Il y a de nombreuses années, Élodie sinstalla dans un appartement parisien avec sa petite fille de quatre mois, Camille. Élodie, mère célibataire, vivait lépuisement et la solitude, portée par le poids du quotidien.
Les murs de limmeuble étaient si fins quon aurait pu croire quils étaient faits de papier. Dès la première nuit, Camille souffrit de coliques et se mit à pleurer sans relâche, trois longues heures durant. Élodie traversait la pièce, berçait sa fille, susurrait des paroles apaisantes, mais ses propres larmes se mêlaient bientôt à celles de Camille.
Soudain, BAM, BAM, BAM.
On frappait la cloison du voisin dune force terrible.
« Faites-la taire ! » hurla une voix grave et impatiente. « Certains doivent se lever tôt pour travailler ! »
Le cœur dÉlodie se figea. Terrifiée, elle prit un coussin, tenta détouffer les pleurs de sa fille, en murmurant : « Camille, sil te plaît, arrête, je ten prie. »
Cette scène se répéta chaque nuit pendant une semaine. À chaque fois que Camille pleurait, le voisin un homme dun certain âge, Monsieur Dupuis cognait contre le mur et criait. Élodie vivait dans la peur constante dêtre expulsée. Elle se sentait la pire mère du monde.
Un mardi soir, alors que Camille hurlait plus fort que jamais, Élodie toucha le fond du désespoir. Elle seffondra sur le carrelage de la cuisine, serrant son bébé contre elle, en sanglotant.
On frappa alors à la porte dentrée, un coup lourd, solennel.
Élodie sentit son sang se glacer. Elle fut persuadée que Monsieur Dupuis venait cette fois pour laffronter face à face.
Elle ouvrit la porte avec hésitation, prête à sexcuser.
Monsieur Dupuis se dressa devant elle, imposant, le visage dur. Dans ses mains, une boîte à outils et un sac dépicerie.
« Je Je suis désolée » balbutia Élodie. « Elle est malade. Je fais de mon mieux »
Monsieur Dupuis posa un regard sur lenfant qui pleurait, puis sur Élodie et ses yeux gonflés et rougis. Il laissa échapper un profond soupir.
« Laisse-moi passer », grogna-t-il.
Il entra sans demander son reste. Élodie, stupéfaite, neut pas la force de réagir.
Il déposa le sac sur la table. À lintérieur, une boîte de soupe au poulet maison et une miche de pain encore tiède.
« On dirait que tu nas pas mangé depuis des jours », dit-il dun ton bourru. « Tu ne peux pas toccuper delle si tu ne prends pas soin de toi. »
Il ouvrit alors sa boîte à outils, se dirigea vers un vieux fauteuil à bascule qui grinçait dans le coin.
« Ce fauteuil grince toute la nuit, je lentends à travers le mur. Ça me rend fou. »
Il graissa les charnières, resserra les vis. En cinq minutes, le fauteuil retrouva le silence.
« Voilà », déclara Monsieur Dupuis. Il tendit ses bras puissants vers Élodie. « Passe-la-moi. »
« Pardon ? »
« Donne-moi la petite. Mange ta soupe. »
Hésitante, Élodie lui confia Camille, son « terrible » voisin.
Monsieur Dupuis pressa le minuscule bébé contre sa large poitrine et, dune voix grave, se mit à fredonner un air ancien. Il fit lentement le tour de la pièce, la berçant avec une main assurée, geste dun père expérimenté.
En deux minutes, Camille cessa de pleurer. En cinq minutes, elle sendormit paisiblement.
« Ma femme est partie il y a dix ans », chuchota Monsieur Dupuis en contemplant la fillette. « Nous avions quatre garçons. Je reconnais le regard dune mère à bout. »
Il leva les yeux vers Élodie. « Je ne frappais pas au mur parce que jétais en colère contre toi. Je frappais parce que je me sentais impuissant. Je voulais taider, mais je ne savais pas comment le dire. »
Dès ce soir-là, Monsieur Dupuis cessa dêtre le voisin bougon. On lappela Papy D. Tous les soirs, il venait bercer Camille pour permettre à Élodie de se doucher, de manger, de souffler. Ainsi, il montra que parfois, sous les dehors les plus durs, se cachent des cœurs infiniment tendres.







