Après une nuit blanche aux urgences, Tatiana rentre exténuée sous la neige fondue de Paris—entre gli…

Après une longue garde de nuit à lhôpital, je navais plus la force de faire un pas. Les gels avaient laissé place au dégel, la neige tombait chaque jour sans répit, rendant les rues de Lyon glissantes sous une bouillie détrempée. Je me surprenais régulièrement à trébucher sur la glace cachée sous cette couche molle.

Durant toute la nuit, pas une minute de répit. Un petit garçon admis en urgence pour une appendicite, puis une vieille dame avec une fracture du col du fémur. On dirait que tout le monde attend la nuit pour appeler le SAMU et se retrouver à l’hôpital. Je ne pensais quà une chose : rentrer chez moi et meffondrer dans mon lit. Je marchais en regardant le trottoir, absorbé par mon seul souci de ne pas glisser. Cest alors quun homme surgit presque de lombre dun immeuble, me barrant le passage. Je me figeai et levai les yeux.

Devant moi se tenait un quadragénaire à lallure marginale. Son visage était couvert déraflures, ses vêtements étaient sales, détrempés, visiblement empruntés à quelquun dautre, peut-être même extirpés dune poubelle. Jessayai de le contourner, car courir était impensable dans mon état.

Excusez-moi… pourriez-vous maider ? souffla-t-il soudain dune voix nerveuse.

Ma formation dinfirmier me forçait à réagir à ce genre de demande. Je stoppai.

Je… Il se prit la tête entre les mains, ferma les yeux un court instant. On ma jeté hors dun train. Heureusement, il y avait beaucoup de neige, jai eu de la chance de ne rien me casser, je ne men sors quavec des bleus.

Faut moins boire marmonnai-je, tentant de passer le plus vite possible.

Mais non, je navais bu que du thé ! On a dû glisser quelque chose dans mon verre, parce que je me suis endormi dun coup. Ils mont tout dérobé, même mes vêtements. Heureusement quils ne mont pas éjecté tout nu ! Cétait pas loin de votre station.

Vous navez pas eu de chance. Vous devriez aller à la police et à lhôpital. Vous avez mal à la tête ? Nausée ? Probablement une commotion cérébrale repris-je, voulant contourner lhomme qui restait là, immobile.

Je suis déjà passé au commissariat. Le prochain train nest que dans plusieurs heures. Les policiers mont conseillé dattendre, mais ils ne retrouveront jamais les voleurs. Je voyageais avec un vieux monsieur à lair de professeur, une barbichette, des lunettes on ma dit que probablement tout cela était factice, quil devait avoir des complices. Bref, finalement, je men sors bien. Jaurais juste besoin de prendre une douche, de me changer. Je vous rendrais les vêtements, promis.

Vous êtes gonflé ! Et pourquoi pas la clé de mon appart, tant quon y est ? m’indignai-je devant sa requête.

Vous voyez ? Tout le monde me fuit. Pourquoi personne ne me croit ? Il leva les yeux au ciel avec un regard si désespéré que la compassion me gagna. Je lobservai plus attentivement : miteux, mais son français était impeccable. Un vrai SDF naurait pas ce langage.

Je soupirai. Bon, rentrez, sinon vous allez finir par attraper la crève. Je trouverai bien de quoi vous vêtir.

Merci, vraiment Les autres partaient en courant sans mécouter.

Lorsquon arriva à mon petit appartement, je mécroulai sur le banc de lentrée. Mes jambes tremblaient, mes paupières se fermaient toutes seules.

Filez à la salle de bains fis-je en désignant la porte du couloir. Je vais fouiller pour vous trouver des habits. Cest quoi votre nom ?

Michel, répondit-il, puis il trouva la lumière et ferma la porte derrière lui. Le bruit de la douche ne tarda pas à retentir.

Je poussai un soupir. Oublier le repos, ce ne serait pas pour ce matin. Mon frère habite à Paris depuis longtemps, mais quelques vieilles fringues traînaient encore. Je rassemblai un jogging, un pull et déposai tout devant la porte de la salle de bain.

Je mis de la soupe à réchauffer et massis, songeur. Si ma mère rentre maintenant, elle va forcément se faire des idées : un homme sous la douche et moi en train de préparer la tambouille ! « Pourvu que le marché ou la voisine la retienne », grommelai-je intérieurement. Mais évidemment, le destin en décida autrement. La serrure tourna.

Claire, tu es là ? lança ma mère, tandis que je passais la tête dans le couloir. Je tappelais sous la douche mais cest pas toi ? Cest qui ?

Maman, ne ténerve pas. Un monsieur est tombé du train, tout mouillé, sans rien sur lui. Il va juste se changer et il repart.

Cest pour lui que tu as sorti les fringues dArnaud ? Quest-ce qui lui est arrivé au juste ?

