Alors au fond, à quoi bon demander s’il est vraiment mon fils ou pas ? Qu’est-ce que ça change ? De toute façon, il faudrait encore le prouver… – Youpi ! Papa est arrivé ! Papa, papa ! Tu ne vas pas nous abandonner, dis ? Papa, s’il te plaît, ne nous laisse pas ici ! Mamie Nadine a dit que si tu ne nous emmenais pas, elle nous mettrait à l’assistance publique ! Elle est trop âgée, elle ne pourra pas nous garder, on ne peut compter que sur toi ! Avec Michel, promis, on te laissera tranquille, on n’est pas du tout difficiles ! On peut très bien vivre rien qu’avec des pommes de terre, pourvu que tu nous prennes, ne nous laisse pas dans cette maison d’enfants ! – La petite Irène, neuf ans, débite tout cela à toute vitesse, avec des mots trop adultes pour elle, si bien qu’Ivan, homme fait, doit ravaler son émotion et détourne la tête pour dissimuler ses larmes. Il serre sa fille contre lui, plonge le visage dans ses cheveux au parfum si doux, si familier, respire ce parfum d’enfance irremplaçable, et ressent, à nouveau, ce désir irrépressible de pleurer, de se blottir contre l’épaule de sa propre mère, de se plaindre de la vie d’adulte, de demander conseil, soutien, aide… Encore et encore il s’imprègne de cette odeur, ferme les yeux, et quand il les rouvre, il croise aussitôt un regard dur, étrangement adulte pour un enfant. – Michel, qu’est-ce que tu fais là-bas ? Viens voir papa ! – Ivan ravale sa salive, affiche un sourire un peu forcé. L’enfant hésite, dévisage l’homme. Un sourire timide illumine ses traits, mais s’efface aussitôt. – Michel, qu’est-ce qui t’arrive ? C’est moi, ton papa ! Tu ne me reconnais plus ? Allez, mon grand, viens ! Dépêche-toi ! – Allez Michel, viens ! – Irène sourit, appelle son frère. Michel esquisse un premier pas, puis un autre, puis finit par se jeter dans les bras de son père, essuyant au passage ses larmes. – Papa, s’il te plaît, ne m’abandonne pas ! Je t’aime très-très fort ! Mamie Nadine a dit que je n’étais pas ton fils, que tu ne m’aimais pas, que tu ne voulais que Irène et que moi tu me laisserais à la maison d’enfants ! Elle ment, elle est méchante, je ne la crois pas ! Tu ne vas pas me laisser, hein papa ? – Michel, mais quelle idée ! Comment pourrais-je ne pas être ton père ? Tu portes mon nom, mon prénom ! Et regarde tes oreilles, elles sont comme les miennes ! Comment pourrais-je t’abandonner ? On rentrera ensemble, chez tata Sandrine, tu verras, elle est merveilleuse ! – Mais mamie Nadine a dit que Sandrine, c’était une vraie sorcière, que c’est à cause d’elle que tu as quitté maman, et que c’est une magicienne qui t’a ensorcelé. – Michel, chut, ne dis pas n’importe quoi ! Ce ne sont pas des choses à dire à papa ! – Irène le réprimande, mais dans le silence de la campagne, son chuchotement résonne. Ivan sourit, serre les enfants contre lui. « Mes chers petits, me pardonnerez-vous d’avoir tant tardé ? Me comprendrez-vous ? Me comprendrai-je moi-même ? Merci Sandrine, de m’avoir remis sur le droit chemin, de m’avoir donné la force de revenir, de ne pas me laisser envahir par la médisance… » – Mamie plaisante, Michel, Sandrine n’est pas une sorcière, c’est une fée – la plus gentille et la plus douce des fées ! Mais tu verras par toi-même bientôt. Mamie Nadine, sur le seuil, mordille ses lèvres. Ivan fait signe aux enfants d’aller se préparer ; ils s’arrachent à contre-cœur des bras de leur père, filent dans la maison, et s’amusent à tirer la langue en passant devant la grand-mère : « tu vois, papa est là ! » La vieille s’agace, lève la main sur Michel, puis s’arrête en croisant le regard d’Ivan. – Alors tu t’es enfin décidé ? Je croyais que tu ne viendrais jamais, j’allais les placer. Je suis trop vieille, je n’en peux plus, ils n’ont qu’une seule solution, l’assistance. Et puis… Tu vas prendre les deux ? Irène, évidemment, mais le petit, ce n’est pas ton fils, pourquoi t’encombrer ? Que l’État s’en occupe. – Les deux sont à moi, Mamie. Ce sont mes enfants. – Oh, Ivan, insouciant tu étais, insouciant tu restes. Ma petite-fille, d’accord, mais… Dieu me pardonne… J’ai toujours sus que Michel n’était pas de toi, mais elle m’a fait jurer de me taire ! Maintenant tout le monde saura, ce n’est pas ma faute, on ne peut pas m’accuser. Prends Irène, mais laisse donc ce bâtard à qui veut… – Je m’en occuperai. Comme disait ma grand-mère : « Qu’importe à qui appartenait le veau – une fois à nous, il est des nôtres ! » J’ai élevé Michel toutes ces années, je ne peux pas l’abandonner aujourd’hui. – Fais bien attention, Ivan, que tu ne le regrettes pas plus tard… On prend des décisions à la va-vite et ce sont les enfants qui souffrent le plus. – Mon choix est fait, Mamie. Merci pour tout. *** – Ivan, qu’est-ce qui a changé pour toi ? Pourquoi écouter les autres plutôt que