« Mon petit-fils ne sera pas gaucher ! » s’indigne Madame Tamara. Denis se tourne vers sa belle-mère, passablement agacé. — Et alors ? Où est le problème ? Il est né comme ça, c’est sa particularité. — Une particularité ! — ricane Madame Tamara. — Ce n’est pas une singularité, c’est une tare. Cela ne se fait pas. Depuis toujours, c’est la main droite qui domine. La gauche, c’est l’œuvre du diable. Denis retient un rire. Nous sommes au XXIe siècle… et sa belle-mère raisonne comme dans un village médiéval. — Madame Tamara, la médecine a prouvé depuis longtemps… — Ta médecine, je m’en fiche, — rétorque-t-elle. — J’ai rééduqué mon fils, et il est devenu un homme normal. Rééduquez Ilyès avant qu’il ne soit trop tard, vous me remercierez après ! Elle quitte la cuisine, laissant Denis seul avec son café tiède, troublé par cette discussion. D’abord, il n’y prête guère attention. Une belle-mère avec ses vieilles idées, quoi de surprenant ? Chaque génération a ses préjugés. Il observe Madame Tamara corriger doucement son petit-fils à table, échangeant la cuillère de la main gauche à la main droite, et se dit que ce n’est pas bien grave. La psychologie des enfants est souple, les bizarreries de mamie ne peuvent pas causer de vrais dégâts. Ilyès a toujours été gaucher. Denis se souvient de ses dix-huit mois quand il attrapait déjà ses jouets de la main gauche. Puis, il s’est mis à dessiner maladroitement… toujours de la main gauche. C’était naturel, évident, comme la couleur de ses yeux ou un grain de beauté sur la joue. Pour Madame Tamara, c’était tout autre chose. Être gaucher, dans sa vision du monde, relevait du défaut, d’une erreur à corriger sans délai. Chaque fois qu’Ilyès prenait un crayon de la main gauche, ses lèvres se pinçaient comme s’il se rendait coupable de quelque obscénité. — De la droite, Ilyès. Utilise ta main droite. — Encore ? Pas de gauchers dans notre famille et il n’y en aura pas. — J’ai rééduqué Serge, et je te rééduquerai toi aussi. Denis entend un jour sa belle-mère raconter fièrement à Olga comment elle avait « sauvé » son Serge. L’histoire du petit garçon « anormal », dont la mère s’était « reprise à temps » : main attachée, surveillance constante, punitions. Et voilà le résultat : un homme normal, respectable. Une telle fierté, une telle assurance dans sa voix qu’un malaise étreint Denis. Il remarque les changements chez son fils petit à petit. Ilyès hésite à attraper quelque chose sur la table, la main arrêtée dans l’air, indécis. Il prend l’habitude de jeter un œil vers sa grand-mère, pour vérifier si elle l’observe. — Papa, c’est quelle main qu’il faut ? Question posé à table, le regard anxieux rivé sur sa fourchette. — Celle que tu veux, fiston. — Mais mamie dit que… — Écoute pas mamie. Fais comme tu préfères. Mais pour Ilyès, ce n’est déjà plus facile. Il confond, fait tomber, s’arrête au milieu d’un geste. Sa spontanéité enfantine laisse place à une prudence maladive. Il semble ne plus avoir confiance en son propre corps. Olga voit tout cela. Denis remarque qu’elle mordille sa lèvre lorsque sa mère force la cuillère dans la main droite d’Ilyès. Qu’elle détourne le regard aux leçons de « bonne éducation ». Elle a grandi sous l’emprise maternelle et a appris à ne pas discuter : mieux vaut attendre patiemment que la tempête passe. Denis tente d’en discuter. — Olga, c’est grave. Regarde-le. — Ma mère veut juste bien faire. — Mais tu vois ce que ça lui fait ? Elle hausse les épaules et change de sujet, soumise par habitude. Chaque jour c’est pire. Madame Tamara en rajoute : elle commente chaque geste de son petit-fils, le félicite s’il utilise la droite, soupire s’il reprend la gauche. — Tu vois, Ilyès, tu y arrives ! Il faut juste faire des efforts. J’ai fait de ton oncle quelqu’un de bien, ce sera pareil pour toi. Denis décide d’en parler directement à sa belle-mère, profitant qu’Ilyès joue dans sa chambre. — Madame Tamara, laissez-le donc tranquille. Il est gaucher, et alors ? Ce n’est pas grave. Arrêtez cette rééducation. La réaction