Je me souviens de ce jour ancien, quand la douleur était devenue si intense que je n’arrivais plus à la supporter. Trois jours de maux de tête terribles, que rien ne calmait, pas même le plus fort des comprimés. Cette nuit-là, il m’était impossible de fermer l’œil. La pire idée que jai eue fut daller errer sur le Minitel, à chercher quels fléaux pouvaient donner de telles migraines. Tout de suite, le navigateur maffichait : « Comment distinguer une migraine dun cancer du cerveau », et dautres diagnostics tout aussi effrayants. Après avoir tout lu et recoupé chaque symptôme, jaurais pu aller directement chez le croque-mort de la rue des Cerisiers, sans même passer par la salle dattente du médecin.
Je revis alors ce passage où le héros de Jérôme K. Jérôme, tombant sur une encyclopédie médicale, croyait reconnaître en lui-même toutes les maladies sauf la fièvre puerpérale : choléra, anémie, la danse de Saint-Guy, jusquà la fièvre aphteuse, dernière du livre. Il en était presque vexé de ne pas souffrir de fièvre puerpérale alors quil avait tout le reste, ou presque
Moi aussi, après ma nuit à lire tout lInternet de Paris, me découvrant toutes les morts possibles, je conclus : « Assez subi ! Demain, coûte que coûte, je rampe chez le médecin ! »
Dans la salle dattente, un échange délicieux eut lieu avec une dame à la voix douce.
Vous avez bu ?
Je ne compris pas :
Bu quoi ?
Hier, un peu trop de vin ?
Non, je nai rien bu, répondis-je, un peu froissée.
Parce que vos yeux sont rouges, comme si vous aviez festoyé toute la nuit
Ah, ces petites remarques ! Parfois, je me demande si je ne devrais pas conseiller un psychologue aux gens qui menvoient chez le leur.
Merci de votre sollicitude, dis-je dune voix polie.
Quand vint mon tour, jentrai chez le Dr. Moreau et détaillai mes malheurs avec le sérieux dun présentateur du Théâtre de lOdéon. En bouquet final, jajoutai mes yeux rouges – cerises sur le gâteau – en maugréant :
On dirait que jai bu, mais je vous assure que non…
Le médecin mobserva attentivement, haussa les épaules :
Vos yeux sont bien normaux, ne vous écoutez pas trop
Encore une fois, je me fis la réflexion : ce ne sont pas ceux quon croit qui auraient le plus besoin dun psy.
Le Dr. Moreau me prit la tension, le pouls, vérifia ma saturation. Une série de questions suivit. À mes réponses, il me sembla que le tableau était loin dêtre rassurant ; ce nétait pas qu’une simple migraine. Peut-être autre chose de moins anodin.
On me conseille une IRM cérébrale, ou un scanner ? Je peux payer, insistai-je, même si cela coûtait cent euros. LInternet me la recommandé. Après tout, javais décroché mon diplôme de généraliste, neurologue, angiologue nocturne sur minitel
On va commencer sans céder à la panique : soignons les vaisseaux, faisons des analyses. Si cela empire, on ira plus loin.
Cette nuit blanche mavait semblé la pire du monde. Je pleurais, repensant à ma vie : quarante ans, deux enfants, dix livres écrits. Et je me voilà à douter : est-ce peu ? Est-ce beaucoup ?
Mes enfants sont encore si jeunes, pas achevés
Mes livres aussi imparfaits. Dans le dernier, page 16, une coquille
Il faudra continuer délever enfants et correcteurs littéraires.
En rentrant chez moi après la consultation, jallai chercher mes enfants à lécole, achetai les comprimés indiqués – puis maffalai sur mon lit.
Mes petits sont vite venus vers moi :
Maman, tu as préparé quelque chose à manger ?