ton cœur ? Même si ce petit n’était pas ton fils, tu pourrais vraiment le laisser tomber ? Tu l’as élevé six ans, aimé, protégé, et là, pour un ragot, tu l’effacerais de ta vie ? – Ce ne sont pas des ragots, Sandrine. Il n’était pas de moi, je m’en doutais, puis Pauline l’a reconnu, j’en suis sûr. – Tu es bouché, Ivan ! L’enfant a déjà perdu sa mère et tu veux qu’il perde aussi son père ? Il y a tant d’hommes qui élèvent des enfants qui ne sont pas les leurs… et toi, tu renies le tien ? On joue à mon fils, pas mon fils ? Et si, malheur, il m’arrivait quelque chose, tu douterais aussi du bébé que je porte ? – Sandrine effleure son ventre, interroge Ivan du regard. – Ne dis pas n’importe quoi ! Pour toi, je suis sûr… – Et pour Michel, tu l’étais aussi ! Quatre ans à l’élever, persuadé, puis encore deux ans de pension, toujours aimant, des câlins à chaque visite… et ça s’arrête d’un coup ? Étrange, ton amour. Aujourd’hui tu aimes, demain tu lâches. – J’ai pensé à faire un test, Sandrine. Juste pour être fixé, pour ne pas douter… – Un test ? Mais alors, fais-en un pour moi aussi, va savoir… quel test montre l’amour ? Tu adorais Michel ! Toujours à dire « mon fils, mon fiston, mon héritier ». Qu’est-ce qui a changé, Ivan ? Si le test dit qu’il est à toi, ton amour reviendra-t-il ? Et s’il ne l’est pas, tu l’effaceras de ta vie ? Tu vivras comment après ? Avant, tu aimais cet enfant, fort et sincèrement, et demain, tout est terminé ? Juste parce que ce n’est pas ton sang ? – Et comment pourrais-je l’aimer, si je sais maintenant qu’il n’est pas de moi ? Comment vivre ? – Eh bien, mets tout le monde à l’épreuve. Fais le test à l’aînée, au cadet, bientôt au bébé. Mais si tu dois prendre tes enfants, prends-les tous, ou alors aucun. On élève, on aime – ou alors on s’abstient. Ivan rumina longtemps les paroles de Sandrine. Que faire quand la grand-mère confirme que le plus jeune n’est pas de toi ? Personne n’aime élever l’enfant d’un autre, et lui, il l’a déjà fait pendant six ans… Et pourtant, quel amour entre lui et Pauline ! Mariés, Irène née en quelques mois… À la campagne, le travail ne paie pas, Ivan part sur les chantiers : trois mois loin de la maison, un mois de retour. Au début, Pauline manifestait son amour, accueillait Ivan avec passion, puis froidement, de moins en moins. Un jour, Pauline annonce une grossesse non souhaitée… Ivan rentre plus tôt, la sauve de l’avortement. Michel naît. Frisé, mate de peau… comme le voisin ? Paulin et Irène sont clairs… Mais Ivan balaie ses doutes. Le doute revient le jour où Ivan rentre à l’improviste : Pauline est au lit avec le voisin. Les enfants sont chez Mamie. Pauline crie d’abord que ce n’est pas ce qu’il croit, puis hurle que Michel n’est pas de lui. Ivan ne répond pas, divorce ; il continue à payer pension généreuse, il aime toujours les enfants. Mamie Nadine, parfois, lui glisse « Michel n’est pas à toi… » Ivan refuse d’entendre ; il considère l’enfant comme son fils. Pauline part vivre avec le voisin ; les enfants restent chez la vieille. Orpheline, Pauline-même, « place » ses enfants, comme elle-même l’a été. Ivan, de son côté, s’était remarié, la vie semble avoir repris. Mais les enfants restent bénévoles d’orphelins, deux parents vivants, mais sans foyer. Jusqu’au drame : Pauline et son conjoint meurent dans un accident. Ivan assiste aux obsèques. Mamie lui répète que Michel n’est pas son fils. Ivan décide de ne reprendre qu’Irène. Mais Sandrine, sa nouvelle femme, le secoue violemment : on ne laisse pas des enfants à une vieille ! Il se ressaisit, va chercher ses enfants. Après tout, que m’importe ? Mon fils ou pas, quelle importance ? Qui peut vraiment le prouver ? Qu’ils prouvent, s’ils veulent – moi j’ai l’acte de naissance, où figure qu’Ivan Dumont est le père de Michel Ivanovitch. Point. Ma grand-mère le disait bien : qui que soit le taureau, le veau est à nous ! Et quel gentil petit veau… Généreux, doux, affectueux. Michel s’est d’abord méfié de Sandrine, puis, peu à peu, s’est attaché à elle, caresse son ventre rond, parle déjà à la petite sœur à venir au point de rendre Irène jalouse ! Le cœur de Sandrine est grand, il y a de la place pour Ivan, Irène, Michel, et pour la petite Catherine – encore au chaud dans le ventre. On a bien critiqué Sandrine, la traitant de folle de s’occuper des enfants des autres. Mais elle ne s’est pas laissé faire : chacun ses soucis, les secrets bien gardés, et il vaut mieux balayer devant sa porte. Sandrine, jeune certes, mais forte, respectée, et la famille s’est installée. Ivan n’a plus jamais murmuré que Michel n’est pas son fils – s’il y pense, il ne le dit pas, tant il l’aime. Alors vous dites – c’est un « étranger » ? Il arrive, parfois, que l’étranger soit plus cher qu’un propre enfant, voilà tout !

