Jacques, arrête de compter les corbeaux !
Depuis plusieurs jours, Jacques boudait la nourriture que lui tendait Lucie :
Mais enfin, mon cher, ce sont les mêmes boulettes de viande que Monsieur Didier tachetait. Il ne viendra pas pour linstant Ne lattends pas, Lucie haussa les épaules.
Le tableau était curieux Sur le long arrêt de bus jaune, tous les ouvriers de lusine, en attendant le bus, sétaient regroupés dun seul côté. Lautre partie de larrêt restait vide, si lon oubliait le chien roux et dépenaillé qui sétalait royalement devant le banc
Jacques venait dentamer sa quatrième année, et il connaissait la vie sur le bout de ses quatre pattes. Ses journées se ressemblaient, passées à traîner près de larrêt de bus, non loin des foyers de travailleurs. Derrière ce bâtiment, lusine, puis un champ. Rien de bien excitant Jacques avait déjà tout exploré, à maintes reprises.
Dailleurs, doù lui venait ce prénom ? Impossible pour le chien de sen souvenir. Ce sont quelques jeunes femmes du foyer qui lappelaient ainsi. Prises de compassion pour sa condition, elles le nourrissaient de temps à autre. Mais la plupart des gens, eux, évitaient Jacques.
Il ne vous lançait pas un regard triste ni ne remuait la queue gentiment Non, Jacques nétait pas ce genre de chien. Malgré ses trois ans, il ressemblait à un vieux grincheux, mécontent de tout et de tous. Son air mauvais et son sale caractère faisaient fuir les passants.
Les gens Quen dire de bon, vraiment ? Pas grand-chose ! Les deux jeunes femmes qui le nourrissaient, Jacques voulait bien, par bonté dâme, ne pas les compter dans la « majorité ». Pour le reste, il nappréciait ni les humains, ni les corbeaux, et il observait les moineaux piaillant et barbotant dans les flaques avec dégoût.
Lépoque où il était chiot, pensant naïvement que tout humain voulait le caresser ou laimer, était passée depuis longtemps. Pour Jacques, les humains nétaient pas mieux que les corbeaux, tous faisant des bruits horribles. À larrêt de bus, ils criaient, se bousculaient, le chassaient de leurs pieds pour ne pas quil gêne.
À quoi bon les aimer ? Il ny voyait aucun intérêt
Avec les corbeaux, cétait autre chose. Ces effrontées avaient décidé de lui voler les rares morceaux quon lui donnait au foyer. Jacques fonçait sur ces oiseaux noircis, qui sécartaient aussitôt, discutaient puis revenaient à lassaut dès quil avait le dos tourné.
Ainsi sécoulaient ses journées : Jacques engueulait les corbeaux, comptait ces effrontées se demandant laquelle serait la prochaine à perdre sa queue puis aboyait après les humains.
La vie à l’arrêt jaune, au fond, nétait pas si mal. Ce nétait pas Versailles, bien sûr, mais on trouvait toujours un coin à labri du vent et de la pluie, ou de lombre aux beaux jours. Seul problème : un peu trop de monde
Eh ben, monsieur le Comte ! Tes bien étalé, laisse passer ! Une chaussure interrompit la somnolence de Jacques.
Jacques ouvrit un œil. La chaussure voulait enjamber ses pattes. Mais cétait sans compter sur la volonté du maître des lieux :
« Tu veux te battre ? Attends un peu ! »
Jacques bondit immédiatement. La chaussure fit tout pour sesquiver, mais le bus de son propriétaire venait darriver, heureusement pour lui.
Jacques détestait par-dessus tout ces moments où lhumain filait dans son bus et lui échappait. Beaucoup de ces importuns avaient ainsi évité la confrontation
Quant à la chaussure, elle resta là, abandonnée à larrêt, seule, vaincue.
« Bien fait ! » songea Jacques, fier de sa victoire. Il savoura son trophée, mâchonnant la chaussure avec intensité, puis la traîna fièrement derrière la poubelle.
Pauline, ne reste pas près de ce chien bizarre, ordonna une femme blonde, tirant sa copine par la manche.
Il est fou ce chien, impossible à maîtriser, gronda un homme en train de fumer.
