Quand on a sorti Bastien Roguet de la maternité, la sage-femme a dit à sa mère : « Quel grand garçon ! Ce sera un vrai gaillard. » Sa mère n’a rien répondu. Déjà, elle regardait le nouveau-né comme si ce n’était pas vraiment son enfant. Bastien n’est jamais devenu un gaillard. Il est devenu superflu. Un de ces enfants que l’on a mis au monde sans trop savoir quoi en faire. — Encore ton drôle de gosse dans le bac à sable, il a fait fuir tous les petits ! – criait, d’un balcon du deuxième étage, tante Lucette, figure militante du quartier et grande gardienne de la justice des immeubles. La mère de Bastien, femme épuisée au regard éteint, répliquait seulement : — Si tu n’aimes pas, regarde ailleurs. Il ne fait de mal à personne. C’était vrai. Bastien ne touchait à personne. Il était grand, malhabile, la tête toujours basse, les bras trop longs pendus le long du corps. À cinq ans, il ne parlait pas. À sept, il grognait. À dix, il s’est mis à parler, mais d’une voix éraillée, si bien qu’on aurait préféré qu’il reste muet. À l’école, il était tout au fond de la classe. Les profs soupiraient devant son regard vide. — Roguet, tu m’écoutes au moins ? — demandait la prof de maths, le bout de la craie battant la table. Bastien hochait la tête. Il entendait, mais ne voyait pas l’intérêt de répondre. À quoi bon ? Il aurait un cinq juste pour faire la moyenne, on le laisserait en paix. Ses camarades ne le frappaient pas — ils avaient trop peur. Bastien était costaud comme un jeune taureau. Mais ils ne l’aimaient pas non plus. Ils l’évitaient, contournant sa personne comme on contourne une mare profonde. Avec un certain mépris. À la maison, ce n’était guère mieux. Le beau-père, arrivé quand Bastien eut douze ans, avait tout de suite annoncé la couleur : — Que je ne le voie pas traîner ici quand je rentre du boulot. Il mange trop, ça ne sert à rien. Et Bastien disparaissait. Il traînait sur des chantiers, dans des caves. Il était devenu invisible. Son seul talent : se fondre dans le décor, dans les murs, le béton, la boue sous ses pieds. Ce soir-là, sa vie a basculé sous une pluie fine et sale. Bastien, quinze ans, était assis sur la cage d’escalier, entre le cinquième et le sixième. Impossible de rentrer : le beau-père avait des invités, ce serait bruit, fumée, et, qui sait, peut-être un coup qui partirait. La porte de l’appartement d’en face a grincé. Bastien s’est effacé. C’est Mme Tamara Ilitch, une femme d’environ soixante, qui est sortie. Mais debout, droite, fière, comme si elle en avait quarante. Tout l’immeuble la trouvait étrange. Jamais à médire sur le banc, jamais à discuter des prix du riz, toujours le dos bien droit. Elle a regardé Bastien. Pas avec pitié, pas avec dégoût. Mais… comme on regarde un mécanisme cassé, en se demandant si on peut le réparer. — Qu’est-ce que tu fais là ? — a-t-elle lancé d’une voix basse, autoritaire. Bastien a reniflé : — Rien. — Rien ? Les chats, ça naît pour rien, — a-t-elle tranché. — Tu as faim ? Bastien avait toujours faim. Il poussait, et à la maison, le frigo était vide depuis longtemps. — Bon ? J’le demande pas deux fois. Il s’est relevé, maladroit, grand, et l’a suivie. L’appartement de Mme Ilitch n’était pas comme les autres. Des livres partout. Sur les étagères, par terre, sur les chaises. Ça sentait le vieux papier et quelque chose de bon, de viande. — Assieds-toi, lui a-t-elle dit d’un signe, mais lave-toi les mains d’abord. Le savon, là-bas. Il s’est exécuté. Elle lui a servi des pommes de terre et du ragoût, avec des morceaux de vraie viande. Il n’avait plus souvenir d’en avoir mangé, de la vraie, pas ces saucisses en carton. Il a mangé vite, à s’étouffer. Elle, en face, assise le menton dans la main, l’observait. — Pas la peine de te presser. On te volera rien, — a-t-elle dit calmement. — Tu vas y laisser ton estomac à manger comme ça. Bastien a ralenti. — Merci, — a-t-il marmonné, en s’essuyant la bouche à la manche. — Ne fais pas ça, il y a des serviettes. Tu viens d’où, à part de la forêt ? Elle est où ta mère ? — À la maison. Avec le beau-père. — Je vois. Tu fais tache dans la famille. Elle l’a dit avec la même simplicité que si elle annonçait la pluie ou la hausse du pain. Bastien n’a même pas été blessé. — Écoute-moi bien, Roguet, — a-t-elle tout à coup martelé. — Tu as deux choix. Te laisser couler, traîner, finir très mal. Ou te ressaisir. De la force, tu en as. C’est ici que ça manque, là, — elle a tapé son front. — Dedans, c’est le vent. — Je suis idiot, — a confessé Bastien. — C’est ce qu’ils disent à l’école. — L’école, tu sais… tout est fait pour la moyenne. Mais t’es pas dans la moyenne, toi. T’es autre chose. Montre-moi tes mains. Il les a regardées, larges, pleines de bosses. — On va voir. Demain, tu reviens. Mon robinet fuit — tu me le répares. J’te donnerai les outils. Dès lors, Bastien est revenu presque tous les soirs. Les robinets, les prises, les serrures. Il avait vraiment des mains d’or. Il comprenait la mécanique, pas avec le cerveau, mais par instinct. Tamara Ilitch n’était pas douce. Non. Elle enseignait. Sec, exigeant. — Pas comme ça ! — criait-elle. — Qui t’a appris à tenir un tournevis comme une cuillère, hein ? Du nerf ! Et elle lui tapait les doigts avec sa règle, en bois. Ça faisait mal. Elle lui a donné des livres. Pas des manuels. Des histoires de vie, d’aventuriers, de gens qui se sont tirés de la misère envers et contre tout. — Lis, — disait-elle. — Le cerveau, ça rouille si tu le laisses. Tu crois être le seul comme ça ? Des comme toi, il y en a eu des millions. Et ils s’en sont sortis. Pourquoi pas toi ? Bastien a peu à peu appris son histoire. Tamara Ilitch avait été ingénieure toute sa vie dans l’industrie. Son mari était mort tôt, pas d’enfants. L’usine avait fermé dans les années quatre-vingt-dix. Elle subsistait sur sa retraite et des traductions techniques. Mais elle n’avait pas cédé, ni aigrie, ni amère. Elle vivait, droite, seule, digne. — J’ai personne, — a-t-elle fini par dire. — Toi non plus, presque. Mais ce n’est pas la fin. C’est un début. Tu piges ? Pas complètement, mais il hochait la tête. À dix-huit ans, l’armée. Elle l’invite, table dressée comme à Noël, tartes, confitures. — Bastien, — c’était la première fois qu’elle utilisait son prénom en entier — tu ne dois plus revenir ici. Sinon tu te perds. Tu finiras comme tous ici — même quartier, même désespoir. Quand tu auras fini ton service, pars ailleurs. Pars au Nord, sur les chantiers, où tu veux, mais pars. C’est compris ? — Oui, — a répondu Bastien. — Voici quelque chose pour commencer, — elle lui a tendu une enveloppe. — Trente mille euros. Tout ce que j’ai mis de côté. Avec ça, tu tiendras si tu réfléchis bien. Et rappelle-toi : tu n’as de compte à rendre à personne. Deviens quelqu’un, Bastien. Pas pour moi. Pour toi. Il a voulu refuser, dire qu’il n’accepterait jamais ses derniers sous. Mais dans ses yeux durs, exigeants, il a compris : il n’y avait pas le choix. C’était sa dernière leçon. Son dernier ordre. Il est parti. Et n’est pas revenu. Vingt ans ont passé. Le quartier a changé. Les vieux platanes abattus, tout goudronné pour un parking. Les bancs aux