En vérité, que mimporte, à moi, de savoir sil est vraiment de mon sang ou non ? Il faut déjà le prouver, ce qui compte, cest ce qui reste dans mes bras, là, tout de suite.

Youpi ! Papa est là ! Papa, papa ! Tu ne vas pas nous abandonner, hein ? Papa, ne nous laisse pas ici, je ten supplie ! Mamie Nadine a dit que si tu ne nous emmenais pas, elle nous mettrait à la DDASS ! Elle est très vieille, ils ne nous laisseraient pas chez elle, on na que toi, papa !

Moi et Michel, on técoutera, promis juré ! On mange trois fois rien, tu pourrais nous nourrir quavec des pommes de terre si tu veux, mais emmène-nous, surtout ne nous laisse pas ici ! suppliait la petite Aurore, fillette de neuf ans, débitant ces phrases dadulte dune voix denfant, des phrases si grandes pour sa bouche minuscule, que Jean, homme fait, sentit sa gorge se serrer et détourna un instant le regard pour essuyer une larme apparue tout à coup au coin de lœil.

Il serra sa fille contre lui, enfouissant son visage dans ses cheveux qui avaient lodeur sucrée de lenfance, cette senteur si précieuse, si familière, et Jean sétonna comme un adulte de pouvoir aussi fort envier le réconfort dune mère : saccrocher à ses épaules pour pleurer un peu, se plaindre, demander de laide, un conseil, et panser la fatigue du monde.

Il inspira encore, longtemps ce parfum denfant, ferma les yeux puis, en les rouvrant, il croisa ce regard pointu, sérieux, si adulte déjà pour si jeune.

Michel, quattends-tu là-bas ? Viens donc voir papa ! fit mine de plaisanter Jean, la voix blanche.

Lenfant hésitait, disséquant le père du regard. Un maigre sourire glissa sur son visage avant de séteindre.