dépasse tout : elle se gonfle d’indignation comme si elle était insultée. — Tu vas m’apprendre à vivre ? J’ai élevé trois enfants, tu ne vas pas m’expliquer la vie ! — Je ne t’apprends rien. Je te demande de ne plus toucher à mon fils. — TON fils ? Et les gènes d’Olga, eux ? C’est mon petit-fils aussi ! Je ne laisserai pas ça arriver… qu’il grandisse… comme ça. Elle prononce « comme ça » comme s’il s’agissait d’un déshonneur. Denis comprend que le conflit est devenu inévitable. Les jours suivants, c’est la guerre froide. Madame Tamara ignore ouvertement son gendre, ne lui parlant que par l’intermédiaire d’Olga. Denis fait de même. Le silence devient pesant ; parfois, des escarmouches éclatent. — Olga, dis à ton mari que la soupe est sur le feu. — Olga, dis à ta mère que je gère. Olga fait l’arbitre, stressée et fatiguée, tandis qu’Ilyès s’isole avec sa tablette, essayant de devenir invisible. L’idée de Denis, un samedi matin, alors que Madame Tamara découpe son chou pour un bortsch comme elle le fait depuis trente ans. — Vous ne découpez pas comme il faut. Elle ne se retourne pas. — Pardon ? — Le chou, c’est plus fin qu’il faut, dans le sens des fibres. Pas de travers. Elle continue, indifférente. — Sérieux, — Denis insiste. — Personne ne fait ça comme vous. Ce n’est pas la bonne méthode. — Denis, ça fait trente ans que je fais du bortsch. — Trente ans que c’est mal fait. Donnez, je vais vous montrer. Il tente de s’emparer du couteau. Elle l’écarte. — Tu es fou ou quoi ? — Non, je veux juste que vous fassiez comme il faut. Et puis, la casserole, trop d’eau, feu trop fort… Vous mettez la betterave n’importe comment. — J’ai toujours cuisiné comme ça ! — Ce n’est pas un argument. Il faut réapprendre. On recommence tout ! Madame Tamara hésite, le couteau en l’air, décontenancée. — Qu’est-ce que tu racontes ? — Exactement ce que vous répétez à Ilyès chaque jour. Réapprenez. Ce n’est pas comme il faut. Ce n’est pas la tradition. Utilisez l’autre main ! — Ce n’est pas du tout comparable ! — Ah bon ? Moi, je trouve que si. Les joues de Madame Tamara rosissent d’indignation. — Tu oses comparer ma cuisine à… Mais c’est ma façon à moi ! C’est comme ça que j’aime ! — Ilyès, lui, aime la main gauche. Mais ça, vous n’en tenez pas compte. — C’est pas pareil ! Un enfant peut encore changer ! — Vous, adulte, vous ne changerez plus ? Alors pourquoi voulez-vous le forcer, lui ? Elle serre les lèvres. Les yeux brillent de colère. — Comment oses-tu ? J’ai élevé trois enfants ! Serge aussi, je l’ai rééduqué, et alors ? — Et il va bien aujourd’hui ? Il est heureux, épanoui ? Silence. Denis sait qu’il frappe juste. Serge, le frère aîné d’Olga, vit à l’autre bout de la France et appelle sa mère deux fois par an. — J’ai toujours voulu bien faire, — sa voix tremble. — Simplement bien faire. — Je veux bien le croire. Mais « bien faire », chez vous, c’est « comme j’ai décidé ». Or, Ilyès est une personne, tout seul. Avec ses propres particularités. Et je ne vous laisserai pas les lui enlever. — Tu vas m’apprendre la vie… ? — Tant que vous n’arrêtez pas, oui. Je vais commenter tous vos faits et gestes, chaque habitude, chaque recette. On verra combien vous tientrez… Face à face, chacun à bout. — C’est mesquin et vil, — siffle Madame Tamara. — Mais c’est le seul moyen pour que vous compreniez. En elle, quelque chose cède. Elle paraît tout à coup vieillie, vulnérable. — Je fais ça par amour… — elle s’arrête. — Je sais. Mais il faut aimer autrement. Sinon, vous ne verrez plus jamais votre petit-fils. La soupe déborde, mais personne ne bouge. Le soir, Olga s’installe contre Denis sur le canapé. — Tu sais, — murmure-t-elle, — dans mon enfance, personne ne m’a jamais protégée comme ça. Maman savait toujours mieux que moi. J’endurais, simplement. Denis l’enlace. — Dans notre famille, ta mère n’aura plus jamais ce pouvoir sur personne. Olga serre fort sa main, soulagée. Dans la chambre, le crayon gratte doucement sur le papier. Ilyès dessine. De la main gauche. Personne ne lui dit plus que c’est mal.