entrées en métal, glaciaux. Les immeubles vieillissants, mais debout, obstinés. Une grosse berline noire s’arrête devant la résidence. Un homme en sort. Grand, large d’épaules, manteau élégant mais sobre. Un visage taillé par les vents du nord, mais des yeux clairs, tranquilles. C’était Bastien Roguet. Aujourd’hui Monsieur Roguet, patron d’une entreprise du bâtiment en Savoie. Cent vingt salariés, trois gros chantiers, la réputation d’un homme de parole. Il était parti de rien sur les chantiers du Grand Est. Manœuvre, chef d’équipe, puis conducteur de travaux. Études du soir, diplôme. Économiser, risquer, se relever. Deux fois ruiné, deux fois debout. Les trente mille euros de Tamara Ilitch, il les avait renvoyés depuis longtemps — virement chaque mois, malgré ses protestations. Mais elle encaissait. Un jour, les virements sont revenus. « Inconnue à l’adresse. » Il regardait les fenêtres du cinquième. Obscures. Dans la cour, des femmes, toutes nouvelles, inconnues. Les anciennes parties. — Excusez-moi, — aborde-t-il l’une. — Au 45, c’était bien Mme Ilitch ? Les femmes s’enthousiasment. Un tel homme, une telle voiture… — Oh ! Madame Ilitch, — chuchote l’une — elle va mal. Plus sa tête, elle confond tout, elle a signé sa part à des soi-disant cousins, puis ils l’ont emmenée… Marie, tu sais où ? — Au village de Sapigny, non ? — répond une autre. — Une maison décrépite. Un neveu est venu. Mais elle n’a jamais eu de famille, c’est curieux. L’appartement est à vendre. Le froid s’empare de Bastien. Il connaît ce procédé. Il l’a vu en Savoie : retrouver un vieux seul, gagner sa confiance, lui faire signer un don ou une vente, puis l’exiler dans un trou. — C’est où, Sapigny ? — Quarante kilomètres, route pourrie, mais ça passe. Bastien repart aussitôt. Sapigny : un hameau en ruine, trois ruelles, maisons en planches, route fondue par les pluies. Dix vieux, deux familles restées coincées là. Des indications : maison décrépite, barrière d’effondrée, linge qui sèche dehors. Bastien pousse le portillon, grinçant. Un type sort, en débardeur, sale, la barbe grasse, le regard trouble du buveur. — Tu veux quoi, chef ? Tu t’es paumé ? — Où est Mme Ilitch ? — demande Bastien. — Quelle Tamara ? Jamais entendu. Dégage. Bastien réplique par le geste, repousse l’homme d’une main puissante, qui tombe en gémissant dans la boue. Il pénètre dans la maison, envahie par l’odeur de moisi, de maladie. Dans la seconde chambre… Sur un vieux lit de fer, elle est là. Ratatinée, amaigrie, cheveux emmêlés. Le visage gris-ardoise, les lèvres sèches. Mais c’est bien elle. Celle qui lui a appris à tenir un tournevis, et a insisté pour croire en lui. Celle qui lui a donné ses dernières économies et a dit : « Deviens quelqu’un ». Elle entrouvre les yeux, troubles, perdus. — Qui est là ? — voix faible, cassée. — C’est moi, Madame Ilitch. Bastien. Roguet. Celui qui réparait vos robinets. Elle met du temps à le reconnaître. Les larmes montent. — Bastien… Tu es revenu… J’ai cru rêver. Tu es devenu un homme… — Un homme, grâce à vous, madame. Il l’enveloppe d’une couverture, la soulève, fragile, presque volatile. Elle sent la maladie, l’humidité. Mais sous ce parfum, il retrouve l’odeur familière du livre et du savon de Marseille. — Où on va ? — murmure-t-elle, inquiète. — À la maison. Chez moi. Il y fait chaud, il y a des livres. Beaucoup de livres. Vous verrez. Sur le seuil, l’homme s’agite : — Où tu l’emmènes ? Elle m’a cédé la maison, je la soigne ! Bastien le regarde froidement. — Tu diras ça à mon avocat, à la police, à la justice. Et si on prouve que tu l’as flouée, et on le pourra, je m’arrangerai pour que tu paies. C’est compris ? Le type blêmit, s’écrase. L’affaire est longue. Experts, tribunaux, papiers. Il faudra six mois pour annuler cette donation, jugée extorquée abusivement en état d’incapacité. Le type, déjà connu des services de police, finit en prison. L’appartement est rendu. Mais Tamara Ilitch n’a plus besoin de son appartement. Bastien fait construire une grande maison en bois, solide, en banlieue de Chambéry. Pas un manoir, mais une vraie maison chaleureuse, en mélèze, four à bois, grandes fenêtres. Tamara Ilitch retrouve la meilleure chambre, au rez-de-chaussée : médecins, infirmière, bonne nourriture. Elle reprend vie, retrouve des couleurs. Sa mémoire n’est plus parfaite — elle confond les dates, oublie les visages — mais son caractère, lui, est intact. Elle recommence à lire, même en grosse lunette. Elle recommence à commander — elle houspille la femme de ménage. — Tu comptes laisser cette toile d’araignée là ? C’est une maison ou une étable ? Et Bastien sourit. Mais il ne s’arrête pas là. Un jour, il rentre avec un garçon, maigrelet, l’air traqué, une balafre sur la joue, les vêtements trop grands. — Voici, Madame Ilitch, — présente Bastien — Alex. Tombé sur notre chantier. Pas de toit, orphelinat, tout juste dix-huit ans. Mains d’or, mais la tête dans les nuages. Madame pose son livre, ajuste ses lunettes, ausculte le jeune. — Tu restes pas planté comme une carpe ! — ronchonne-t-elle. — File te laver les mains, il y a du savon de Marseille. Ce soir, c’est boulettes maison. Alex sursaute, regarde Bastien, qui acquiesce. Un mois plus tard, c’est une fillette qui arrive. Camille, douze ans, boite du pied gauche, la tête basse. Bastien l’a prise sous tutelle : la mère avait perdu ses droits à cause des coups et de l’alcool. La maison se remplit. Ce n’est pas de la charité pour paraître. C’est une famille. Une vraie famille. Une famille d’êtres rejetés mais réunis. Bastien regarde Tamara Ilitch enseigner le rabot à Alex, avec la même règle en bois. Camille lit à voix haute, posée dans un fauteuil, lentement, mais elle lit. — Bastien ! — crie Tamara Ilitch. — Viens donner un coup de main ! Il y a l’armoire à bouger, la jeunesse n’y arrive pas ! — J’arrive, — répond-il. Il va vers eux. Vers sa famille, étrange, cabossée, unique. Pour la première fois de sa vie, à quarante ans, il se sent à sa place. Plus superflu, mais nécessaire. — Alors, Alex, — demande-t-il un soir sous les étoiles du Jura, — comment tu te sens ici ? Le garçon est assis sur le perron, regarde le ciel, immense, noir, piqueté de lumière froide. — Ça va, tonton Bastien… Juste… — Quoi ? — C’est bizarre. Pourquoi moi ? Je suis rien. Bastien s’assoit à côté, tend une pomme. — Tu sais, quelqu’un m’a dit un jour : « Les chats, ça naît pour rien. » Alex ricane. — Ça veut dire quoi ? — Qu’il n’y a rien pour rien. Tout a une cause, une suite. Si tu es là ce soir, ce n’est pas un hasard. Et moi non plus. La lumière s’allume dans la chambre de Tamara Ilitch. Elle lit encore, envers les ordres du médecin. Bastien sourit. — Allez, file dormir, Alex. Demain, on répare la clôture. — Oui. Bonne nuit, tonton Bastien. — Bonne nuit. Il reste seul. Silence total. Pas de cris, pas de disputes, pas de peur. Juste le bruit des grillons et, au loin, la nationale. Il sait bien qu’il ne pourra pas sauver tous les blessés de la vie. Mais ceux-là, il les a sauvés. Tamara Ilitch aussi. Et lui-même. Et pour l’instant, ça suffit. Un jour, il se lèvera et il avancera encore. Comme elle lui a appris jadis.