Michel, cest papa, tu me reconnais, non ? Allez, viens ! Viens vite mon fils !

Michel, viens ! sécriait Aurore, invitant son frère dun clin dœil complice.

Michel fit un pas, puis deux, puis soudain, il courut vers son père, essuyant les perles salées qui lui dévalaient les joues.

Papa, promets, ne me laisse pas ! Je taime très fort ! Mamie Nadine a dit que tu ne maimais pas, que tu voulais que dAurore, que tu me laisseras là et que tu nes pas mon vrai papa ! Mais moi je ne la crois pas, elle est méchante ! Tu ne vas pas mabandonner, pas vrai papa ?

Mon pauvre Michel ! Comment peux-tu croire ça ? Tu es mon fils, bien à moi ! Tu portes mon nom, tu es le fils de Jean Dupin ! Regarde, tu as mes oreilles, tu le vois ? Comment pourrais-je tabandonner à qui que ce soit ? On rentre tous ensemble à Paris, chez tata Dorine, tu verras comme elle est gentille !

Mais mamie Nadine dit que Dorine, ta compagne, est une sorcière, que cest à cause delle que maman est partie, que tu nous as laissés, que cette Dorine ta envoûté

Michel ! Ne dis pas de bêtises, tu entends ! murmura Aurore, lair grave, mais dans le silence du matin, son chuchotement retentissait comme un coup de tonnerre.

Jean les serra tous deux contre sa poitrine. « Mes enfants, mes chers, mes précieux Me pardonnerez-vous ces années de distance ? Me comprendrez-vous ? Saurez-vous reconnaître ma détresse ? Grand merci à Dorine, qui a su me secouer, ouvrir la route, donner le cap, me sauver du tumulte des ragots et de la méchanceté. »

Mamie aime exagérer, tu sais, glissa Jean. Non, Dorine nest pas une sorcière, cest une fée, une vraie : douce, tendre et magique ! Tu verras bientôt de tes yeux.

Sur le perron, Mamie Nadine mâchonnait ses lèvres. Jean fit signe aux enfants daller préparer leurs affaires, bientôt ils repartiraient. Les petits collèrent un baiser à la hâte sur sa joue, et filèrent dans la maison. À la porte, Aurore tira même la langue à la vieille femme, mi-moqueuse, mi-triomphante.

Mamie leva la main sur Michel, mais recula sous le regard de Jean.

Tu arrives, enfin ? Je ny croyais plus. Je vais finir par devoir les placer, trop vieille pour men occuper. Les assistants sociaux viendraient les chercher et toi Tu veux les deux ? Prends Aurore, cest bien ta fille, mais lautre, pourquoi tentêter avec un bâtard ? Bien dautres sen chargeront, tu nas pas à le garder.

Ils sont tous deux à moi, mamie. Aussi précieux lun que lautre.

Ah, Jean, tu nas jamais su réfléchir, tu nécoutes que ton cœur. La ptite Pauline, paix à son âme, ma interdit de te dire pour Michel. Et voilà que la vérité fait surface, sans que jy sois pour rien. Prends donc ta fille, laisse le garçon, cest mieux.

Je saurai décider. Comme disait mon grand-père, peu importe la vache, le veau est toujours à nous. Jai élevé Michel comme mon fils, je lai aimé toutes ces années, je ne me vois pas labandonner.

Prends garde, Jean, tant dimpulsivité mène aux regrets. On croit bien faire, et lon brise un cœur denfant sans retour possible.

Ma décision est prise, mamie. Merci pour tout.

***

Jean, pourquoi écouter le vent, les gens, leurs histoires de famille, alors que tu connais ton cœur ? Même sil savérait que ce nétait pas ton fils, tu pourrais effacer six ans damour, dattention, de sacrifices ? Tout ça pour un soupçon, un bruit ? Taurais le cœur de le jeter dehors ?

Ce ne sont pas des ragots, Dorine. Pauline elle-même a confirmé, Michel nest pas de moi.

Tu ne comprends donc rien ! Dautres élèvent des enfants sans lien de sang et leur donnent tout. Il a déjà perdu sa mère, il faudrait aussi le priver de son père ? On fait quoi, on joue à pile ou face, à « il est à moi, il nest pas à moi » ?

Et si jamais il marrivait quelque chose ? Tu douterais aussi de lenfant que je porte ? interrogea Dorine en caressant doucement son ventre à peine arrondi.