Mon petit-fils ne sera pas gaucher, sindigna Madame Geneviève Aubert.

Denis se retourna vers sa belle-mère. Son regard se rembrunit, assombri par lirritation.

Et alors ? Où est le problème ? Louis est né gaucher. Cest sa singularité, cest tout.

Une singularité ! renifla Geneviève. Ce nest pas une singularité, cest une infirmité ! Chez nous, ça ne sest jamais vu. Depuis toujours, la main droite est la bonne. La gauche, cest celle du diable.

Denis manqua de rire. Nous étions au XXIème siècle, et voilà que sa belle-mère raisonnait encore comme dans un hameau du XIXème.

Madame Aubert, la médecine a prouvé que…

Ta médecine, ce nest pas la mienne, coupa-t-elle. Jai corrigé David, mon fils, et il est devenu un homme correct. Faites pareil avec Louis tant quil en est encore temps. Vous me remercierez plus tard.

Elle fit volte-face et quitta la cuisine, laissant Denis seul face à son café refroidi et une amertume tenace.

Au début, Denis ny accorda pas dimportance. Après tout, Geneviève et ses idées dun autre temps quoi de neuf ? Chaque génération traîne ses valises de préjugés. Il observait la vieille dame corriger doucement les gestes de Louis à table, lui changeant la cuillère de main, et se rassurait : ce ne sont que des manies de grand-mère. Lesprit dun enfant est souple. Ça ne lui fera pas de mal, pensait-il.

Louis avait toujours été gaucher. Denis lavait vu, tout petit, attraper ses cubes avec la gauche, et plus tard gribouiller ses dessins gauche, toujours gauche, maladroitement, mais avec évidence. Cétait naturel, évident Cétait Louis, comme la couleur de ses yeux ou la fossette sur sa joue.

Pour Geneviève, cétait tout autre chose : la gaucherie, une erreur, un défaut quil fallait urgemment corriger. À chaque fois que Louis saisissait un crayon de la main gauche, sa grand-mère pinçait les lèvres, lair choqué, comme si lenfant faisait un geste honteux.

De la droite, mon Loulou. Prends-le de la droite.
Encore cette histoire ? Dans notre famille, on na jamais vu de gaucher.
David était pareil, et je lai bien rectifié.

Un jour, Denis surprit une conversation : la belle-mère se vantait à sa fille, son exploit avec David. Petites ficelles à la main, surveillance constante, punitions et voilà un fils adulte normal.

Il y avait dans sa voix une telle fierté, une conviction à toute épreuve, que Denis en eut froid dans le dos.

Au début, les changements chez Louis furent subtils. Il hésitait devant la moindre fourchette, sa main suspendue une seconde comme sil devait résoudre une énigme. Puis il commença à jeter de rapides regards vers sa grand-mère pour vérifier si elle le surveillait.

