Oh Camille, tu commences déjà ? balbutia Paul, mal à laise. Maman est juste passée prendre un thé. On a papoté, puis je sais même pas quand elle est partie, jétais aux toilettes.
Aux toilettes, oui bien sûr railla Camille en plissant les yeux et pointant le buffet de lentrée. Je repose ma question. Il y avait un sac ici. Un gros sac noir. Il est passé où ? Il sest volatilisé ou il est parti faire une promenade tout seul ? Allons, avoue. Je sais combien ta mère aime tout ramener chez elle, tant que ça ne tient pas cloué au sol.
Pourquoi toujours accuser ma mère ? Peut-être que tu las déplacé toi-même. Ou alors, oui, peut-être que Maman la pris Sûrement, elle a cru que cétait des déchets Paul se ratatina, prêt à disparaître dans le carrelage.
Camille connaissait ce ton. Si Paul évitait son regard, cest quil mentait. Elle avait déjà perçu où elle voulait en venir. Jacqueline, la belle-mère, avait sans doute pensé quil sagissait dordures, et Paul sétait, comme dhabitude, tu. Classique chez eux.
Des déchets ?! Paul, cétait des affaires pour Amandine ! Certaines étaient toutes neuves, avec étiquettes ! Tout était prêt, préparé à lavance, à côté de la porte ! Javais même déjà promis ! Je dis quoi, à présent ? Que ma belle-mère est une pie, et que son fils laide à nous piller ?
La colère fit monter Camille au rouge. Son organisation ruinée, ça passait encore, mais elle voulait vraiment aider Amandine. Seule avec deux enfants et le prêt immobilier du divorce : elle courait en baskets au cœur de lhiver parce que ses bottes étaient mortes, et ne pouvait soffrir les neuves. Elle cuisinait des boulettes de pain, sans même les manger, préférant tout laisser aux enfants et invités. Elle nen parlait jamais, mais Camille comprenait.
Camille aurait pu donner de largent, mais Amandine refusait. Restaient les courses et les vêtements, et Camille, experte du shopping impulsif, avait toujours de quoi faire tourner. Deux fois lan, elle triait son armoire avant de lancer son opération dons express, direction chez Amandine.
Mais cette fois, quelque chose avait cloché. Peut-être Camille se serait-elle tue, mais ça saccumulait. Ce nétait pas la première fois.
Au début, ce nétait que broutilles.
Deux ans plus tôt, Camille sétait payée un soin hydratant hors de prix, prime au travail oblige. Quelle surprise, dès le lendemain, de trouver sur la crème vierge une vilaine traînée test.
Oh, jétais passée prendre le thé chez vous, jai vu le petit pot. Comme jai la peau sèche, je me suis dit : pourquoi pas essayer ? Si cest bien, je men achète aussi ! déclara Jacqueline, sans lombre dun remords, lorsque Camille osa aborder le sujet. Ten as pas besoin de toute façon, jen ai mis, quoi, une noisette.
Une noisette certes, mais vu que Jacqueline avait régulièrement des boutons de fièvre et semblait en pleine expérimentation florale sur son visage, Camille dut jeter la crème, peu motivée à échanger des bactéries familiales.
Après ce fut le flacon de parfum, cadeau danniversaire de Paul : pas donné, avec les notes boisées que Camille adorait. Elle rentra plus tôt que prévu, croisa belle-maman dans lentrée. Lodeur On aurait cru que Jacqueline sétait baignée dans Chanel.
Camille se tut, une nouvelle fois. Son éducation la dissuadait de faire une scène à une adulte. Elle refusait de passer pour la bru acariâtre des blagues.
Le summum ? La mijoteuse. Six mois plus tôt, Paul et elle soffrirent le tout dernier modèle connecté par appli, reléguant lancienne, proprement emballée, au fond dun placard. Pratique pour le jardin ou à vendre, on ne sait jamais.
Une semaine plus tard : plus de mijoteuse.
Paul, elle est où ? avait demandé Camille.
Maman la prise, lança Paul, absorbé par sa console.
Prise ?!
Elle a demandé ce que cétait cette boîte. Jai dit que cétait lancienne. Elle a râlé que ça prenait la poussière, proposé de loffrir à une amie. Jai dit oui.
Camille, sidérée. Cette mijoteuse, elle lavait achetée avant même de rencontrer Paul. Pour lui, filer le matériel des autres ou du couple, cétait une évidence. Même pas un texto ou une question Maman voulait, maman prenait.
Les affaires dAmandine avaient visiblement connu le même sort.
Appelle, trancha Camille. Ta mère. On va savoir où sont mes vêtements.
Camille, cest gênant Il est tard. Maman doit se reposer, tu sais bien Elle se couche avec les poules. Allez, de toute façon, ces vêtements, tu voulais ten débarrasser
Ah, tas honte ? Parfait. Dans ce cas, jappelle moi-même. Mais préviens : fini les sourires. Si tu ne défends pas la porte contre les invasions maternelles, je men charge. Mais ça sera moins doux.
Camille attrapa son portable, direction le salon, ravalant au passage toute velléité de recul. Fini de reculer : aujourdhui ou jamais, cest le droit au respect qui se jouait, ou bien demain Jacqueline la mettrait directement dehors avec ses bottes.
Allô ? Cest toi, Camille ? voix faussement mourante de belle-maman. Je venais juste de mendormir. Tout va bien ?