Ne commence pas, Dorine. Toi, je taime, enfin avec toi cest différent.

Mais bien sûr. Pendant quatre ans, tu as aimé ces enfants, tu les as embrassés à chaque rencontre, envoyé largentpuis, dun coup, tu veux tout effacer ? Quel amour bizarre tu as là. Aujourdhui pour, demain contre. Et puis quoi, tu veux faire un test ? Pour quoi faire ?

Et si le test dit quil est bien ton fils la tendresse reviendrait, aussi vite quelle ta quitté ? Et si, vraiment, il nest pas né de toi tu leffaces de ta vie, tu le livres à lÉtat, tu dors tranquille ? Comment tu vis avec ça ensuite ?

Alors quoi, tu referas des tests sur Aurore, puis sur celle que je porte ? Tu doutes de tout le monde ? Ce nest plus une famille, cest un laboratoire. Moi, je dis : tu les prends, les deux. Sinon, laisse-les tous là, ne joue pas à lattachement sous caution.

Jean repensa longtemps aux paroles de Dorine, sa nouvelle compagne. Il fulminait intérieurement. Après tout, la vieille Nadinesa « belle »-grand-mèreavait confirmé : Michel était dun autre père. Qui voudrait vraiment porter le poids dun enfant qui ne serait pas le sien ? Lui, six ans, il lavait porté, ce poids, et donné son nom.

Pourtant, Pauline et lui, cétait de lamour. Mariés, et tout de suite Aurore était arrivée. Le travail manquait dans leur bourg perdu de lAuvergne, les rares euros gagnés suffisaient à peine à faire honte. Alors Jean est parti faisant des allers-retours, trois mois ailleurs, un mois à la maison, recommençant encore.

Au début, il se sentait désiré, accueilli comme un roi, Pauline toute fière à chacune de ses venues, puis, peu à peu, lenthousiasme sest tari, la chaleur sest effritée comme un vieux mur.

Quelques années après, alors quil partait pour une tournée, Pauline lui a lancé quelle était enceinte, à régler, disait-elle, que ce nétait pas le moment. Jean na pas réfléchi : il sest arrangé, est revenu plus tôt, a tenté de la retenir. Michel est né. Un drôle de petit brun, frisé, alors queux étaient clairs, tout blonds, même Aurore. Déjà le doute rampait, mais Jean la chassé : quimporte, cest mon fils.

Mais un jour, voulant faire une surprise, Jean rentra à limproviste et trouva Pauline dans le lit conjugal avec le voisin. Les enfants étaient chez Mamie Nadine. Il na rien dit. Un autre aurait frappé, crié, mais Jean se contenta de claquer la porte et filer à pied vers la vieille maison.

Pauline, dabord, a nié. Puis, dans la rage, elle lui cria que Michel nétait pas son fils. Jean na pas voulu lentendre, une femme en colère dit nimporte quoi. Ils ont divorcé. Elle a touché la pension, il payait bien, parfois un peu plus. Il aimait ces enfants, Aurore comme Michel.

Mamie Nadine le rabâchait parfois à loreille, quil nétait pas le père de Michel. Jean sen fichait, il avait décidé : cest mon fils.

Pauline s’était installée avec son voisin. Elle vivotait, les enfants étaient laissés à la vieille Nadine, qui avait fini par élever seule ses arrière-petits-enfants.

Pauline elle-même était orpheline : ses parents, partis en expédition, disparus en Afrique disait-on, nétaient jamais revenus. Élevée par la grand-mère, elle laissa les siens à la même aïeule.

Finalement, Jean se maria avec Dorine, croyant au bonheur à venir. Mais les enfants étaient des orphelins avec des parents bien vivants. Papa et maman faisaient un tour, laissaient un paquet de cadeaux, puis repartaient, abandonnant les petits derrière la porte.

Cest alors que tout bascula. Pauline, avec son compagnon, prit la voiture, un soir de fête. Trop de vin, trop de vitesse, on a retrouvé la carcasse sous un poids-lourd, la police ramassait les morceaux. Au funérarium, Nadine révéla clairement la vérité : Michel nétait pas son fils.

Jean sombra dans le silence, abattu. Il décida de ne garder quAurore, pas Michel. Le garçon retournerait sans doute chez la famille de son “vrai père”.