Lorsque lon porta petit Jean Moreau hors de la maternité de lHôtel-Dieu, la sage-femme sadressa à sa mère : « Quel beau gaillard ! Un vrai futur colosse, celui-là. » Sa mère ne répondit rien. Elle regardait déjà le nourrisson emmailloté comme sil nétait pas son propre enfant.

Jean ne devint jamais un colosse. Il devint superflu. Vous savez, de ces enfants quon a eus, mais pour lesquels on na jamais vraiment trouvé de place.

« Voilà encore ton drôle de gamin qui fait fuir tout le monde au bac à sable ! » criait du balcon du deuxième une certaine tante Lucette, gardienne autoproclamée de la morale du quartier.

La mère de Jean, une femme éteinte, tançait simplement :
« Eh bien, regardez ailleurs. Il ne touche à personne. »

Et de fait, Jean nembêtait personne. Grand, dégingandé, il avançait toujours la tête basse, les bras ballants. À cinq ans, il ne parlait pas. À sept, il grognait. À dix, il sexprima enfin, mais dune voix rauque, cassée.

À lécole, on lavait relégué au fond de la classe. Les professeurs soupiraient devant ses yeux vides.
Moreau, tu mécoutes au moins ? lançait la prof de maths en frappant de la craie au tableau.
Jean hochait la tête. Il écoutait, mais ne voyait pas lintérêt de répondre. À quoi bon ? On lui mettrait un dix, pour ne pas fausser les statistiques, et il filerait en paix.