Le mégot rata la poubelle et manqua de peu Jacques, qui dut riposter de quelques aboiements furieux. Lhomme maugréa et séloigna à lautre extrémité de larrêt
*****
Le lendemain, Jacques recroisa le propriétaire de la chaussure, accompagné cette fois dun autre individu.
Voilà ! le doigt du « chaussure » se pointa violemment vers Jacques, tout en gardant ses distances. Cest ce chien agressif ! Faites quelque chose, enfin !
Quoi donc ? répondit lautre homme, perplexe. Vous nêtes pas le premier à vous plaindre, mais il ny a pas de fourrière dans notre petite ville.
« Chaussure » rangea son doigt, agitant désormais les bras à la manière dune pie. Jacques restait attentif, dressant les oreilles.
Finalement, lautre type se mit lui aussi à râler. Jacques se réjouit alors : quel spectacle réjouissant de voir deux humains sempoigner !
Vous êtes bien gardien, non ?! sagaça « chaussure », offusqué.
Jacques nouvrit même pas la gueule. Ah, les humains qui grondent entre eux ! Bien plus distrayant quune bagarre de corbeaux pour une noix.
Le propriétaire de la chaussure crut même deviner un sourire malin sur la gueule du chien. Non, pensa-t-il, jai rêvé, ça nexiste pas !
Je surveille le foyer, pas larrêt du bus ! rétorqua le gardien, repartant sinstaller à son poste. Puis, se ravisant : Donnez-lui un os, il vous laissera tranquille.
Le conseil se voulait bienveillant
Ah, merci ! la prochaine fois, jamènerai la moitié de la cantine pendant quon y est ! râla le propriétaire. Il ajouta, en toisant Jacques : Et toi, sale cabot, rien à grogner ? Tu me fais peur, hein ! Bête féroce !
La « bête féroce », comprenant linsulte, sassura une fois de plus que ce monsieur bondisse dans son bus à la vitesse dun sprinteur.
Jacques hurla au bus, tandis que le visage écarlate de Monsieur Didier tel était le fameux propriétaire continuait de pester derrière la vitre embuée…
Évidemment, il était difficile déviter de nouvelles rencontres. Depuis peu, Didier venait dêtre promu directeur adjoint de lusine. Tout était nouveau pour lui. Cette histoire de chien errant à larrêt commençait mal ; et sa voiture toujours au garage Chaque matin, laccueil se résumait à des aboiements frénétiques. Pourquoi ce diable hirsute le prenait-il spécialement en grippe ?
Dès ce jour, Jacques sembla ne plus détester que Didier, oubliant presque tous les autres bipèdes. Il guettait avec impatience larrivée du bus connu, attendant que Didier pose le pied à larrêt !
Lassé des moqueries des collègues, Didier décida dessayer le conseil du gardien, et se mit en tête dacheter à la cantine une boulette de viande pour Jacques.
Tiens, mange, fit-il en sortant le paquet devant larrêt, guettant une réaction du chien.
Jacques se préparait à raccompagner « chaussure » comme il se doit, mais lodeur de la boulette était irrésistible Il sapprocha, renifla, engouffra la nourriture à la vitesse de léclair. Sur lasphalte restait la trace parfumée de son met préféré. Jacques se lécha les babines et dévisagea lhomme.
Eh bien, dis donc ! Ten veux encore ? Je nai pas de femme, je ne sais pas cuisiner, alors porter des boulettes chaque matin tu vas finir par sourire !
*****
Le lendemain matin, Didier fut surpris.
Dis donc, on dirait que Jacques ne vous aboie plus dessus ? rit la secrétaire aux joues rondes, Lucie.
Cest quil me respecte maintenant, Lucie, répondit Didier avec une certaine fierté, même sil jetait un regard de côté au chien, étonné.
Dès lors, le chien roux et solitaire commença à shabituer à cette offrande quotidienne la boulette apparaissant en même temps que Didier.
Peut-être que, finalement, les hommes nétaient pas tous aussi sots quil le pensait ? Peut-être nétaient-ils pas identiques aux corbeaux qui criaillaient chaque matin pour un bouchon brillant ?
