La colère de Paul
Aujourdhui, jai enfin ramené la petite Louise à la maison, après sa naissance à lhôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. Paul nous attendait dans le salon, les bras croisés et un air grave sur le visage. Il na que huit ans, pourtant sa maturité me surprend à chaque instant. Depuis des semaines, il était tout excité à lidée davoir une petite sœur, mais maintenant, devant elle, quelque chose avait changé.
Elle est là ? demanda-t-il, sans sapprocher, la voix glaciale.
Oui, mon garçon. Viens voir ta sœur, lui ai-je dit, lui montrant la petite Louise enveloppée dans sa couverture rose.
Paul resta immobile, nous observant de loin comme des inconnus.
Elle est sortie du ventre de maman, murmura-t-il en baissant la tête. Moi, non. Je ne suis pas comme elle.
Ses mots mont frappé en plein cœur. Pendant trois ans, nous avions abordé son adoption avec naturel et joyeux, croyant quil avait compris quil était notre fils autant que nimporte quel enfant. Mais larrivée de Louise a réveillé en lui des peurs inattendues.
Paul…
Les copains à lécole mont dit que maintenant vous aimerez plus Louise, parce quelle est votre vraie fille ! sest-il écrié, les larmes coulant sur ses joues. Et moi, je suis juste de passage !
Avant que je puisse répondre, il sest laissé tomber par terre, en pleine tragédie.
Je ne veux pas delle ! Ramenez-la à lhôpital ! cria-t-il en donnant des coups de pied contre le canapé. Jétais le premier ! Jétais votre seul enfant !
Les pleurs de Louise ont commencé, accentuant le chaos. Paul sest encore plus énervé.
Voyez ! Elle pleure et je nai rien fait ! Vous allez dire que cest à cause de moi ! sanglota-t-il en frappant le sol de ses petits poings.
Mon cœur sest brisé, mais jai essayé de rester calme. Jai confié Louise à ma femme, puis je me suis assis au sol, près de Paul, sans encore le toucher.
Paul, je comprends ta colère, lui ai-je dit doucement. Tu sais quelle est la différence entre toi et Louise ?
Elle est meilleure que moi ! hurla-t-il entre deux hoquets, essuyant son nez avec sa manche. Vous l’avez conçue et moi, vous mavez trouvé parce que mes vrais parents ne voulaient pas de moi !
Non, mon fils, ce nest pas vrai, ai-je répondu, la gorge serrée.
Si, cest vrai ! cria-t-il, me tournant le dos. Vous allez jeter mes jouets pour lui faire de la place ! Mon lit aussi, vous allez lui donner !
Paul, écoute-moi…
Non ! Je ne veux rien entendre ! dit-il en se bouchant les oreilles. Je veux quelle parte ! Je la déteste !
Jai pris une bonne inspiration. Je savais que toute cette rage cachait surtout une grande peur.
Mon garçon, la différence, cest que pour Louise, on na pas eu à chercher. Mais toi, on ta choisi parmi des centaines denfants, parce quon savait que tu étais parfait pour nous.
Il sest lentement retourné, le visage rouge et mouillé de larmes, mais il ne criait plus.
Vous… vous avez vraiment fait tout ça… pour moi ? demanda-t-il, la voix tremblante.
Oui, vraiment. Quand je t’ai vu la première fois, jai su que tu valais toutes nos attentes. Louise est venue quand cétait le moment, mais toi, tu as été une décision damour.
Paul a essuyé ses larmes sur la manche de son pull.
Mais… vous nallez pas laimer plus quelle ?
Cest impossible, mon fils. Le cœur des parents, ça fonctionne autrement. Il grandit assez pour accueillir tous les enfants. Maintenant, vous êtes tous les deux nôtres, tous les deux frères et sœur.
Il est resté pensif quelques instants, digérant mes paroles. Puis il sest approché lentement, et a effleuré la petite main de Louise qui dormait paisiblement dans les bras de sa maman.
Elle est toute petite, murmura-t-il, étonné par la douceur de sa peau.
Comme tu létais aussi.
Je peux la porter ?
Bien sûr.
Je lui ai installé Louise avec précaution dans ses bras. Paul la regardée avec un mélange démerveillement et de tendresse qui ma rempli despoir.
Bonjour, petite sœur, murmura-t-il. Je mappelle Paul, ton grand frère. Je serai toujours là pour toi, je te le promets.
Louise a ouvert les yeux comme si elle lavait entendu, et pour la première fois depuis des jours, Paul a souri. Ce moment ma appris quun cœur blessé peut guérir avec quelques mots sincères, et quen famille, lamour est toujours une histoire choisie.