Les autres élèves ne le frappaient pas ils en avaient peur. Jean était costaud, comme un veau. Mais personne ne lapprochait, on lévitait comme on évite une flaque trop profonde en faisant la grimace, à bonne distance.

Et à la maison, ce nétait guère mieux. Son beau-père, arrivé alors que Jean avait douze ans, avait tout de suite imposé sa loi :
« Je ne veux pas le voir quand je rentre le soir ! Il mange trop, il ne sert à rien. »

Alors Jean disparaissait. Il traînait sur des chantiers, restait dans les caves. Il avait appris à devenir invisible. Cétait là son seul talent : se fondre dans les murs, dans le béton gris, dans la crasse sous les chaussures.

Un soir que tout bascula, une pluie fine, glaçante, tombait sur les HLM dOrléans. Jean, quinze ans à peine, était assis sur les marches de lescalier, entre le cinquième et le sixième étage. Pas question de rentrer le beau-père avait des amis, il y aurait du bruit, de la fumée, et sûrement une gifle à la clé.

La porte den face grinça. Jean se tassa dans un coin, cherchant à se faire le plus petit possible.

En sortit madame Thérèse Lemoine. Veuve solitaire dun certain âge on lui donnait facilement la soixantaine, même si elle se tenait droite comme à quarante. Tout le quartier la trouvait étrange. Jamais assise sur les bancs à discuter du prix du pain, toujours la tête haute.

Elle dévisagea Jean. Ni pitié, ni dégoût. Plutôt comme un horloger devant un mécanisme cassé, se demandant sil se répare.
Que fais-tu là ? lança-t-elle dune voix grave, autoritaire.
Jean renifla.
Rien Je suis juste là.
Juste là, les chats naissent, répondit-elle sèchement. Tu veux manger ?
Jean mourait de faim. Toujours. Grand adolescent, vide à nourrir, et le frigo familial se résumait à sa tristesse.
Alors ? Joffre pas deux fois.
Il se leva, se redressant gauchement pour la suivre.

Lappartement de madame Lemoine nétait comme aucun autre. Des livres, partout, amassés sur les étagères, entassés au sol, sur les chaises. Une odeur de vieux papier et de bœuf mijoté.

Assieds-toi, fit-elle du menton. Mais lave-toi dabord les mains. Savon de Marseille sur lévier.

Docilement, Jean se lava. Elle posa devant lui une assiette de pommes de terre et de ragoût. De la vraie viande, des morceaux généreux. Ça faisait combien de temps quil nen avait pas mangé ? Pas des saucisses, du vrai.

Il attaqua, engloutissant sans mâcher. Thérèse lobservait, la joue dans sa paume.
Tembête pas, personne ne tenlèvera rien, lui dit-elle. Prends le temps de mâcher. Ton estomac te dira merci.
Jean ralentit.
Merci, souffla-t-il, essuyant sa bouche du revers de sa manche.
Pas avec la manche ! Les serviettes ne sont pas faites pour les chiens, tiens.
Elle lui fit glisser une boîte à serviettes.
Tu es bien sauvage, toi Ta mère ?
À la maison. Avec mon beau-père.
Je vois. Lenfant de trop.

Elle dit cela sans aigreur, simple constat. Comme on dirait « il pleut ce soir » ou « le pain a encore augmenté ».
Écoute-moi, Moreau, reprit-elle soudain durement. Deux chemins souvrent. Soit tu laisses filer ta vie et tu vas te perdre dans les coins sombres. Soit tu taccroches. Tas de la force, je le vois. Mais dans la tête, cest du vent.
Je suis idiot, glissa Jean, honnêtement. Lécole le dit.
À lécole, on en raconte des bêtises. Ça, cest lenseignement pour lélève lambda. Mais tu nes pas lambda, tu es différent. Tu sais faire quoi, de tes mains ?
Il regarda ses paumes larges, durcies.
Je ne sais pas.
On va voir ça. Demain, tu viens ici. Mon robinet fuit, et un plombier, ça coûte un bras. Les outils, je les ai.

Dès lors, Jean revint tous les soirs. Dabord pour réparer un robinet, puis des prises, puis des serrures. Il découvrit, presque malgré lui, que ses mains savaient. Il sentait la mécanique, comprenait lagencement des pièces, non par la réflexion, mais dinstinct brutale.

Thérèse nétait pas du genre maternelle. Elle enseignait, durement.
Ce nest pas comme ça quon tient un tournevis ! Tu crois remuer la soupe ? Mets de la force ! Tiens !
Et la règle en bois frappait. Ça piquait, vraiment.

Elle lui prêtait à lire pas des manuels, mais des récits de vie, daventuriers, de bricoleurs, de ceux qui résistaient à tout.
Lis, ordonnait-elle. Faut faire tourner ta cervelle, sinon elle rouille. Tu ne crois pas être le seul dans ce cas, non ? Des comme toi, il y en a toujours eu. Ils sen sont sortis. Pourquoi pas toi ?

Peu à peu, il connut son histoire. Thérèse avait passé sa vie comme ingénieure aux usines de la SNCF. Son mari était décédé jeune, pas denfants. Quand lusine avait fermé après 1990, elle avait vivoté dune maigre retraite et de quelque traduction technique. Mais elle ne saigrissait pas, elle avançait droite, raide, seule.
Je nai personne, confia-t-elle un jour, et toi non plus, alors voilà, ce nest pas la fin. Cest juste un début. Tu comprends ?
Jean ne comprenait pas trop, mais il hochait la tête.