En effet. Jacqueline, le gros sac noir sur le buffet, il est où ?
Ah, les chiffons ? Je les ai pris. Jai pensé que tu voulais les jeter, tu sais comment tu es, tu fais des folies en shopping et après tu balances tout. Chez mon amie Hélène, sa fille, elle fait ta taille, ça tombe pile. Pauvre gosse, cinq hivers avec la même doudoune, toute déchirée. Jaurais perdu loccasion de rendre service, voyons
Jacqueline, rendre service, cest donner ses affaires, siffla Camille. Prendre sans demander chez les autres, ça sappelle du vol. Ce sac était pour mon amie, qui en a aussi besoin !
Faut pas exagérer ! grogna la belle-mère. Quel vol ? On est une famille, moi je suis la mère de ton mari, tout ce qui est à lun est à tous. Franchement, tu vas pas finir à la rue, tachèteras encore, avec ton salaire !
Lanimal enfermé dans Camille depuis des années brisa soudainement sa laisse.
Daccord, on va arrêter là. Vous comprenez pas quand on vous parle gentiment, alors ce sera autrement. Demain, je fais installer des caméras dans CHAQUE pièce !
Pardon ?! la coupa Jacqueline.
Oui ! Et à la prochaine prise de coton-tige sans permission, japporte la vidéo à la police et je porte plainte. Peu importe votre statut familial. Pour la loi, vous serez juste une citoyenne ayant commis un vol.
Mais tes folle ! Malpolie ! Je reviendrai plus jamais chez vous, tu vas voir, je vais tout raconter à Paul, quelle vipère il a épousée !
Formidable, faites donc. Bonne soirée.
Camille coupa net lappel, balança son portable sur le canapé et ferma les yeux quelques secondes, inspirant à fond pour ne pas hurler. Quand elle rouvrit les yeux Paul était là, planté dans lembrasure, avec la tête de lagneau pris dans la brume.
Camille Faut pas exagérer, non ? Caméras, police Cest maman. Ok, elle dépasse les bornes, mais cest la famille. Qui on aide, ça change quoi ?
Tout est à tout le monde, tu dis ? Camille lança un regard acéré vers le meuble télé, où trônait la chère console de Paul.
Hé, attends il se tendit dun coup.
Dis, Paul fit-elle, sucrée. Dans limmeuble, au cinquième, ya une famille pauvre avec un gamin adorable, père qui boit, mère institutrice. Le petit, hyper-poli, a même pas un vrai téléphone et ta console là, elle prend la poussière, tu y joues une fois par semaine.
Camille sapprocha à petits pas, théâtrale.
Donc, je lembarque et je loffre au gamin. Il en profiterait plus. Toi, ten rachètes une autre, tas le salaire quil faut, tu ne seras pas ruiné. Ce serait pour la bonne cause. On est une famille, non ?
Paul bondit pour barrer la route à sa console.
Tes cinglée ?! Non, cest à moi ! Jai économisé six mois ! Quel gamin ?!
Tiens donc ! Camille fit un demi-tour, sourire en coin. Ça gêne, de voir les autres décider pour tes affaires ? Quand toi aussi tes dépossédé, cest moins drôle, hein ?
Paul, écarlate, la regardait, indigné mais, au fond, réalisant ce quil ressentait. Lanalogie avait frappé juste. Il venait de passer dans la peau de sa femme et, verdict : pas fan.
Ok, jai compris, souffla-t-il. Je vais je vais en parler avec Maman.
Déjà fait, moi. Ton boulot, maintenant, cest me laisser défendre la maison. Sinon, ta console sera la star du prochain don caritatif. Et cest pas une blague.
Un mois passa.
Pendant trois semaines, le rideau de fer sabattit entre Camille et belle-maman. À la quatrième, Jacqueline tenta un assaut téléphonique à son fils.
Pauletteee, mon trésor Jai fait des clafoutis aux cerises rien que pour toi ! Tout moelleux, qui fondent dans la bouche ! Je peux passer te déposer le petit-déj ?
Paul, qui massacrait une assiette de pâtes et knackis, déglutit à contre-cœur. Son estomac gargouilla : la guerre du ventre était déclarée.
On vient de finir de manger, Maman hésita-t-il en jetant un œil à Camille.
Bah, tu mangeras ça ce soir ! Rien de tel que du fait-maison à ton retour.
Paul sarrêta. La tentation était grande Mais limage de sa console fila aussitôt dans sa tête. Il se souvint de la menace de Camille.
Non Maman, répondit-il dun ton ferme. Ramène rien, viens pas.
Quoi ? Tu laisses même plus entrer ta mère à cause de trois pauvres fringues ?
Maman, sil te plaît On se voit samedi au café ou chez toi, comme tu veux. Mais chez nous, plus de visites, daccord avec Camille : plus dinvités.
Ok Je vois, tes castré !
Bip-bip, ça raccroche. Silence pesant dans le salon. Camille cessa de feindre de regarder son portable et remercia Paul du regard.
Merci.
Bof, marmonna-t-il. Les clafoutis de Maman sont déments, mais la paix à la maison, ça na pas de prix.
Malheureusement, Camille et Jacqueline ne se sont pas réconciliées. Jacqueline na jamais cessé de tenter une percée, mais la frontière restait close. Certes, des clafoutis sont restés sur le carreau, mais en échange, beaucoup de disputes ont disparu avec eux.