Papa, je dois utiliser quelle main ?
Ce soir-là, à table, Louis fixait sa fourchette, perdu.

Celle qui tarrange, mon bonhomme, répondit Denis.
Mais Mamie dit…
Oublie Mamie. Fais comme tu veux.

Mais ce nétait plus facile. Louis perdait ses moyens, laissait tomber des objets, se figeait en plein geste. Son aisance sévaporait, remplacée par une méfiance maladive envers son propre corps.

Olivia voyait tout. Denis lobservait, lèvres mordues quand sa mère rectifiait la main de Louis, détournant les yeux devant les sermons inlassables sur la bonne éducation. Ayant grandi courbée sous la volonté maternelle, Olivia navait appris quune chose : obéir et attendre que lorage passe.

Denis tenta den parler.

Olivia, ça ne va pas. Regarde notre fils
Maman veut juste bien faire.
Mais tu ne vois pas ce quil vit ?
Olivia haussait simplement les épaules, esquivait, prisonnière de ses vieux réflexes.

La situation empira de jour en jour. Geneviève semblait y prendre goût. Elle ne corrigeait plus seulement son petit-fils elle analysait la moindre de ses actions, le félicitant bruyamment sil utilisait la droite par hasard, poussant de grands soupirs théâtraux sinon.

Tu vois, Loulou, cest possible ! Il suffit de tappliquer. Jai fait de ton oncle un homme. Tu deviens quelquun aussi.

Un matin, Denis prit son courage à deux mains. Louis jouait dans sa chambre.

Madame Aubert, laissez-le vivre tranquille. Louis est gaucher et cest très bien ainsi. Arrêtez de le forcer.

Sa réaction fut explosive. Elle se raidit, vexée à lextrême.

Tu vas mapprendre à vivre ? Jai élevé trois enfants et voilà que tu veux me donner des leçons ?
Je ne vous donne pas de leçons. Je vous supplie de laisser mon fils en paix.
Mon petit-fils aussi, je vous signale. Je naccepterai pas quil grandisse comme ça.

Elle cracha le dernier mot, le chargeant dun mépris insoutenable.

Denis comprit immédiatement que le conflit serait inévitable.

Les jours suivants, ce fut la guerre froide. Geneviève sadressait à son gendre par lintermédiaire de sa fille et Denis faisait de même. Un silence lourd simposa, brisé par des piques sèches.

Olivia, dis à ton mari que le pot-au-feu est prêt.
Olivia, précise à ta mère que je nai pas besoin daide.

Olivia, pâle, harassée, se retrouvait coincée au milieu. Louis, silencieux, sisolait, recroquevillé dans un coin avec sa tablette, tentant de devenir invisible.

Lidée de Denis lui vint un samedi, alors que Geneviève saffairait autour de sa soupe de légumes, ses gestes sûrs et rodés par trente ans de cuisine.

Il sapprocha.

Vous coupez mal le poireau.
Geneviève ne se retourna pas.

Tu répètes ?
Il faut couper plus fin, et dans le sens des fibres, pas en travers.
Elle grogna, poursuivit.

Personne ne cuisine comme ça. Ce nest pas correct, insista Denis.
Denis, ça fait des décennies que je cuisine comme ça !
Et depuis trente ans, vous faites faux. Laissez-moi vous montrer.
Il chercha à prendre le couteau. Elle le retira vivement.

Tes devenu fou ?
Non, juste soucieux du bon geste. Regardez, vous mettez trop deau, le feu est trop vif et la carotte pas au bon moment.
Jai toujours fait comme ça !
Ça nest pas un argument. Il faut réapprendre. Repartons à zéro.

Geneviève simmobilisa, déconcertée.

Quest-ce que tu racontes ?
Exactement ce que vous dites à Louis chaque jour. Réapprenez ! Ce nest pas comme il faut, il faut changer. Vous, de la main gauche, peut-être.