À ses dix-huit ans, au moment de partir pour le service militaire, elle lui fit préparer la table comme pour un dimanche : tartes, confitures, vaisselle de fête.
Écoute-moi, Jean elle prononça son prénom entier pour la première fois. Ne reviens pas ici. Tu te perdras. Rien ne changera : ce sera toujours la même cour, les mêmes regrets, le même ennui. Quand tu auras fini ton devoir, cherche-toi ailleurs. Va vers le Nord, les chantiers, le bout du monde. Mais pas ici, jamais. Compris ?
Oui, promit-il.
Tiens, fit-elle en tendant une enveloppe. Ici, vingt mille euros toutes mes économies. Ça suffira pour débuter, si tu sais te débrouiller. Et noublie jamais : tu ne dois rien à personne, sauf à toi. Deviens un homme, Jean. Pas pour moi. Pour toi.

Il voulut refuser. Ce nétait pas à lui de prendre son épargne Mais il croisa le regard ferme de Thérèse. Impossible dinsister. Cétait son dernier apprentissage. Son ultime ordre.
Il est parti.
Et il nest jamais revenu.

Vingt ans plus tard, tout avait changé dans la cour.
Les vieux peupliers avaient été arrachés, remplacés par du bitume et des places de parking. Les bancs en bois avaient laissé place à des sièges de métal froid. Limmeuble terni écaillait sa façade, mais tenait debout comme un vieillard têtu qui na nulle part où aller.

Un grand 4×4 noir vint se garer. Un homme en descendit. Grand, massif, vêtu sobrement mais avec distinction. Son visage buriné portait les traces des vents du Nord ; ses yeux, calmes, reflétaient lassurance.

Cétait Jean Moreau. Monsieur Moreau, chef dentreprise du bâtiment à Dunkerque. Cent vingt employés, plusieurs chantiers, réputation dhomme droit. Il avait tout bâti sur les chantiers, à partir de rien : douvrier à chef déquipe, puis conducteur de travaux. Études du soir, diplômes, échecs, succès. Il avait rendu la somme que Thérèse lui avait confiée, mois après mois, malgré ses protestations. Elle menaçait de tout renvoyer, mais encaissait les virements.

Un jour, pourtant, les virements revinrent « Destinataire inconnu ».

Il contempla les fenêtres du cinquième étage. Noires. Fermées.

Dans la cour, assises sur les nouveaux bancs, des femmes, inconnues. Les anciennes étaient toutes parties.

Excusez-moi, demanda-t-il à lune delles, savez-vous qui habite le quarante-cinq ? Madame Lemoine ?
Elles se redressèrent, intriguées devant un tel visiteur, si élégant.
Madame Lemoine fit lune, baissant la voix. Elle nest plus très en forme, la pauvre, la mémoire sen est allée, on la emmenée à la campagne, dans une sorte de vieux mas. Je crois quil y a un neveu qui sest pointé, mais cest bizarre, elle disait toujours navoir personne. On vend déjà son appartement.

Le cœur de Jean se serra. Ces histoires de succession, il en savait trop : des vieilles personnes isolées, dont on gagnait la confiance pour leur faire signer cession ou viager, puis lexil au bout du monde, si ce nétait pire

Où est ce village ?
Vers Sologne, à quarante kilomètres dici. Mauvaise route, mais on y arrive.

Jean hocha la tête, grimpa dans sa voiture et fila.

La Sologne sétendait, morne, derrière les averses dautomne. Trois rues à moitié désertes, des volets clos, la boue devant les portails.

Il trouva la maison daprès les explications : baraque penchée, clôture effondrée, linge crasseux à sécher dehors.

Jean poussa le portillon, grinçant.
Un homme, mal rasé, la mine grise de ceux qui commencent à boire avant midi, apparut sur le seuil.
Vous cherchez quoi, chef ? Vous vous êtes perdu ?
Je viens voir madame Lemoine.
Quelle madame ? Connais pas. Dégage.
Jean ninsista pas à parler. Il sapprocha, attrapa lhomme par le col, et le fit valser sans effort vers la rambarde.

Dedans, lodeur de renfermé, de moisissure. Vaisselle sale, canettes, reliefs de repas. Dans la chambre, au fond

Elle était là, sur un lit de fer. Minuscule, ratatinée. Les cheveux blancs en bataille, la peau grise. Mais cétait elle, Thérèse, droite, fière, qui lui avait appris à tenir une clé anglaise et à tenir debout.
Elle ouvrit les yeux. Regard flou.
Qui est là ? souffla-t-elle, voix éteinte.
Cest moi, madame Lemoine. Cest Jean. Celui qui réparait vos robinets.
Elle plissa longtemps les paupières, les larmes naissant au coin des yeux.
Jean Tu es revenu Jai cru rêver. Tu es devenu un homme
Un homme, grâce à vous.
Il lenroula dans une couverture légère et la souleva, frêle comme un oisillon. Sous lodeur de maladie, il retrouvait encore le parfum de vieux livres et savon de Marseille.

Où allons-nous ? demanda-t-elle, craintive.
Chez moi. Là-bas, il fait chaud, il y a des livres à nen plus finir. Vous serez bien.

Sur le perron, lhomme aboya une dernière fois :
Et toi, tu lemmènes où ? Elle ma signé la maison ! Jai les papiers ! Jen prends soin !
Jean le regarda, impassible.
Vous raconterez ça à mon avocat. Et à la gendarmerie. Si on découvre que vous lavez roulée, et on le découvrira vous irez au tribunal.

Laffaire prit des mois : expertises, procès, paperasses. Il fallut du temps pour obtenir lannulation de la donation signée alors que Thérèse nétait plus lucide. Lhomme était déjà fiché pour dautres magouilles du genre. On rendit lappartement. Il partît en prison.

Mais Thérèse nen voulait plus, de son ancien chez-elle.

Jean lui construisit une maison en bois, aux abords dOrléans. Pas un château, non, mais une vraie maison solide, de pin, deux grandes fenêtres vers le jardin, une cuisinière à bois, une chambre claire.

Thérèse vécut là, au rez-de-chaussée, entourée des meilleurs médecins, dune aide à domicile. Elle reprit des couleurs, reprit un peu de poids, la mémoire revint par bribes elle confondait les dates, les visages, mais sa rigueur ne la quittait pas. Elle lisait à nouveau, avec de grosses lunettes. Elle commandait à nouveau, houspillait la femme de ménage du doigt.