Les jours raccourcissaient, le froid arrivait. Un matin, larrêt jaune fut recouvert dun voile blanc. Avec les premiers flocons, un vent glacé sinfiltrait du champ.
Comme tous les matins, Didier déposait sa boulette et autres restes devant la truffe de Jacques. Le chien frissonnant sapprochait, flairait et dévorait la boulette toujours trop vite. Certain, il lui semblait navoir jamais savouré de boulette.
Didier restait un instant à observer les flancs roux qui tremblaient.
Le bus arrive, Didier fit Lucie, tirant sur sa manche, mais lhomme restait immobile.
Tant pis ! dit-il, avec un soupçon damertume, rebroussant chemin vers la loge du gardien.
Un peu plus tard, une main gantée de cuir noir caressa doucement le dos de Jacques. Le chien le regarda.
Tu as froid, vagabond ? Tu nes plus si combatif Viens, allonge-toi sur ce carton, ce sera déjà plus chaud. On va le placer contre la paroi, tiens encore une boulette, tu verras
*****
Le samedi, Didier resta chez lui. Les plates-bandes devant sa maison à la périphérie de la ville étaient enfouies sous la neige. Un vent glacial faisait tourbillonner les grains de glace.
Il fit des œufs au plat avec du jambon, prit son petit-déjeuner. Puis il se saisit de la pelle dans son garage. Comme la neige volait sur le chemin devant la maison, son esprit, ailleurs, vagabondait
Soudain, Didier sarrêta, observa les flocons danser, grommela dans sa barbe, jeta la pelle et partit précipitamment.
Personne à larrêt. Jacques savait quil y avait des jours où les bus passaient presque à vide, et son estomac criait famine plus fort que dhabitude. Les femmes du foyer nétaient pas là non plus
Jacques se leva, prêt à marcher longtemps jusquaux épiceries familières, espérant gratter de quoi se nourrir si le sort était avec lui.
Il allait quitter son abri quand, à sa surprise, un bus sarrêta devant sa truffe.
Pour aller où, toi ? Tu veux te perdre dans la tempête ?
Didier déposa devant Jacques des saucisses, tirées de plusieurs paquets. Le chien mangea comme si ces saucisses allaient disparaître à linstant.
Pas de boulette aujourdhui, la cantine est fermée sexcusa Didier. Mais jai pensé à autre chose
À côté de larrêt, apparut une grande caisse remplie dune vieille couverture usée.
Jai rien trouvé de mieux. Allez, va te mettre dedans, tu seras un peu plus chaud.
Dun coup, neige et vent disparurent pour Jacques. Un élan de chaleur étrange monta en lui. Jamais personne navait pensé à lui amener ce genre de chose
*****
Plusieurs jours passèrent. Jacques refusait obstinément la nourriture que lui tendait Lucie.
Quest-ce que tu as, mon pauvre ? Ce sont pourtant les mêmes boulettes que Monsieur Didier tachetait. Il viendra pas aujourdhui, il est bien malade Ne lattends pas, soupira la secrétaire.
Jacques, les oreilles basses, la regardait par en-dessous, bondissant à chaque arrivée de bus ou chaque sortie demployé de lusine. Mais rien
Il sen retournait alors, morose, sur sa couverture dans la caisse. Les corbeaux, derrière larrêt, se bagarraient pour une croûte de pain, chacun rêvant de cacher sa trouvaille dans une planque secrète.
Jacques les observait dun œil triste. Tout de même, quelles idiotes ! Il, aussi, avait son trésor un trou sous larrêt, juste derrière la poubelle.
Il sortit de sa caisse et fila aussitôt à cet endroit. Il nétait pas comme ces corbeaux criards incapables de retrouver leurs cachettes. Là, le fameux soulier. Ah, il sen souvenait bien. Autrefois, il lavait détesté. Et maintenant
Quel sentiment étrange lenvahissait ? Il extirpa la chaussure. Où était donc Didier ? Jacques avait appris que les autres appelaient ainsi « son humain ». Son humain, vraiment
Mais était-il vraiment un ami ? Était-il encore un véritable chien, si, ayant enfin trouvé un maître, il lavait perdu ?
Jacques gronda en direction des corbeaux. Un voile mystérieux se levait en lui. Ça suffit ! Marre deux ! Il ny resterait pas une minute de plus !