Il y a de quoi faire, il faudra juste cuisiner un peu
Je navais plus tellement mal, simplement plus dénergie – trois jours à peiner
Mathis, mon fils aîné, se chargea de tout : il fit cuire des œufs, fit réchauffer des pâtes. Il me dit :
Jai servi Élodie, tu veux ton dîner au lit, maman ?
Et là, soudain, jeus chaud au cœur. Zut alors, jai un fils qui grandit bien ! Il saura sen sortir, plus tard !
Non, pas au lit, je nai pas faim. Je me lèverai après, mon chéri. Bravo à toi.
Comme tu veux, fit-il avant de revenir avec une assiette de fruits tranchés.
Maman, il y a du kiwi, cest plein de vitamine C, plus que dans lorange. Des pommes, pour le fer. Et une mandarine, pour la couleur, sinon elle finirait à pourrir
Jétais remplie de fierté : mon petit soignant ! À cet instant je me sentis aller mieux.
Après, Mathis fila à lépicerie.
Tu vas où ?
Il ny a plus de croquettes pour le chat.
Et prends de la glace, cria Élodie. Moi aussi, mon stock de croquettes est épuisé !
Élodie fit ensuite une entrée solennelle dans ma chambre : lunettes sur le nez, peignoir sur le dos, et valisette de docteur en plastique. Mademoiselle Élodie Moreau, thérapeute en herbe.
Alors, Madame, on va vous guérir ? Je dois faire une piqûre ?
Dis « maman » plutôt que « madame malade »
Quand tu iras mieux, tu redeviendras maman. Ouvre la bouche.
Jobéis.
Vous avez mangé du kiwi sans moi ?
Prends, il y en a pour tout le monde
Cest trop tard, jai déjà pris des œufs. Jattends la glace. Laisse-moi tausculter…
Elle posa son stéthoscope rose autour du cou.
Chaque soir, moi, je cours après toi avec lhistoire à lire, mais toi, tu ne mécoutes jamais.
Ouh là, ça ne va pas du tout, déclara-t-elle, me tâtant le cou. Vous parlez trop, et vous courez après les enfants. Je prescris une piqûre et une glace. Si Mathis en prend pour tout le monde. Mais sil nen ramène quà ceux qui en ont demandé, tant pis !
Comment, tu ne partages pas ta glace médicinale avec ta maman malade ?
Mais déjà Élodie madministra la piqûre, plantant le petit piston dans ma jambe en riant.
Aïe !
Cest pour te soigner ! cest comme ça !
À vrai dire, jallais déjà mieux. Et après la glace, achetée pour tous par Mathis, tout était parfait : plus de maux de tête, de lénergie retrouvée, des yeux bleus au naturel.
Mais jai joué encore un peu à la malade, et ce fut Mathis qui lut le conte du soir à Élodie.
Comme « conte », elle exigea « lencyclopédie ».
Lencyclopédie des cyclopes, plaisanta Mathis.
Ils lurent sur Saturne, puis sur les dinosaures, puis sur la chute des dents de lait. Ils se disputèrent presque en se demandant si les bébés dinosaures avaient, eux aussi, des dents de lait.
Jécoutais leur bavardage, fondant de bonheur, de tendresse et dun de ces sentiments de plénitude vraie, celle qui donne un sens à la vie.
Après, jai changé les draps, parce quils avaient renversé lassiette et étalé du kiwi partout sur ma housse.
Et puis, tous les trois, nous nous sommes endormis serrés les uns contre les autres.
Alors, les comprimés ont été efficaces ? me demanda le docteur le lendemain matin.
Jai hoché la tête. Mais je crois que ce sont dautres pilules qui mont sauvée ce jour-là : mes petits bonbons, mes enfants.
Ceux qui remplissent tes forces au lieu de tuser, qui tapportent la joie à la place de la tristesse, le bonheur au lieu de la colère.
Prenez vos enfants dans les bras, même sils dépassent la taille du miroir. Rien nest plus réparateur que ces étreintes. Enfin, peut-être un peu de kiwi, qui regorge de vitamine C !