Tu appelles ça propre ? Tu as vu la poussière là-haut ? Cest une maison ou une porcherie ?
Et Jean souriait.

Mais il ne sarrêta pas là.

Un soir, il entra accompagné dun jeune garçon maigrichon, timide, au visage barré dune vieille cicatrice, les habits deux tailles trop grands.
Voilà, madame Lemoine. Je vous présente Maxime. Il était à la rue, a travaillé sur nos chantiers. Il na pas dattache, à peine dix-huit ans. Les mains dor, la tête pleine de vent.

Thérèse posa son livre, ajusta ses lunettes, toisa le garçon.
Tu restes planté là jusquà ce que les racines poussent ? File te laver les mains au savon, et à table. Ce soir, cest hachis.

Le garçon hésita, regarda Jean, qui hocha la tête avec un sourire.

Un mois plus tard, une fillette de douze ans arriva. Prénom : Armelle. Elle boitait, le visage baissé. Jean lavait recueillie après le retrait dautorité à sa mère.

La maison se remplit. Pas de charité de façade, mais une vraie famille, tissée de ceux dont personne ne voulait.

Jean regardait Thérèse apprendre à Maxime à raboter, frappant la règle sur les doigts, et Armelle déchiffrer un roman, ligne après ligne.

Jean ! cria Thérèse du salon. Arrête de rêvasser, viens plutôt aider, il y a larmoire à déplacer !

Jarrive, répondit-il.

Il avançait vers eux, vers sa drôle de famille, cabossée, indocile, mais soudée. Pour la première fois en quarante ans, il sentait quil était à sa place.

Alors Maxime, fit Jean un soir, comment tu te plais ici ?

Le garçon, assis sur les marches, contemplait la nuit noire, piquée détoiles sur la campagne ligérienne.

Ça va Mais cest bizarre. Pourquoi tu fais ça ? Je suis personne, moi.

Jean sassit à côté, tendit une pomme.
Un jour, quelquun ma dit : « Juste là, les chats naissent. »
Maxime eut un sourire en coin.
Mais ça veut dire quoi ?
Rien nest « juste là ». Tout a une raison, un sens. Si tu es ici, maintenant, ce nest pas un hasard. Moi non plus, je ne suis pas là par hasard.

À létage, la lumière filtrait de la chambre de Thérèse. Elle lisait encore, bravant défenses et fatigue.

Jean secoua la tête.
Va dormir, Maxime. Demain, on a du boulot. On doit réparer la clôture.
Bonne nuit, Jean.
Bonne nuit.

Il resta dehors un moment, profitant du vrai silence : ni hurlements à travers les murs, ni menaces, ni peur, seulement le chant des grillons et le lointain murmure de la route.

Il savait bien quil ne sauverait pas tout le monde, tous ces « oubliés » mis de côté par la vie. Mais ceux-là, il les avait sauvés. Thérèse aussi. Et lui-même.

Pour linstant, cétait assez.
Et demain, il continuerait avancer. Comme elle le lui avait appris jadis.