Monsieur Didier ! Monsieur Didier !
Jacques dressa les oreilles, plein despoir, vers la jeune femme au téléphone.
La connexion est mauvaise Jarrive dans le bus. Jai pris la pochette de documents à faire signer
Lucie monta dans le bus sans remarquer quune queue rousse sy faufilait derrière elle, comme une ombre
*****
Le chien observait avec attention la jeune femme qui répétait à voix haute le nom de son humain.
Lucie, enroulant son écharpe plus fort, bondit hors du bus. Jacques la suivit, la chaussure noire serrée entre les dents.
Le moral de Jacques était au beau fixe. Comment avait-il pu croire que ce manteau blanc était si froid et hostile ? Quel plaisir dentendre la neige crisser sous les bottines de Lucie.
Elle sonna. À travers le portail retentit une voix familière. Jacques se mit à japper. Lucie, surprise par le chien quelle navait pas remarqué, glissa et la pochette atterrit joyeusement dans la neige
Monsieur Didier, vous ne voulez pas maider à me relever dabord, au lieu de vous jeter sur le chien ?
Les yeux de Didier vacillaient derrière un voile démotion. Ces larmes, doù venaient-elles ?
Tu es venu pour moi ? Tu es venu ? Et tu mamènes un cadeau ? répétait-il, serrant le chien dune main et la chaussure de lautre.
Lucie, elle, retrouva vite son équilibre et se retrouva invitée à boire un bon thé.
Expliquez-moi une chose, Monsieur Didier fit Lucie, en regardant Jacques tourner dans la cuisine pourquoi ne lavez-vous pas pris chez vous plus tôt ? Cette belle maison, il y a de la place à revendre
Javais peur soupira Didier. Jétais seul depuis longtemps, tu comprends. Un chien, cest une responsabilité, une vraie petite famille, déjà Mais maintenant, impossible quil reparte. Dès que je vais mieux, japprendrai à faire des boulettes !
Il fallait juste forcer un peu la porte, alors ? sourit Lucie. Finalement, heureusement que Jacques est venu tout seul.
Et, pour masquer son sourire, Lucie sempressa de boire un peu de son thé brûlantJacques avait déjà repéré le tapis moelleux devant la porte, la chaise sous laquelle sabriter, et surtout, le coin tranquille près du radiateur, à portée de main ou plutôt, de patte de Didier. Il tourna, humant lair, déposant la chaussure noire comme une relique de guerre, puis leva vers Didier un regard lumineux, mêlé de défi et dattente.
Didier, dissimulant un sourire tremblant, sagenouilla près de son compagnon. Il passa une main maladroite mais cette fois, sans la moindre hésitation derrière loreille râpée du chien, qui ferma les yeux dans un soupir de contentement. Lucie, adossée à la porte, observait la scène, émue, tandis quà la fenêtre la neige sétirait, paisible et silencieuse.
Dehors, le vieux banc de larrêt jaune senfonçait lentement sous la poudreuse, témoin indifférent des batailles passées, des sacs abandonnés, des chaussures orphelines et des corbeaux voyageurs. À présent, leur théâtre nétait plus le même : la vie de Jacques avait trouvé une autre scène, un foyer inattendu, un humain débrouillard à aimer celui quon croyait avoir perdu pour toujours, et qui, justement, pensait nêtre plus digne dêtre choisi.
La boulette du soir naurait peut-être pas le goût dantan, mais Jacques, roulé contre la jambe de Didier, sen fichait. Pour la première fois depuis longtemps, il ne comptait plus les corbeaux. Il meura linstant présent, savourant la chaleur, rêvant, à demi, que tout cela nétait quun prodigieux miracle. Quen penseraient les autres chiens errants, là-dehors, ou même ceux qui, comme Didier, avaient oublié comment espérer ? Peut-être, simplement, quil suffit parfois de traverser la neige, de garder une vieille chaussure en bouche, et de forcer un peu la porte
Un jappement assourdi résonna, joyeux et apaisé. Dehors, sur la poudre neuve, la trace dune seule paire de pattes menait droit vers la maison, sans retour.