Mais Dorine décida autrement. Elle le harangua, le bouscula tant quil revint à lui, fit demi-tour, retourna chercher les enfants. Nest-ce pas inhumain de laisser les gosses chez une femme déjà au seuil du voyage final, lui qui se complaisait dans ses idées noires ?

En fin de compte, que mimporte le sang, disait Jean. Seul le papier importe où je suis inscrit : Jean Dupin, père de Michel. Cest tout.

Mamie disait juste : peu importe la mère de la veau, le veau est pour la maison ! Et quel brave veau : gentil, pudique, sensible.

Au début, Michel se méfiait de Dorine, prudent, la surveillant du coin de lœil, se demandant si elle nétait pas sorcière. Puis il shabitua, sattacha à elle, caresse le ventre rond où la future petite sœur, Catherine, commence à donner des coups. Même Aurore manifeste parfois de la jalousie, soupçonne que maman Dorine préfère Michel.

Mais Dorine a un cœur immense ; il y en a pour tous : Jean, Aurore, Michel, et la petite Catherine encore cachée.

Beaucoup murmurèrent sur Dorine, la jugeant naïve. Mais elle ne répondait pas, fermait toutes les bouches, ne laissant personne juger sa famille. Que chacun nettoie ses propres placards avant de chercher la poussière des autres !

Dorine, jeune pourtant, impressionnait même les plus hardis ; elle avait la réplique cinglante, la riposte digne dune héroïne des campagnes.

La vie suivit son cours. Jean ne reparla plus jamais de ce doute, pas même du bout des lèvres. Peut-être y pensait-il parfois, mais personne ne lentendit jamais. Il aimait ce garçon, tout simplement. Et Michel répondait avec la même ferveur. Toujours “papa, viens voir !”, “papa, écoute !”.

Alors, que lon vienne donc dire quil nest pas du sang ! Parfois, le cœur choisit mieux que le sanget létranger savère plus proche que le proche. Voilà tout.