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Quand on a sorti Bastien Roguet de la maternité, la sage-femme a dit à sa mère : « Quel grand garçon ! Ce sera un vrai gaillard. » Sa mère n’a rien répondu. Déjà, elle regardait le nouveau-né comme si ce n’était pas vraiment son enfant. Bastien n’est jamais devenu un gaillard. Il est devenu superflu. Un de ces enfants que l’on a mis au monde sans trop savoir quoi en faire. — Encore ton drôle de gosse dans le bac à sable, il a fait fuir tous les petits ! – criait, d’un balcon du deuxième étage, tante Lucette, figure militante du quartier et grande gardienne de la justice des immeubles. La mère de Bastien, femme épuisée au regard éteint, répliquait seulement : — Si tu n’aimes pas, regarde ailleurs. Il ne fait de mal à personne. C’était vrai. Bastien ne touchait à personne. Il était grand, malhabile, la tête toujours basse, les bras trop longs pendus le long du corps. À cinq ans, il ne parlait pas. À sept, il grognait. À dix, il s’est mis à parler, mais d’une voix éraillée, si bien qu’on aurait préféré qu’il reste muet. À l’école, il était tout au fond de la classe. Les profs soupiraient devant son regard vide. — Roguet, tu m’écoutes au moins ? — demandait la prof de maths, le bout de la craie battant la table. Bastien hochait la tête. Il entendait, mais ne voyait pas l’intérêt de répondre. À quoi bon ? Il aurait un cinq juste pour faire la moyenne, on le laisserait en paix. Ses camarades ne le frappaient pas — ils avaient trop peur. Bastien était costaud comme un jeune taureau. Mais ils ne l’aimaient pas non plus. Ils l’évitaient, contournant sa personne comme on contourne une mare profonde. Avec un certain mépris. À la maison, ce n’était guère mieux. Le beau-père, arrivé quand Bastien eut douze ans, avait tout de suite annoncé la couleur : — Que je ne le voie pas traîner ici quand je rentre du boulot. Il mange trop, ça ne sert à rien. Et Bastien disparaissait. Il traînait sur des chantiers, dans des caves. Il était devenu invisible. Son seul talent : se fondre dans le décor, dans les murs, le béton, la boue sous ses pieds. Ce soir-là, sa vie a basculé sous une pluie fine et sale. Bastien, quinze ans, était assis sur la cage d’escalier, entre le cinquième et le sixième. Impossible de rentrer : le beau-père avait des invités, ce serait bruit, fumée, et, qui sait, peut-être un coup qui partirait. La porte de l’appartement d’en face a grincé. Bastien s’est effacé. C’est Mme Tamara Ilitch, une femme d’environ soixante, qui est sortie. Mais debout, droite, fière, comme si elle en avait quarante. Tout l’immeuble la trouvait étrange. Jamais à médire sur le banc, jamais à discuter des prix du riz, toujours le dos bien droit. Elle a regardé Bastien. Pas avec pitié, pas avec dégoût. Mais… comme on regarde un mécanisme cassé, en se demandant si on peut le réparer. — Qu’est-ce que tu fais là ? — a-t-elle lancé d’une voix basse, autoritaire. Bastien a reniflé : — Rien. — Rien ? Les chats, ça naît pour rien, — a-t-elle tranché. — Tu as faim ? Bastien avait toujours faim. Il poussait, et à la maison, le frigo était vide depuis longtemps. — Bon ? J’le demande pas deux fois. Il s’est relevé, maladroit, grand, et l’a suivie. L’appartement de Mme Ilitch n’était pas comme les autres. Des livres partout. Sur les étagères, par terre, sur les chaises. Ça sentait le vieux papier et quelque chose de bon, de viande. — Assieds-toi, lui a-t-elle dit d’un signe, mais lave-toi les mains d’abord. Le savon, là-bas. Il s’est exécuté. Elle lui a servi des pommes de terre et du ragoût, avec des morceaux de vraie viande. Il n’avait plus souvenir d’en avoir mangé, de la vraie, pas ces saucisses en carton. Il a mangé vite, à s’étouffer. Elle, en face, assise le menton dans la main, l’observait. — Pas la peine de te presser. On te volera rien, — a-t-elle dit calmement. — Tu vas y laisser ton estomac à manger comme ça. Bastien a ralenti. — Merci, — a-t-il marmonné, en s’essuyant la bouche à la manche. — Ne fais pas ça, il y a des serviettes. Tu viens d’où, à part de la forêt ? Elle est où ta mère ? — À la maison. Avec le beau-père. — Je vois. Tu fais tache dans la famille. Elle l’a dit avec la même simplicité que si elle annonçait la pluie ou la hausse du pain. Bastien n’a même pas été blessé. — Écoute-moi bien, Roguet, — a-t-elle tout à coup martelé. — Tu as deux choix. Te laisser couler, traîner, finir très mal. Ou te ressaisir. De la force, tu en as. C’est ici que ça manque, là, — elle a tapé son front. — Dedans, c’est le vent. — Je suis idiot, — a confessé Bastien. — C’est ce qu’ils disent à l’école. — L’école, tu sais… tout est fait pour la moyenne. Mais t’es pas dans la moyenne, toi. T’es autre chose. Montre-moi tes mains. Il les a regardées, larges, pleines de bosses. — On va voir. Demain, tu reviens. Mon robinet fuit — tu me le répares. J’te donnerai les outils. Dès lors, Bastien est revenu presque tous les soirs. Les robinets, les prises, les serrures. Il avait vraiment des mains d’or. Il comprenait la mécanique, pas avec le cerveau, mais par instinct. Tamara Ilitch n’était pas douce. Non. Elle enseignait. Sec, exigeant. — Pas comme ça ! — criait-elle. — Qui t’a appris à tenir un tournevis comme une cuillère, hein ? Du nerf ! Et elle lui tapait les doigts avec sa règle, en bois. Ça faisait mal. Elle lui a donné des livres. Pas des manuels. Des histoires de vie, d’aventuriers, de gens qui se sont tirés de la misère envers et contre tout. — Lis, — disait-elle. — Le cerveau, ça rouille si tu le laisses. Tu crois être le seul comme ça ? Des comme toi, il y en a eu des millions. Et ils s’en sont sortis. Pourquoi pas toi ? Bastien a peu à peu appris son histoire. Tamara Ilitch avait été ingénieure toute sa vie dans l’industrie. Son mari était mort tôt, pas d’enfants. L’usine avait fermé dans les années quatre-vingt-dix. Elle subsistait sur sa retraite et des traductions techniques. Mais elle n’avait pas cédé, ni aigrie, ni amère. Elle vivait, droite, seule, digne. — J’ai personne, — a-t-elle fini par dire. — Toi non plus, presque. Mais ce n’est pas la fin. C’est un début. Tu piges ? Pas complètement, mais il hochait la tête. À dix-huit ans, l’armée. Elle l’invite, table dressée comme à Noël, tartes, confitures. — Bastien, — c’était la première fois qu’elle utilisait son prénom en entier — tu ne dois plus revenir ici. Sinon tu te perds. Tu finiras comme tous ici — même quartier, même désespoir. Quand tu auras fini ton