Vas-y, fais attention au coin !
Laurent attrapa la boîte lourde juste au moment où Éloïse retenait la porte avec son coude. Un côté du carton se déforma dangereusement, dévoilant une pile de livres, et elle y glissa le genou comme dans un ballet.
Tu avais dit que cétait la vaisselle.
Je me suis trompé. Laurent se glissa dans le hall, laissant une trainée grise sur le mur fraîchement peint. La vaisselle est dans celle-ci, la bleue.
Éloïse leva les yeux au ciel sans rien dire. Leur nouvel appartement sentait le plâtre, la peinture et un arôme de promesses, frais et étrange une odeur de commencement. Résidence moderne, grandes baies vitrées, parking souterrain. Tout ce dont ils rêvaient depuis trois ans, à mettre de côté chaque euro.
Tu sais, mon chef ma proposé de piloter un nouveau projet, Éloïse sinstalla sur le rebord de la fenêtre, observant son mari déballer une boîte de plus. Si je réussis, la promotion est presque acquise.
Laurent releva la tête, dans ses yeux une fierté mêlée à une légère inquiétude.
Tu vas bosser tard, encore ?
Ne tinquiète pas, cette fois tu ne survivras pas uniquement grâce aux sandwichs. La charge reste raisonnable.
Il esquissa un sourire et la tension née du déménagement sallégea, doucement…
…Une semaine plus tard, un autre couple sinstalla à lappartement voisin. Ils les croisèrent dans lascenseur : un homme grand à la carrure athlétique et au sourire franc, accompagné dune petite blonde saturée de sacs de boutiques de luxe.
Marc ! Il tendit la main comme sils étaient déjà amis. Et voici Faustine, ma femme. Maintenant, on est voisins, préparez-vous à faire la fête !
Éloïse, répondit-elle, serrant sa poigne marquée, notant la force du geste et la voix trop sonore. Ravie de vous rencontrer.
Venez chez nous samedi ! Faustine attrapa le bras de Marc. On fait une pendaison de crémaillère.
Laurent sourit largement :
On viendra, cest promis !
Éloïse garda le silence, un léger picotement sous les côtes, quelle attribua à la fatigue.
Le premier vendredi fut relativement calme : la musique sarrêta vers minuit. La fois suivante, la fête dura jusquà deux heures. À la troisième semaine, Éloïse gisait insomniaque sur le matelas, fixant le plafond alors que les basses traversaient les murs. Trois heures du matin. Puis quatre.
Laurent, elle le secoua. Laurent, tu entends ça ?
Il marmonna quelque chose, enfouissant sa tête sous la couette. Pour lui, dormir était instantané : un canon naurait pas suffi à le réveiller.
Lundi, le chef lappela dans son bureau.
Éloïse, que se passe-t-il ? Trois erreurs dans le rapport. Trois, tu te rends compte ? Depuis que tu es là, jamais une seule.
Elle cligna des yeux, cherchant ses mots. Ses paupières de plomb, sa pensée engluée.
Pardon. Ce nest pas dans mes habitudes.
Mais cela se reproduisit. Encore. Et encore.
Tu devrais aller leur parler ? proposa Laurent en tortillant ses pâtes pendant le dîner. Marc est cool, on peut trouver un terrain dentente.
Éloïse souffla entre ses dents.
Daccord. Laisse-moi essayer.
Marc ouvrit la porte, derrière lui la musique battait son plein, des ombres dansaient.
Ah, la voisine ! Entre, viens …
Marc, Éloïse croisa ses mains pour cacher leur tremblement. Il faut quon parle. Ta musique… On ne dort plus. Je dois me reposer pour bosser.
Il lobserva, tête penchée, amusé, intrigué.
Détends-toi, Éloïse. On na quune vie, profite !
Je suis très sérieuse. Au moins, calme après minuit…
Faustine ! il cria en linterrompant. Viens voir écoute !
Faustine glissa vers eux, verre de vin à la main.
Quest-ce quil y a ?
La voisine trouve quon est trop… vivants.
Ils échangèrent un regard et éclatèrent de rire.
Oh Éloïse, Faustine balaya le sujet dun geste. Viens plutôt te joindre à nous ! Tes trop tendue, tu te fais du souci pour rien Bon, on doit y aller, les invités nous attendent !
La porte claqua. Éloïse resta seule dans le couloir, écoutant la musique hurler derrière la cloison.
…À la gestion, une femme au visage fatigué, derrière une pile de dossiers.
Du bruit ? Portez plainte à la police.
Jai déjà fait. Trois fois.
Alors recommencez. Et apportez des preuves. Des enregistrements, témoignages, mesures de décibels. Sans preuve, on ne peut rien faire.
Éloise acheta un dictaphone professionnel. Chaque vendredi et samedi, dun geste méthodique, elle appuyait sur enregistrer, annotant les heures dune écriture soignée : 15 mars, samedi, 01h47-03h52. 16 mars, dimanche, 02h15-04h30…
Elle apporta la pile denregistrements au commissariat, convaincue que laffaire avancerait.
…Deux jours plus tard, la musique devint plus forte. Elle fut suivie de coups rythmés quelquun tapait au mur à coups de poing ou de pied, encore et encore.
Ils savent, Éloïse murmura, épaule contre la paroi. Ils savent et maintenant…
Le mal de tête devint son compagnon sourd, accablant, battant les tempes. Linsomnie franchit un cap : langoisse la traversait comme des flux, comprimait sa gorge, étouffant son souffle.