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Alors au fond, à quoi bon demander s’il est vraiment mon fils ou pas ? Qu’est-ce que ça change ? De toute façon, il faudrait encore le prouver… – Youpi ! Papa est arrivé ! Papa, papa ! Tu ne vas pas nous abandonner, dis ? Papa, s’il te plaît, ne nous laisse pas ici ! Mamie Nadine a dit que si tu ne nous emmenais pas, elle nous mettrait à l’assistance publique ! Elle est trop âgée, elle ne pourra pas nous garder, on ne peut compter que sur toi ! Avec Michel, promis, on te laissera tranquille, on n’est pas du tout difficiles ! On peut très bien vivre rien qu’avec des pommes de terre, pourvu que tu nous prennes, ne nous laisse pas dans cette maison d’enfants ! – La petite Irène, neuf ans, débite tout cela à toute vitesse, avec des mots trop adultes pour elle, si bien qu’Ivan, homme fait, doit ravaler son émotion et détourne la tête pour dissimuler ses larmes. Il serre sa fille contre lui, plonge le visage dans ses cheveux au parfum si doux, si familier, respire ce parfum d’enfance irremplaçable, et ressent, à nouveau, ce désir irrépressible de pleurer, de se blottir contre l’épaule de sa propre mère, de se plaindre de la vie d’adulte, de demander conseil, soutien, aide… Encore et encore il s’imprègne de cette odeur, ferme les yeux, et quand il les rouvre, il croise aussitôt un regard dur, étrangement adulte pour un enfant. – Michel, qu’est-ce que tu fais là-bas ? Viens voir papa ! – Ivan ravale sa salive, affiche un sourire un peu forcé. L’enfant hésite, dévisage l’homme. Un sourire timide illumine ses traits, mais s’efface aussitôt. – Michel, qu’est-ce qui t’arrive ? C’est moi, ton papa ! Tu ne me reconnais plus ? Allez, mon grand, viens ! Dépêche-toi ! – Allez Michel, viens ! – Irène sourit, appelle son frère. Michel esquisse un premier pas, puis un autre, puis finit par se jeter dans les bras de son père, essuyant au passage ses larmes. – Papa, s’il te plaît, ne m’abandonne pas ! Je t’aime très-très fort ! Mamie Nadine a dit que je n’étais pas ton fils, que tu ne m’aimais pas, que tu ne voulais que Irène et que moi tu me laisserais à la maison d’enfants ! Elle ment, elle est méchante, je ne la crois pas ! Tu ne vas pas me laisser, hein papa ? – Michel, mais quelle idée ! Comment pourrais-je ne pas être ton père ? Tu portes mon nom, mon prénom ! Et regarde tes oreilles, elles sont comme les miennes ! Comment pourrais-je t’abandonner ? On rentrera ensemble, chez tata Sandrine, tu verras, elle est merveilleuse ! – Mais mamie Nadine a dit que Sandrine, c’était une vraie sorcière, que c’est à cause d’elle que tu as quitté maman, et que c’est une magicienne qui t’a ensorcelé. – Michel, chut, ne dis pas n’importe quoi ! Ce ne sont pas des choses à dire à papa ! – Irène le réprimande, mais dans le silence de la campagne, son chuchotement résonne. Ivan sourit, serre les enfants contre lui. « Mes chers petits, me pardonnerez-vous d’avoir tant tardé ? Me comprendrez-vous ? Me comprendrai-je moi-même ? Merci Sandrine, de m’avoir remis sur le droit chemin, de m’avoir donné la force de revenir, de ne pas me laisser envahir par la médisance… » – Mamie plaisante, Michel, Sandrine n’est pas une sorcière, c’est une fée – la plus gentille et la plus douce des fées ! Mais tu verras par toi-même bientôt. Mamie Nadine, sur le seuil, mordille ses lèvres. Ivan fait signe aux enfants d’aller se préparer ; ils s’arrachent à contre-cœur des bras de leur père, filent dans la maison, et s’amusent à tirer la langue en passant devant la grand-mère : « tu vois, papa est là ! » La vieille s’agace, lève la main sur Michel, puis s’arrête en croisant le regard d’Ivan. – Alors tu t’es enfin décidé ? Je croyais que tu ne viendrais jamais, j’allais les placer. Je suis trop vieille, je n’en peux plus, ils n’ont qu’une seule solution, l’assistance. Et puis… Tu vas prendre les deux ? Irène, évidemment, mais le petit, ce n’est pas ton fils, pourquoi t’encombrer ? Que l’État s’en occupe. – Les deux sont à moi, Mamie. Ce sont mes enfants. – Oh, Ivan, insouciant tu étais, insouciant tu restes. Ma petite-fille, d’accord, mais… Dieu me pardonne… J’ai toujours sus que Michel n’était pas de toi, mais elle m’a fait jurer de me taire ! Maintenant tout le monde saura, ce n’est pas ma faute, on ne peut pas m’accuser. Prends Irène, mais laisse donc ce bâtard à qui veut… – Je m’en occuperai. Comme disait ma grand-mère : « Qu’importe à qui appartenait le veau – une fois à nous, il est des nôtres ! » J’ai élevé Michel toutes ces années, je ne peux pas l’abandonner aujourd’hui. – Fais bien attention, Ivan, que tu ne le regrettes pas plus tard… On prend des décisions à la va-vite et ce sont les enfants qui souffrent le plus. – Mon choix est fait, Mamie. Merci pour tout. *** – Ivan, qu’est-ce qui a changé pour toi ? Pourquoi écouter les