Je viens de te le dire On la dépouillé.

Et tu lamènes à la maison ? Tu nas pas réfléchi quil pourrait être voleur ou pire ? Heureusement que je suis rentrée ! Il vaut mieux appeler la police.

Maman, il y est déjà allé. Les trains de jour ne circulaient pas sur la ligne à cause des travaux. Il se lave, il sen va, cest tout.

Le bruit de la douche cessa, la porte souvrit puis se referma. Il avait pris les vêtements, devinai-je.

Ma mère, installée face à la porte du salon, attendait de pied ferme. Michel entra dans la cuisine, gêné, salua poliment. Il avait sans doute entendu notre conversation.

Montrez-moi ça On vous a dévalisé en plein jour, vous, gaillard comme vous êtes ? insista ma mère, suspicieuse.

Désolé de débarquer chez vous, madame Je faisais le trajet de nuit pour assister au mariage de ma fille à Bordeaux. On a drogué mon thé, et hop, plus de portefeuille, plus dhabits. On ma jeté du train à proximité, jai eu de la chance de tomber dans la neige. Plus de téléphone, plus de papiers, plus de sous

Et comment avez-vous atterri ici ? On nhabite tout de même pas à côté de la gare !

Maman, laisse-le manger ! assénai-je. Tenez, Michel, jai réchauffé un bol de soupe.

Claire, petite, tu recueillais déjà les chats errants et les chiots Maintenant, cest les hommes tombés du train ! Mais elle sécarta tout de même pour libérer une place.

Mangez, mais, je vous préviens si ma mère vous adopte, vous ne ressortirez pas d’ici vivant, plaisantai-je avec ironie.

Cest parce que tu passes ta vie à lhôpital Aucun homme, que des vieux ou des gamins ! Bientôt trente ans, il serait temps de te caser. Comment veux-tu que je meure tranquille si tu restes seule ?

Maman, tais-toi ! Michel va nous prendre au sérieux

Bon, bon, elle s’en alla avec ses suspicions sous le bras.

Votre mère a du caractère, me lança Michel.

Elle a élevé mon frère et moi seule. Elle a peur que je finisse abandonnée, comme elle.

Ah Vous êtes médecin ?

Non, infirmière. Mais au fait comment allez-vous acheter un billet sans papiers ni argent ? mangoissai-je.

Les policiers ont dit qu’ils m’aideraient. Pourriez-vous me passer votre téléphone ? Jaimerais prévenir ma fille que je ne viendrai pas au mariage. Et contacter un ami.

Je lui déposai le téléphone près de la table et, en passant devant la chambre, japerçus ma mère en train dentasser sa petite boîte à bijoux.

Quest-ce que tu fais, maman ?

Chut ! murmura-t-elle. Sil est vraiment voleur ? Je vais planquer ça chez tante Hélène.

Je la laissai faire, lhabitude avait la vie dure.

Michel téléphona. Au visage, pas démotion chez sa fille à lannonce de son absence au mariage. Il appela un autre ami et chercha ladresse.

Mon chauffeur va venir me chercher bientôt. Je naurais sans doute pas dû prendre ce train. Mon ex-femme navait pas envie que je croise son nouveau mari à la fête. Cest ma fille qui ma invité. Jaurais dû mabstenir.

Un chauffeur ? Mais qui êtes-vous donc ? demandai-je, surprise.

Dans lensemble, Michel me plaisait bien. Dans les affaires de mon frère, il semblait respectable, même si cétait un peu étroit.

Je dirige avec un ami une petite entreprise de réparation électroménager. Rien de fou, juste un modeste business. Mon associé ma déconseillé de prendre la voiture, alors jai opté pour le train. Jaurais mieux fait de prendre lavion. Je ne vais plus vous encombrer, dans quelques heures je serai parti, vous pouvez souffler.

Pourtant, je regardai Michel, me rappelant les paroles de ma mère. Peut-être avait-elle raison : jaimerais tant, parfois, rentrer du travail et trouver mon mari, des enfants qui mattendent. Jai bientôt trente ans, et je vis toujours avec ma mère, sans avenir apparent. Javais aimé, jadis. Jétais fiancée à Laurent, mais un soir, je suis rentrée plus tôt et lai trouvé dans mon lit avec ma meilleure amie. Jai perdu le futur mari et lamie dun coup.

Vous êtes quelquun de bien. La vie vous sourira, jen suis certain, dit soudain Michel, me tirant de mes pensées.

Et vous, pourquoi êtes-vous seul ?

Le destin Jai divorcé. Impossible de trouver la bonne personne. Les femmes sont devenues si calculatrices les hommes aussi dailleurs. Mais pardonnez-moi, je vous ai empêché de vous reposer après votre garde.