Tu dramatises, Laurent passa son bras sur ses épaules, mais elle se déroba. Ils font du bruit, certes. Tout le monde vit comme ça.
Tu ne comprends pas. Tu ne comprends rien.
Dans son regard, rien que de la confusion. Éloïse comprit quelle serait seule à régler ça.
Partons chez maman, souffla-t-elle une semaine plus tard. Sil te plaît. Faut que je quitte cet endroit, juste quelques jours. Je travaille à distance, je peux éviter le bureau.
La campagne les accueillit avec lodeur de lherbe fraîche, le grand silence. Madeleine sortit sur le perron, sessuyant les mains à son tablier.
Ma chérie. Elle serra Éloïse contre son épaule chaude, humant le parfum de lenfance. Tu as maigri… tu ne prends pas soin de toi.
Le silence enveloppait, berçait, guérissait. Plus de musique. Plus de cris. Juste les feuilles qui bruissent, les vaches au loin.
Mais après trois jours, il fallait retourner. Au travail. À l’appart. Aux voisins.
Le problème restait entier.
Éloïse, sur la terrasse, enfouie dans un vieux plaid de sa mère, regardait le soleil sengloutir derrière les bois. Le silence dense, palpable, presque oublié. Une idée se glissa dans sa tête folle, sauvage, délicieusement tentatrice.
Maman, Éloïse se tourne vers Madeleine qui triait des pommes dans une corbeille. Tu te souviens dAgnès ? Celle qui a eu cinq enfants dans un studio ?
La pauvre… Ah, si ! Et tu imagines, les jumeaux sont tout nouveaux, à quarante ans, la chance !
Éloïse mordilla sa lèvre. Sept enfants. Des jumeaux bébés. Un studio minuscule.
Et si quelquun leur proposait de vivre gratuitement ? Pour lété. Un bel appartement ? Juste à payer les charges ?
Madeleine leva la tête, plissa les yeux.
Tu fous quoi Éloïse ?
Pas de réponse. Son plan se formait, net et irrévocable.
Laurent fut mis au courant le dernier. Éloïse lui expliqua le soir du départ, alors quils pliaient leurs vêtements pour sinstaller chez Madeleine deux mois.
Tu plaisantes ? Il sarrêta, t-shirt en main. Tu veux faire venir une famille avec sept enfants, pour trois mois ?
Avec des jumeaux tout petits.
Pour quils fassent du bruit…
Pour que Marc et Faustine goûtent aux nuits blanches.
Laurent sassit sur le lit, se couvrit le visage.
Cest cest une folie.
Et jaime ça.
Il la fixa, comme sil la voyait toute neuve.
Bon, finit-il par dire. Fais ce que tu veux.
Agnès pleura quand Éloïse lui donna les clés. De vraies larmes, coulant sur son visage épuisé.
Ma fille, cest vraiment? Gratuit ?
Juste les charges. Profitez de tout lété.
Éloïse sécarta, incapable de soutenir ce regard.
…Trois mois à la campagne, lent et doux comme un miel. Éloïse aidait Madeleine au potager, sexerçait aux tartes, flânait dans les bois. Elle dormait dix heures dun sommeil sans rêves. Le corps se réparait, mais la pensée tournait en boucle.
Quest-ce quils vivaient là-bas ? Les jumeaux pleuraient-ils toute la nuit ?
Oh oui, ils pleuraient…
…À leur retour, Agnès était déjà partie travail dans une autre ville, enfants embarqués. Lappartement sentait le lait, la poudre et une chaleur diffuse.
Puis Éloïse croisa Marc dans lescalier.
Elle mit un certain temps à le reconnaître. Ce joyeux colosse sétait mué en une ombre grise. Des cernes, un air buté, des lèvres pincées alors quil appuyait sur le bouton de lascenseur.
Bonjour, souffla Marc. Et sa voix avait changé, voilée, éteinte. Vous vous êtes rentrés ?
On est revenus.
Il hocha la tête. Sa joue tressaillit.
Tu sais Éloïse il bégaya, les mots hésitant. On on vit autrement maintenant. Tranquillement. Faustine passe même laspirateur que le jour, incroyable non ?
Éloïse garda le silence.
Et si jamais vraiment tu nous dis sil y a un souci, hein ? On changera tout. Juste, plus jamais de plus de bébés Sil te plaît…
Elle acquiesça. Lascenseur arriva, les portes souvrirent.
Bonne nuit, Marc.
Il sursauta. Puis releva furtivement les yeux.
Oui, oui, bonne nuit.
Les soirs baignaient à présent dans une paix bienheureuse. Plus de musique, plus de tapage. Marc et Faustine marchaient sur la pointe des pieds, Éloïse percevait parfois leurs chuchotements étouffés derrière le mur. Ils avaient peur. Peur du retour des jumeaux songea-t-elle en souriant.
Le sommeil revint. Le travail rétabli. Laurent lenlaçait à nouveau chaque soir, et le vieux mur de lincompréhension sétait dissous.
Tu sais, cest assez malin ton truc dit-il un jour. Moi, jen aurais pas eu le cran.
Éloïse sourit.
On chasse le mal par le mal, disait sa mère.
Éloïse trouva enfin le calme quelle désirait.