Ça na rien à voir !
Vraiment ? Pour moi, cest identique.

Geneviève posa son couteau, les joues rouges dindignation.

Oser me comparer à ça Je fais à ma manière, cest mon confort !
Louis aussi est à laise avec la gauche. Mais vous len empêchez.
Ce nest pas pareil ! Il est enfant, il changera !
Mais vous, femme adulte bardée dhabitudes, qui pourrait vous changer ? Personne. Alors pourquoi exiger cela de lui ?

Elle serra les lèvres, les yeux brillants de colère.

Pour qui te prends-tu ? Jai élevé trois enfants ! Jai rééduqué David, et tout va bien !
Et comment va-t-il aujourdhui ? Heureux ? Sûr de lui ?

Silence.

Denis savait avoir touché la faille. David, le frère aîné dOlivia, vivait à Lyon et nappelait leur mère quépisodiquement.

Jai toujours voulu le meilleur, la voix de Geneviève trembla. Rien que le meilleur.
Je nen doute pas. Mais le meilleur, chez vous, cest ce que vous avez décidé. Louis est un enfant, mais il a son identité. Je naccepterai pas que la vôtre lefface.

Tu vas continuer à me faire la morale ?
Si besoin, oui. À chaque geste, chaque cuisine, chaque habitude, je serai derrière vous. Voyons qui tiendra le plus longtemps.

Ils se faisaient face, à bout, lun et lautre.

Cest mesquin, lança Geneviève.
Mais cest la seule chose qui vous fera comprendre.

Il vit soudain son assurance vaciller, quelque chose se fissurer dans le roc de sa conviction. Geneviève sembla tout à coup plus petite, fatiguée, fragile.

Je ne faisais que Elle sinterrompit.

Je le sais. Mais il faut arrêter ce genre damour-là. Sinon, nous partirons avec Louis, et vous ne le verrez plus.

La soupe débordait sur la cuisinière. Personne ne bougea.

Plus tard, lorsque Geneviève regagna sa chambre, Olivia rejoignit Denis sur le canapé. Elle se tut longtemps, blottie contre lui.

Jamais on ne ma défendue, moi, petite. Ma mère avait toujours raison. Je subissais, résigna-t-elle dune voix à peine audible.

Denis lenlaça.

Dans notre famille, ta mère nimposera plus rien à personne.

Olivia acquiesça, serrant sa main dans la sienne avec gratitude.

Dans la chambre, on entendait à peine le frottement dun crayon sur le papier. Louis dessinait. De la main gauche. Et pour la première fois, personne ne lui disait que ce nétait pas bien.

