« Je te quitte », murmura son mari, coupable. Mais à sa grande surprise, sa femme éclata simplement …

Je te quitte, prononça mon mari avec une voix coupable. À sa grande surprise, je me mis simplement à rire.

Javais une amie, Sylvie, qui, après son divorce, répétait : « Jai été mariée vingt ans à un fantôme. » À cette époque, cela me paraissait exagéré.

Mais quand Philippe oublia une nouvelle fois notre anniversaire de mariage alors quil savait précisément la date de la fête de la voisine du rez-de-chaussée quand il ne remarqua plus mes nouvelles coiffures, tout en complimentant le look de la boulangère, quand, sur les photos de famille, on avait lair de passagers de métro côte à côte sans rien en commun, jai compris que Sylvie disait vrai.

Il y a eu cet homme, physiquement présent, mais émotionnellement parti. Qui partageait le lit, mais pas la vie. Qui mappelait sa femme mais me traitait comme une colocation courtois, mais distant.

Et le pire : moi-même, je suis devenue ombre. Javais cessé dattendre de notre mariage plus quune routine partagée.

Jusquau jour où il prononça cette phrase fatidique.

Je te quitte, dit Philippe en baissant les yeux.

Je me suis mise à rire doucement, dun rire fatigué.

Toutes ces années, jétais comment dire son refuge, son coussin dépaule. Quand il avait des ennuis cétait moi. Malade cétait encore moi. Quand ses amis ne saisissaient pas son « génie », cétait la fidèle Claudine qui encourageait.

Vraiment ? ai-je demandé sans lâcher ma tasse de thé. Et pour aller où ?

Philippe se tortilla. À quarante-huit ans, il rougissait comme un adolescent à son premier bal.

Chez Camille. Elle comprend ma sensibilité artistique.

Ah, cette « sensibilité artistique »! Chez un plombier municipal Certes, il avait acheté une guitare il y a deux ans, essayait toujours de maîtriser trois accords.

Je le regardai, posant ma tasse : crâne dégarni, ventre arrondi, mine perpétuellement boudeuse. Où était passé le jeune homme que javais épousé ?

Je vois. Et comment va-t-on partager lappartement ?

Philippe fut décontenancé par mon ton affairé. Claudine, tu nes pas triste ?

Pourquoi le serais-je ? Jai compris depuis longtemps quon vivait comme des colocataires. Honnêtement, je suis curieuse : comment feras-tu sans moi? Qui te lavera tes chaussettes ? Qui achètera tes médicaments pour lhypertension ?

Il ouvrit des yeux ronds. Il sattendait aux larmes, aux scènes, à ce que je tente de le retenir. Au lieu de ça, je discutais ménage et finances.

Camille commença-t-il maladroitement.

Quel âge a-t-elle ? intervins-je. Je parie quelle est jeune et belle, et ne veut pas se marier, nest-ce pas? Pourquoi se lier, quand elle a déjà un compagnon pour samuser.

Philippe pâlit : comment savais-je cela?

Jai ramassé la vaisselle.

Tu viendras chercher tes affaires demain après le travail. Ça te va ?

En allant laver les tasses, je sifflotais un air du vieux Paris. Pour la première fois depuis des années je sifflotais!

Philippe resta planté là, perdu, tel un acteur oublié sans texte.

Au début, il pensa que ça ne serait quune pause dans la vie commune. Comme des vacances.

Il loua un petit studio, juste en face de chez Camille pratique! et demanda le divorce en urgence, comme sil craignait de changer davis.

Les papiers sont prêts? mappelait-il chaque semaine. Je je loue un appart, pour linstant.

Bravo, lui répondais-je calmement. Vas-y, continue.

Que dire de plus ? Vingt ans de vie commune réglés en deux mois, si on veut vraiment.

Moi aussi, je ne restais pas oisive. Pour la première fois depuis des lustres, je faisais ce dont javais envie. Le temps sétirait devant moi.

Je me suis inscrite à la salle de sport. Acheta une nouvelle robe sur lavenue des Champs-Élysées. Jai troqué mon châtain « pratique » pour un roux éclatant. Philippe avait toujours dit que le roux ne mallait pas.

Claudine, tas perdu la tête! sétonna Sylvie. Il reviendra ! Tous les hommes reviennent après six mois ou un an.

Je nai pas envie quil revienne, lui répondis-je en me contemplant dans la glace.

Quest-ce qui nous unissait ces dernières années? La routine? Les factures partagées? Le lit où lon dormait dos à dos?

L’amour sétait évaporé, lentement, goutte après goutte, quand il ne remarquait plus mes efforts. Puis tout sétait évaporé, comme leau dune vieille casserole sur le fourneau.

Philippe, lui, savourait sa liberté!

Camille nétait pas Irène. Elle ne râlait pas pour les chaussettes égarées, ne réclamait pas daide pour le ménage, ne lui rappelait pas ses rendez-vous médicaux.

Philippe, tu es passionnant! soufflait-elle dans son cou. Parle-moi de ton travail Et si jenfilais ta chemise? Cest si romantique!

Il se sentait comme dans un film français. Jeune amante, appartement à soi, aucune contrainte. La vie rêvée!

Tu es libre ? demandait Camille.

Comme le mistral ! riait-il.

Au bout de trois mois, Philippe commença à regretter Non pas moi ! Mais la stabilité, peut-être. Camille, charmante, était aussi imprévisible. Un week-end avec ses copines, puis soudain le besoin de « réfléchir à la relation ».

