On attendait avec tant dimpatience la petite Élodie. Mais la grossesse fut difficile, et lenfant naquit prématurément à Paris, il y a bien des années. Elle fut placée sous couveuse ; plusieurs organes étaient insuffisamment développés. Ventilation artificielle. Deux opérations. Décollement de rétine. On permit deux fois à la famille de lui dire adieu. Mais Élodie a survécu.
Malheureusement, on découvrit rapidement quelle voyait à peine et nentendait presque rien. Sa motricité saméliora peu à peu : elle sassit, attrapa un hochet, puis se mit debout en sappuyant. Mais côté intellectuel, rien navançait. Les parents, Luc et Solange Martin, gardaient tout de même lespoir. Ensemble au début. Puis le père séclipsa discrètement, laissant la maman se battre seule.
Solange trouva finalement une aide administrative, et à trois ans et demi, Élodie reçut des implants auditifs. Elle semblait percevoir les sons, mais son développement restait figé. Ils consultèrent des orthophonistes, des psychologues, des spécialistes en tout genre ; la maman Solange venait souvent me voir, espérant un miracle. Je proposais diverses approches. Mais aucun résultat. La plupart du temps, Élodie restait silencieuse dans son parc, manipulant quelque objet, le tapant contre le sol, se mordant la main ou un jouet. Parfois, elle poussait de longs hurlements monotones, parfois des modulations étranges. Sa maman affirmait quÉlodie la reconnaissait, quelle lappelait de sons particuliers, et quelle adorait quon lui gratte le dos et les jambes.
Finalement, un vieux psychiatre finit par dire : « Pour un diagnostic ? Cest ce quon appelle un légume ambulant. Prenez une décision : soit vous la confiez à une institution, soit vous continuez à lentourer vous avez lhabitude maintenant, non ? Nul espoir damélioration notable, inutile de ruiner votre vie près de son parc »
Cétait la première fois quon lui parlait franchement. Solange plaça alors Élodie dans un institut spécialisé et reprit le travail. Bientôt, elle soffrit une moto, un vieux rêve. Elle sillonnait les boulevards parisiens et les petites routes dÎle-de-France avec dautres passionnés ; le bruit du moteur chassait toutes ses appréhensions. Le père versait une pension alimentaire, que Solange consacrait entièrement à payer une aide-ménagère pour le week-end lessentiel étant de shabituer aux cris dÉlodie.
Plus tard, lun des motards, un certain Marc, lui dit : « Tu sais, tu me fascines avec ta force, il y a quelque chose de tragique et beau chez toi. »
« Viens, je vais te montrer quelque chose », répondit Solange.
Marc pensa quelle linvitait chez elle, tout sourire. Elle lui présenta Élodie, qui était alors en pleine forme, modulant des sons étranges, sans doute inquiète devant ce nouvel arrivant mais heureuse de deviner sa mère.
« Eh bien, sacrée surprise ! » sexclama Marc.
« Tu tattendais à quoi ? » rétorqua Solange.
Peu à peu, ils décidèrent de vivre ensemble, tout en gardant Marc à bonne distance dÉlodie ils sétaient entendu dès le début. Solange ne voulait pas quil interfère.
Plus tard, Marc proposa davoir un enfant ensemble. La peur dans la voix, Solange répondit quelle noserait pas risquer de revivre une telle épreuve. Il se tut près dun an, puis revint à la charge. Ce fut ainsi que naquit Rémi, un garçon parfaitement sain, ce qui fut un immense soulagement.
Mais Marc suggéra alors : « Peut-être devrions-nous confier Élodie à un établissement ? Puisquon a un fils normal maintenant »
Solange répliqua dun ton glacial quelle préférait le mettre dehors, lui. Marc battit aussitôt en retraite : « Je voulais juste en parler… »
Quand Rémi eut environ neuf mois, il découvrit sa sœur. Il montra une grande curiosité, ce qui inquiéta Marc : « Ne laisse pas notre fils sen approcher, on ne sait jamais, cest peut-être dangereux ! » Or, Marc était souvent absent, au travail ou sur sa moto, et Solange laissait Rémi approcher Élodie. Quand il jouait près delle, étrangement, Élodie ne poussait plus de cris. Il lui semblait même quelle écoutait, quelle attendait.
Rémi lui apportait des jouets, lui montrait comment jouer, refermait ses doigts sur les cubes. Un jour que Marc était malade et obligé de rester à lappartement, il vit Rémi marcher maladroitement en babillant, suivi dÉlodie, alors quelle ne quittait jamais dordinaire son coin. Cette scène le mit hors de lui : il exigea quon sépare son fils de lidiote, ou quil soit surveillé sans cesse. Solange lui montra la porte du doigt. Marc, effrayé, se calma et revint à de meilleurs sentiments.
Solange vint me parler :
Cest un pantin de bois, mais je laime, avoua-t-elle. Incroyable, non ?