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« Mon petit-fils ne sera pas gaucher ! » s’indigne Madame Tamara. Denis se tourne vers sa belle-mère, passablement agacé. — Et alors ? Où est le problème ? Il est né comme ça, c’est sa particularité. — Une particularité ! — ricane Madame Tamara. — Ce n’est pas une singularité, c’est une tare. Cela ne se fait pas. Depuis toujours, c’est la main droite qui domine. La gauche, c’est l’œuvre du diable. Denis retient un rire. Nous sommes au XXIe siècle… et sa belle-mère raisonne comme dans un village médiéval. — Madame Tamara, la médecine a prouvé depuis longtemps… — Ta médecine, je m’en fiche, — rétorque-t-elle. — J’ai rééduqué mon fils, et il est devenu un homme normal. Rééduquez Ilyès avant qu’il ne soit trop tard, vous me remercierez après ! Elle quitte la cuisine, laissant Denis seul avec son café tiède, troublé par cette discussion. D’abord, il n’y prête guère attention. Une belle-mère avec ses vieilles idées, quoi de surprenant ? Chaque génération a ses préjugés. Il observe Madame Tamara corriger doucement son petit-fils à table, échangeant la cuillère de la main gauche à la main droite, et se dit que ce n’est pas bien grave. La psychologie des enfants est souple, les bizarreries de mamie ne peuvent pas causer de vrais dégâts. Ilyès a toujours été gaucher. Denis se souvient de ses dix-huit mois quand il attrapait déjà ses jouets de la main gauche. Puis, il s’est mis à dessiner maladroitement… toujours de la main gauche. C’était naturel, évident, comme la couleur de ses yeux ou un grain de beauté sur la joue. Pour Madame Tamara, c’était tout autre chose. Être gaucher, dans sa vision du monde, relevait du défaut, d’une erreur à corriger sans délai. Chaque fois qu’Ilyès prenait un crayon de la main gauche, ses lèvres se pinçaient comme s’il se rendait coupable de quelque obscénité. — De la droite, Ilyès. Utilise ta main droite. — Encore ? Pas de gauchers dans notre famille et il n’y en aura pas. — J’ai rééduqué Serge, et je te rééduquerai toi aussi. Denis entend un jour sa belle-mère raconter fièrement à Olga comment elle avait « sauvé » son Serge. L’histoire du petit garçon « anormal », dont la mère s’était « reprise à temps » : main attachée, surveillance constante, punitions. Et voilà le résultat : un homme normal, respectable. Une telle fierté, une telle assurance dans sa voix qu’un malaise étreint Denis. Il remarque les changements chez son fils petit à petit. Ilyès hésite à attraper quelque chose sur la table, la main arrêtée dans l’air, indécis. Il prend l’habitude de jeter un œil vers sa grand-mère, pour vérifier si elle l’observe. — Papa, c’est quelle main qu’il faut ? Question posé à table, le regard anxieux rivé sur sa fourchette. — Celle que tu veux, fiston. — Mais mamie dit que… — Écoute pas mamie. Fais comme tu préfères. Mais pour Ilyès, ce n’est déjà plus facile. Il confond, fait tomber, s’arrête au milieu d’un geste. Sa spontanéité enfantine laisse place à une prudence maladive. Il semble ne plus avoir confiance en son propre corps. Olga voit tout cela. Denis remarque qu’elle mordille sa lèvre lorsque sa mère force la cuillère dans la main droite d’Ilyès. Qu’elle détourne le regard aux leçons de « bonne éducation ». Elle a grandi sous l’emprise maternelle et a appris à ne pas discuter : mieux vaut attendre patiemment que la tempête passe. Denis tente d’en discuter. — Olga, c’est grave. Regarde-le. — Ma mère veut juste bien faire. — Mais tu vois ce que ça lui fait ? Elle hausse les épaules et change de sujet, soumise par habitude. Chaque jour c’est pire. Madame Tamara en rajoute : elle commente chaque geste de son petit-fils, le félicite s’il utilise la droite, soupire s’il reprend la gauche. — Tu vois, Ilyès, tu y arrives ! Il faut juste faire des efforts. J’ai fait de ton oncle quelqu’un de bien, ce sera pareil pour toi. Denis décide d’en parler directement à sa belle-mère, profitant qu’Ilyès joue dans sa chambre. — Madame Tamara, laissez-le donc tranquille. Il est gaucher, et alors ? Ce n’est pas grave. Arrêtez cette rééducation. La réaction dépasse tout : elle se gonfle d’indignation comme si