Et surtout elle ne cuisinait jamais. « Je suis créative, pas le temps pour des casseroles! »

La livraison de plats dépannait, mais Philippe se surprenait à penser aux quenelles maison de Claudine.

À Noël, Camille eut un nouveau « projet ». Elle voulait devenir blogueuse.

Philou, chéri, minauda-t-elle, il me faudrait une vraie caméra, des lampes, et cet appartement est trop sombre pour filmer.

Ses économies fondaient deux loyers, restau, cadeaux Camille en voulait toujours plus.

Mais le coup du sort arriva en mars.

Mars amena limprévisible.

Philippe fut diagnostiqué dune maladie incurable. Stade avancé. Les médecins parlaient de un an, deux peut-être avec chance.

Il écoutait les médecins parler chimio, opérations, statistiques Les mots flottaient, lourds comme les volutes dune cigarette Gauloise.

Vous aurez besoin de soutien, insista le médecin. Seul, ce sera difficile.

Du soutien? Il navait que Camille. Belle, jeune Camille, starlette à son bras, murmurant à propos de sa créativité.

Il rentra chez elle, mains tremblantes de peur et de rage.

Camille, il faut quon parle.

Oh Philou, attends! Jai un masque sur le visage, ne me regarde pas ainsi!

Se regarder, voilà le vrai masque.

Camille, assieds-toi. Cest sérieux.

Elle sinstalla sur le bord du canapé, sourire aux lèvres. Dans son regard : attente dun cadeau, une surprise Une bague?

Jai un cancer. Pas beaucoup de temps, disent les médecins.

Son sourire fondit comme sorbet au soleil.

Quoi?! Tu vas te soigner? Et les opérations ?

On va essayer, mais aucune certitude.

Camille blêmit, se leva, marcha dans lappartement. Puis se rassit.

Philippe, cest affreux, balbutia-t-elle, la voix tremblante, mais sans tendresse. Quest-ce que ça change pour nous?

Je pensais quon traverserait cela ensemble

Ensemble?! sécria-t-elle, se levant si brusquement que sa robe souvrit. Philippe, jsuis pas prête! Tu comprends ? Je suis jeune ! Jai une vie à vivre, pas à jouer linfirmière!

Camille

Non ! lançait-elle, agitée. Je ne veux pas être veuve ! Jai des projets, des rêves! Je dois penser à moi!

Et là, Philippe comprit. Elle ne le quittait pas elle ne lavait jamais aimé.

Pour elle, il était une source. Dargent, de loisirs, de sécurité. Malade, il devenait un fardeau.

Philippe, pardon, sanglotait-elle. Je peux pas. Comprends-moi. Je tiendrai pas le choc.

Tu tiendras, répondit-il calmement. Mais sans moi.

Il se rhabilla et partit. Elle ne le retint pas, pleurant dans le téléphone : « Tu sais ce quil ma fait?! »

Philippe resta seul. Vraiment seul. Dans son studio, ses résultats médicaux et une bouteille dArmagnac.

Philippe revint me voir en novembre.

Devant la porte, aminci, cheveux en bataille, il tenait un sac de pharmacie.

Claudine, je peux entrer?

Je restai silencieuse un moment, le détaillant comme un étranger. Dune certaine façon, cen était un celui quil aurait pu être sil avait compris la valeur dune famille sans attendre la maladie.

Entre.

Il sinstalla au même vieux buffet où jadis il avait annoncé le divorce. Cette fois, il dit :

Camille ma quitté dès quelle a su pour le cancer. Même pas attendu lopération. Elle a dit quelle était trop jeune pour finir veuve.

Je vois, répondis-je en infusant le thé, tranquille, ordinaire.

Je posai la tasse devant lui.

Quattends-tu de moi, Philippe?

Jai compris, balbutia-t-il. Des mois de traitement, seul. Je mesure maintenant le bonheur davoir une vraie épouse à ses côtés. Pas une amante une épouse.

Et donc?

Je voulais te demander pas de revenir, non de me pardonner.

Je hochai la tête :

Daccord. Je te pardonne.

Et puis, dit-il en avalant sa salive, peut-être parfois passer me voir? Je nexige rien, mais la solitude meffraie.

Je buvais mon thé, longue pause.

Philippe, tu te souviens? Lannée passée, tu mas dit que jétais devenue fade, que la jeunesse sétait enfuie, quà mes côtés tu te sentais vieux.

Claudine

Attends, coupai-je. Tu as dit que moi, je devais comprendre que tous les hommes de notre âge veulent de la nouveauté.

Il baissa les yeux.

Eh bien, repris-je en me levant, moi aussi, jai besoin de nouveauté. Pour la première fois depuis vingt ans, je vis pour moi. Et tu sais quoi? Jaime ça.

Mais je suis malade!

Philippe, mon ton était bas, mais ferme : tu es parti en pleine forme, choisissant la jeunesse et la passion au lieu de lamour et la fidélité. Maintenant, affaibli, tu voudrais que je devienne ton infirmière?

Claudine, je ten prie

Je vais te trouver un bon médecin. Te donner le contact des services sociaux. Mais je ne vivrai pas ta vie à ta place.

Je laccompagnai jusquà la porte.

Je ne suis pas cruelle, Philippe. Jai simplement compris que la compassion noblige pas à soublier soi-même.

Derrière la fenêtre, je le vis traverser lentement la cour.

Et pour la première fois depuis un an, je ne ressentais ni douleur ni culpabilité. Juste un étrange soulagement.

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Enceinte d’un collègue marié, il me laisse à la merci du destin