Cest naturel, répondis-je. Daimer son enfant envers et contre tout…
Je parlais de Marc, précisa-t-elle. Mais Élodie est-elle dangereuse pour Rémi, à votre avis ?
Je répondis que dans leur duo, cétait clairement Rémi le leader, mais quil fallait rester prudent. On arrêta là la discussion.
À un an et demi, Rémi apprit à Élodie à empiler des cubes par taille. De son côté, il parlait déjà en phrases, chantait des comptines, mimait le jeu du corbeau qui fait la soupe.
Cest un prodige ou quoi ? me demanda Solange. Marc ma demandé, il nen revient pas : chez ses amis, à cet âge-là, les enfants balbutient encore papa-maman.
Je pense que cest grâce à Élodie, dis-je. Rares sont les enfants qui servent de locomotive au développement dun autre dès la petite enfance.
Voilà ! sexclama-t-elle. Je le dirai à mon tronc darbre avec des yeux.
Quelle drôle de famille, pensais-je : une légume ambulante, un tronc d’arbre, une motarde et un petit prodige.
Une fois propre, Rémi mit six mois à apprendre à sa sœur à aller sur le pot à son tour. Solange lui confia pour mission de lui apprendre à manger, à boire dans une tasse, à shabiller et se déshabiller. À trois ans et demi, Rémi posa la question de front :
Maman, qua-t-elle donc, Élodie ?
Dabord, elle ne voit pas, répondit Solange.
Mais si, objecta-t-il. Elle voit, mais mal. Ça, elle le voit, ça non. Et tout dépend de la lumière : elle voit bien dans la salle de bain sous la lampe au-dessus du miroir.
Lophtalmologue, dubitatif, sinclina devant les observations du petit. Après de nouveaux examens, il prescrivit des lunettes spéciales et un traitement adapté.
Lintégration à la maternelle fut, pour Rémi, un véritable fiasco.
Cet enfant devrait déjà être en primaire ! soupirait léducatrice. Il prend tout le monde de haut, il sait tout mieux que les autres.
Je my opposai formellement : mieux valait quil fréquente des ateliers et continue daccompagner sa sœur dans ses progrès.
Marc fut d’accord : « Autant que tu restes avec eux à la maison jusquà lécole, à quoi bon ce jardin denfants ridicule ? Et dailleurs, as-tu remarqué que ta fille ne hurle presque plus depuis des mois ? »
Six mois plus tard, Élodie prononça ses premiers mots : maman, papa, Rémi, donne, soif, miaou-miaou.
Ils rentrèrent ensemble en CP. Rémi sinquiétait : « Mais comment Élodie va-t-elle sen sortir sans moi ? Les éducateurs, sont-ils assez compétents ? Est-ce quils la comprendront ? » Aujourdhui, en cinquième, il soccupe encore daider sa sœur avant de faire ses propres devoirs. Élodie parle désormais en phrases simples. Elle lit, utilise lordinateur, aime cuisiner et ranger (Rémi ou Solange laident), adore sasseoir sur le banc, dans la cour, pour sentir lair, écouter et observer les voisins quelle salue toujours. Elle aime façonner la pâte à modeler, monter et démonter des constructions.
Mais par-dessus tout, elle aime quand toute la famille enfourche les motos et roule sur les petites routes de campagne elle derrière sa mère, Rémi derrière Marc tous ensemble, criant et riant au ventTandis que les années passaient, chacun trouvait sa place. Solange nutilisait plus le mot « miracle » ; elle parlait damour, de patience, dobstination. Parfois, lors des réunions de parents délèves, des enseignants nouvellement arrivés sétonnaient devant le duo atypique, la douceur dÉlodie, la bienveillance de Rémi et surtout cette étrange cohésion, ce secret invisible liant frère et sœur.
Un soir, alors que les fenêtres laissaient entrer la brise légère du printemps, Solange observa ses enfants installés à la table, devant des puzzles. Rémi montrait à Élodie comment ajuster la pièce bleue, la main posée sur la sienne. Sur la chaîne stéréo, un vieux disque chantait doucement. Solange sappuya contre lencadrement de la porte, submergée dune reconnaissance paisible. Marc, pour une fois sans casque ni manteau de cuir, lisait sur le canapé, jetant parfois un regard vers la scène. Élodie se tourna vers sa mère, un sourire aux lèvres indéchiffrable pour beaucoup, lumineux pour celle qui laimait.
Ce soir-là, la vie ne ressemblait ni à un défi, ni à une épreuve. Ce fut tout simplement une soirée ordinaire et, pour la première fois, cela parut suffire.
Élodie tendit la main vers Rémi, cherchant ses doigts, puis, à voix basse, articula :
Tu es là.
Toujours, répondit-il. Et toi aussi.
Solange éteignit doucement la lumière du couloir. Elle comprit alors que le destin ne donnait ni réels miracles, ni véritables tragédies rien que des histoires damour, tissées lentement, jour après jour, par ceux qui refusent dabandonner.