elle était insultée. — Tu vas m’apprendre à vivre ? J’ai élevé trois enfants, tu ne vas pas m’expliquer la vie ! — Je ne t’apprends rien. Je te demande de ne plus toucher à mon fils. — TON fils ? Et les gènes d’Olga, eux ? C’est mon petit-fils aussi ! Je ne laisserai pas ça arriver… qu’il grandisse… comme ça. Elle prononce « comme ça » comme s’il s’agissait d’un déshonneur. Denis comprend que le conflit est devenu inévitable. Les jours suivants, c’est la guerre froide. Madame Tamara ignore ouvertement son gendre, ne lui parlant que par l’intermédiaire d’Olga. Denis fait de même. Le silence devient pesant ; parfois, des escarmouches éclatent. — Olga, dis à ton mari que la soupe est sur le feu. — Olga, dis à ta mère que je gère. Olga fait l’arbitre, stressée et fatiguée, tandis qu’Ilyès s’isole avec sa tablette, essayant de devenir invisible. L’idée de Denis, un samedi matin, alors que Madame Tamara découpe son chou pour un bortsch comme elle le fait depuis trente ans. — Vous ne découpez pas comme il faut. Elle ne se retourne pas. — Pardon ? — Le chou, c’est plus fin qu’il faut, dans le sens des fibres. Pas de travers. Elle continue, indifférente. — Sérieux, — Denis insiste. — Personne ne fait ça comme vous. Ce n’est pas la bonne méthode. — Denis, ça fait trente ans que je fais du bortsch. — Trente ans que c’est mal fait. Donnez, je vais vous montrer. Il tente de s’emparer du couteau. Elle l’écarte. — Tu es fou ou quoi ? — Non, je veux juste que vous fassiez comme il faut. Et puis, la casserole, trop d’eau, feu trop fort… Vous mettez la betterave n’importe comment. — J’ai toujours cuisiné comme ça ! — Ce n’est pas un argument. Il faut réapprendre. On recommence tout ! Madame Tamara hésite, le couteau en l’air, décontenancée. — Qu’est-ce que tu racontes ? — Exactement ce que vous répétez à Ilyès chaque jour. Réapprenez. Ce n’est pas comme il faut. Ce n’est pas la tradition. Utilisez l’autre main ! — Ce n’est pas du tout comparable ! — Ah bon ? Moi, je trouve que si. Les joues de Madame Tamara rosissent d’indignation. — Tu oses comparer ma cuisine à… Mais c’est ma façon à moi ! C’est comme ça que j’aime ! — Ilyès, lui, aime la main gauche. Mais ça, vous n’en tenez pas compte. — C’est pas pareil ! Un enfant peut encore changer ! — Vous, adulte, vous ne changerez plus ? Alors pourquoi voulez-vous le forcer, lui ? Elle serre les lèvres. Les yeux brillent de colère. — Comment oses-tu ? J’ai élevé trois enfants ! Serge aussi, je l’ai rééduqué, et alors ? — Et il va bien aujourd’hui ? Il est heureux, épanoui ? Silence. Denis sait qu’il frappe juste. Serge, le frère aîné d’Olga, vit à l’autre bout de la France et appelle sa mère deux fois par an. — J’ai toujours voulu bien faire, — sa voix tremble. — Simplement bien faire. — Je veux bien le croire. Mais « bien faire », chez vous, c’est « comme j’ai décidé ». Or, Ilyès est une personne, tout seul. Avec ses propres particularités. Et je ne vous laisserai pas les lui enlever. — Tu vas m’apprendre la vie… ? — Tant que vous n’arrêtez pas, oui. Je vais commenter tous vos faits et gestes, chaque habitude, chaque recette. On verra combien vous tientrez… Face à face, chacun à bout. — C’est mesquin et vil, — siffle Madame Tamara. — Mais c’est le seul moyen pour que vous compreniez. En elle, quelque chose cède. Elle paraît tout à coup vieillie, vulnérable. — Je fais ça par amour… — elle s’arrête. — Je sais. Mais il faut aimer autrement. Sinon, vous ne verrez plus jamais votre petit-fils. La soupe déborde, mais personne ne bouge. Le soir, Olga s’installe contre Denis sur le canapé. — Tu sais, — murmure-t-elle, — dans mon enfance, personne ne m’a jamais protégée comme ça. Maman savait toujours mieux que moi. J’endurais, simplement. Denis l’enlace. — Dans notre famille, ta mère n’aura plus jamais ce pouvoir sur personne. Olga serre fort sa main, soulagée. Dans la chambre, le crayon gratte doucement sur le papier. Ilyès dessine. De la main gauche. Personne ne lui dit plus que c’est mal.
Quand ma belle-mère a appris que nous allions acheter un appartement, elle a emmené mon mari pour lui parler. Ce qui s’est passé après m’a laissée sans voix.