Nous avons bavardé encore longtemps. La nuit tombait quand le téléphone sonna.

Cest sans doute mon chauffeur, Sacha. Michel sexcusa, utilisa mon téléphone. Jai ajouté mon numéro, sous Michel du train. Je sais que vous nappellerez pas, mais si jamais Merci pour tout. Je vous ramènerai ces vêtements. Si je croise votre mère, excusez-moi auprès delle ; je crois quelle me prend pour un voleur.

Ce pauvre homme croisé par hasard, je n’avais pourtant aucune envie de le laisser partir. Mais qui étais-je, qui était-il Je souris Évitez de vous retrouver dans ce genre de galère à lavenir.

Plus jamais ! Désormais, que la voiture ou lavion. Les trains, cest terminé ! Michel esquissa un sourire.

Je le regardai descendre dans la nuit lyonnaise, sarrêter près dune berline, se tourner vers ma fenêtre Il me fit un petit signe de la main.

« Voilà… Il ma déjà oubliée, demain il ne pensera plus à moi. »

Il est parti ? demanda ma mère en rentrant du palier.

Dabord tu râlais parce que je lavais accueilli, maintenant tu me reproches de lavoir laissé filer.

Il avait une bonne tête

Alors pourquoi aller cacher tes bijoux ?

Vieille bique que je suis soupira-t-elle.

Trois semaines passèrent. Noël approchait. Jen venais à douter de la réalité de cette drôle de nuit, me demandant si toute lhistoire nétait pas le fruit de mon imagination. La garde de la Saint-Sylvestre sannonçait calme, à la clinique. Une minuscule guirlande décorait la salle de repos. Peu de patients étaient hospitalisés les urgences attendaient toujours le lendemain, après les festivités. Lespoir : dormir un peu.

On est encore de garde ensemble, Claire ? lança le chirurgien, docteur Verly, un sourire entendu aux lèvres.

Je savais très bien quil sarrangeait pour quon travaille ensemble la nuit. Sa réputation de coureur des jeunes infirmières nétait plus à faire. Je faisais mine de ne rien remarquer.

Venez vite, Claire, il se passe quelque chose ! sexclama Lucie, du service daccueil, en interrompant notre discussion.

Déjà une urgence ? Verly attrapa son masque, fourra ses gants dans la poche.

Il y a le Père Noël, un vrai, avec un grand sac de cadeaux ! Il veut absolument aller voir les patients, pour leur donner le sourire. Jouvre ?

Un Père Noël ? Pourquoi pas, ça changera les idées à tout le monde ! Venez, Claire, on va voir cet énergumène.

Depuis le couloir, on entendait la voix grave dun homme dans le hall. Drappé dans un manteau rouge brodé, barbe blanche, bonnet de laine et gros sac sur lépaule, le Père Noël baratinait les soignants pour entrer dans le service.

Je viens tout droit de Finlande et vous me bloquez à lentrée ! lançait-il, théâtral.

Il me semblait qu’il vivait au Pôle Nord glissa Verly, moqueur. Bon, tâchez de ne pas réveiller tout le monde !

Le Père Noël fit la tournée des chambres, offrant des clémentines et des papillotes, par poignées généreuses. Les anciens rayonnaient de joie. DAlice, notre collègue, courut à sa rencontre pour quémander sa visite dans son service. Le Père Noël sembla hésiter, me regarda, confus.

La Mère Noël, je ne la prête pas ! sesclaffa Verly en me bloquant le passage. Avec ta propre assistante, Père Noël !

Au bout dun quart dheure, il revint, manteau ouvert, bonnet et barbe à la main, son sac vide. Je me mis à rire.

Javais deviné votre service de garde ! Je voulais simplement vous surprendre, vous donner un peu de joie pendant le réveillon Alors ? demanda Michel, un brin inquiet.

Mission accomplie : nos mamies vont papoter jusquau matin maintenant, répondis-je, hilare.

On dirait bien que je fais garde tout seul, cette nuit ! sourit Verly, théâtral. Allez Claire, profitez de la vie avec le Père Noël.

Je nai pas hésité longtemps. Un mois plus tard, je posai ma démission et partis vivre avec Michel. Ma mère était folle de joie : « Ma fille casée Je peux mourir tranquille ! Enfin, non. Bientôt vous aurez des enfants, qui les gardera, sinon moi ? » Elle décida, du coup, de rester encore un peu.

Pourquoi tout ce qui nous blesse est-il vu comme le sort, et ce qui nous rend heureux comme un simple hasard ? Finalement, les deux vont toujours de pair. Cette nuit-là, jai appris quune rencontre fortuite pouvait changer le fil dune vie ordinaire.

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UN VOYAGE INOUBLIABLE À TRAVERS LA FRANCE