autres plutôt que ton cœur ? Même si ce petit n’était pas ton fils, tu pourrais vraiment le laisser tomber ? Tu l’as élevé six ans, aimé, protégé, et là, pour un ragot, tu l’effacerais de ta vie ? – Ce ne sont pas des ragots, Sandrine. Il n’était pas de moi, je m’en doutais, puis Pauline l’a reconnu, j’en suis sûr. – Tu es bouché, Ivan ! L’enfant a déjà perdu sa mère et tu veux qu’il perde aussi son père ? Il y a tant d’hommes qui élèvent des enfants qui ne sont pas les leurs… et toi, tu renies le tien ? On joue à mon fils, pas mon fils ? Et si, malheur, il m’arrivait quelque chose, tu douterais aussi du bébé que je porte ? – Sandrine effleure son ventre, interroge Ivan du regard. – Ne dis pas n’importe quoi ! Pour toi, je suis sûr… – Et pour Michel, tu l’étais aussi ! Quatre ans à l’élever, persuadé, puis encore deux ans de pension, toujours aimant, des câlins à chaque visite… et ça s’arrête d’un coup ? Étrange, ton amour. Aujourd’hui tu aimes, demain tu lâches. – J’ai pensé à faire un test, Sandrine. Juste pour être fixé, pour ne pas douter… – Un test ? Mais alors, fais-en un pour moi aussi, va savoir… quel test montre l’amour ? Tu adorais Michel ! Toujours à dire « mon fils, mon fiston, mon héritier ». Qu’est-ce qui a changé, Ivan ? Si le test dit qu’il est à toi, ton amour reviendra-t-il ? Et s’il ne l’est pas, tu l’effaceras de ta vie ? Tu vivras comment après ? Avant, tu aimais cet enfant, fort et sincèrement, et demain, tout est terminé ? Juste parce que ce n’est pas ton sang ? – Et comment pourrais-je l’aimer, si je sais maintenant qu’il n’est pas de moi ? Comment vivre ? – Eh bien, mets tout le monde à l’épreuve. Fais le test à l’aînée, au cadet, bientôt au bébé. Mais si tu dois prendre tes enfants, prends-les tous, ou alors aucun. On élève, on aime – ou alors on s’abstient. Ivan rumina longtemps les paroles de Sandrine. Que faire quand la grand-mère confirme que le plus jeune n’est pas de toi ? Personne n’aime élever l’enfant d’un autre, et lui, il l’a déjà fait pendant six ans… Et pourtant, quel amour entre lui et Pauline ! Mariés, Irène née en quelques mois… À la campagne, le travail ne paie pas, Ivan part sur les chantiers : trois mois loin de la maison, un mois de retour. Au début, Pauline manifestait son amour, accueillait Ivan avec passion, puis froidement, de moins en moins. Un jour, Pauline annonce une grossesse non souhaitée… Ivan rentre plus tôt, la sauve de l’avortement. Michel naît. Frisé, mate de peau… comme le voisin ? Paulin et Irène sont clairs… Mais Ivan balaie ses doutes. Le doute revient le jour où Ivan rentre à l’improviste : Pauline est au lit avec le voisin. Les enfants sont chez Mamie. Pauline crie d’abord que ce n’est pas ce qu’il croit, puis hurle que Michel n’est pas de lui. Ivan ne répond pas, divorce ; il continue à payer pension généreuse, il aime toujours les enfants. Mamie Nadine, parfois, lui glisse « Michel n’est pas à toi… » Ivan refuse d’entendre ; il considère l’enfant comme son fils. Pauline part vivre avec le voisin ; les enfants restent chez la vieille. Orpheline, Pauline-même, « place » ses enfants, comme elle-même l’a été. Ivan, de son côté, s’était remarié, la vie semble avoir repris. Mais les enfants restent bénévoles d’orphelins, deux parents vivants, mais sans foyer. Jusqu’au drame : Pauline et son conjoint meurent dans un accident. Ivan assiste aux obsèques. Mamie lui répète que Michel n’est pas son fils. Ivan décide de ne reprendre qu’Irène. Mais Sandrine, sa nouvelle femme, le secoue violemment : on ne laisse pas des enfants à une vieille ! Il se ressaisit, va chercher ses enfants. Après tout, que m’importe ? Mon fils ou pas, quelle importance ? Qui peut vraiment le prouver ? Qu’ils prouvent, s’ils veulent – moi j’ai l’acte de naissance, où figure qu’Ivan Dumont est le père de Michel Ivanovitch. Point. Ma grand-mère le disait bien : qui que soit le taureau, le veau est à nous ! Et quel gentil petit veau… Généreux, doux, affectueux. Michel s’est d’abord méfié de Sandrine, puis, peu à peu, s’est attaché à elle, caresse son ventre rond, parle déjà à la petite sœur à venir au point de rendre Irène jalouse ! Le cœur de Sandrine est grand, il y a de la place pour Ivan, Irène, Michel, et pour la petite Catherine – encore au chaud dans le ventre. On a bien critiqué Sandrine, la traitant de folle de s’occuper des enfants des autres. Mais elle ne s’est pas laissé faire : chacun ses soucis, les secrets bien gardés, et il vaut mieux balayer devant sa porte. Sandrine, jeune certes, mais forte, respectée, et la famille s’est installée. Ivan n’a plus jamais murmuré que Michel n’est pas son fils – s’il y pense, il ne le dit pas, tant il l’aime. Alors vous dites – c’est un « étranger » ? Il arrive, parfois, que l’étranger soit plus cher qu’un propre enfant, voilà tout !
— Qui êtes‑vous ?!