service, pars ailleurs. Pars au Nord, sur les chantiers, où tu veux, mais pars. C’est compris ? — Oui, — a répondu Bastien. — Voici quelque chose pour commencer, — elle lui a tendu une enveloppe. — Trente mille euros. Tout ce que j’ai mis de côté. Avec ça, tu tiendras si tu réfléchis bien. Et rappelle-toi : tu n’as de compte à rendre à personne. Deviens quelqu’un, Bastien. Pas pour moi. Pour toi. Il a voulu refuser, dire qu’il n’accepterait jamais ses derniers sous. Mais dans ses yeux durs, exigeants, il a compris : il n’y avait pas le choix. C’était sa dernière leçon. Son dernier ordre. Il est parti. Et n’est pas revenu. Vingt ans ont passé. Le quartier a changé. Les vieux platanes abattus, tout goudronné pour un parking. Les bancs aux entrées en métal, glaciaux. Les immeubles vieillissants, mais debout, obstinés. Une grosse berline noire s’arrête devant la résidence. Un homme en sort. Grand, large d’épaules, manteau élégant mais sobre. Un visage taillé par les vents du nord, mais des yeux clairs, tranquilles. C’était Bastien Roguet. Aujourd’hui Monsieur Roguet, patron d’une entreprise du bâtiment en Savoie. Cent vingt salariés, trois gros chantiers, la réputation d’un homme de parole. Il était parti de rien sur les chantiers du Grand Est. Manœuvre, chef d’équipe, puis conducteur de travaux. Études du soir, diplôme. Économiser, risquer, se relever. Deux fois ruiné, deux fois debout. Les trente mille euros de Tamara Ilitch, il les avait renvoyés depuis longtemps — virement chaque mois, malgré ses protestations. Mais elle encaissait. Un jour, les virements sont revenus. « Inconnue à l’adresse. » Il regardait les fenêtres du cinquième. Obscures. Dans la cour, des femmes, toutes nouvelles, inconnues. Les anciennes parties. — Excusez-moi, — aborde-t-il l’une. — Au 45, c’était bien Mme Ilitch ? Les femmes s’enthousiasment. Un tel homme, une telle voiture… — Oh ! Madame Ilitch, — chuchote l’une — elle va mal. Plus sa tête, elle confond tout, elle a signé sa part à des soi-disant cousins, puis ils l’ont emmenée… Marie, tu sais où ? — Au village de Sapigny, non ? — répond une autre. — Une maison décrépite. Un neveu est venu. Mais elle n’a jamais eu de famille, c’est curieux. L’appartement est à vendre. Le froid s’empare de Bastien. Il connaît ce procédé. Il l’a vu en Savoie : retrouver un vieux seul, gagner sa confiance, lui faire signer un don ou une vente, puis l’exiler dans un trou. — C’est où, Sapigny ? — Quarante kilomètres, route pourrie, mais ça passe. Bastien repart aussitôt. Sapigny : un hameau en ruine, trois ruelles, maisons en planches, route fondue par les pluies. Dix vieux, deux familles restées coincées là. Des indications : maison décrépite, barrière d’effondrée, linge qui sèche dehors. Bastien pousse le portillon, grinçant. Un type sort, en débardeur, sale, la barbe grasse, le regard trouble du buveur. — Tu veux quoi, chef ? Tu t’es paumé ? — Où est Mme Ilitch ? — demande Bastien. — Quelle Tamara ? Jamais entendu. Dégage. Bastien réplique par le geste, repousse l’homme d’une main puissante, qui tombe en gémissant dans la boue. Il pénètre dans la maison, envahie par l’odeur de moisi, de maladie. Dans la seconde chambre… Sur un vieux lit de fer, elle est là. Ratatinée, amaigrie, cheveux emmêlés. Le visage gris-ardoise, les lèvres sèches. Mais c’est bien elle. Celle qui lui a appris à tenir un tournevis, et a insisté pour croire en lui. Celle qui lui a donné ses dernières économies et a dit : « Deviens quelqu’un ». Elle entrouvre les yeux, troubles, perdus. — Qui est là ? — voix faible, cassée. — C’est moi, Madame Ilitch. Bastien. Roguet. Celui qui réparait vos robinets. Elle met du temps à le reconnaître. Les larmes montent. — Bastien… Tu es revenu… J’ai cru rêver. Tu es devenu un homme… — Un homme, grâce à vous, madame. Il l’enveloppe d’une couverture, la soulève, fragile, presque volatile. Elle sent la maladie, l’humidité. Mais sous ce parfum, il retrouve l’odeur familière du livre et du savon de Marseille. — Où on va ? — murmure-t-elle, inquiète. — À la maison. Chez moi. Il y fait chaud, il y a des livres. Beaucoup de livres. Vous verrez. Sur le seuil, l’homme s’agite : — Où tu l’emmènes ? Elle m’a cédé la maison, je la soigne ! Bastien le regarde froidement. — Tu diras ça à mon avocat, à la police, à la justice. Et si on prouve que tu l’as flouée, et on le pourra, je m’arrangerai pour que tu paies. C’est compris ? Le type blêmit, s’écrase. L’affaire est longue. Experts, tribunaux, papiers. Il faudra six mois pour annuler cette donation, jugée extorquée abusivement en état d’incapacité. Le type, déjà connu des services de police, finit en prison. L’appartement est rendu. Mais Tamara Ilitch n’a plus besoin de son appartement. Bastien fait construire une grande maison en bois, solide, en banlieue de Chambéry. Pas un manoir, mais une vraie maison chaleureuse, en mélèze, four à bois, grandes fenêtres. Tamara Ilitch retrouve la meilleure chambre, au rez-de-chaussée : médecins, infirmière, bonne nourriture. Elle reprend vie, retrouve des couleurs. Sa mémoire n’est plus parfaite — elle confond les dates, oublie les visages — mais son caractère, lui, est intact. Elle recommence à lire, même en grosse lunette. Elle recommence à commander — elle houspille la femme de ménage. — Tu comptes laisser cette toile d’araignée là ? C’est une maison ou une étable ? Et Bastien sourit. Mais il ne s’arrête pas là. Un jour, il rentre avec un garçon, maigrelet, l’air traqué, une balafre sur la joue, les vêtements trop grands. — Voici, Madame Ilitch, — présente Bastien — Alex. Tombé sur notre chantier. Pas de toit, orphelinat, tout juste dix-huit ans. Mains d’or, mais la tête dans les nuages. Madame pose son livre, ajuste ses lunettes, ausculte le jeune. — Tu restes pas planté comme une carpe ! — ronchonne-t-elle. — File te laver les mains, il y a du savon de Marseille. Ce soir, c’est boulettes maison. Alex sursaute, regarde Bastien, qui acquiesce. Un mois plus tard, c’est une fillette qui arrive. Camille, douze ans, boite du pied gauche, la tête basse. Bastien l’a prise sous tutelle : la mère avait perdu ses droits à cause des coups et de l’alcool. La maison se remplit. Ce n’est pas de la charité pour paraître. C’est une famille. Une vraie famille. Une famille d’êtres rejetés mais réunis. Bastien regarde Tamara Ilitch enseigner le rabot à Alex, avec la même règle en bois. Camille lit à voix haute, posée dans un fauteuil, lentement, mais elle lit. — Bastien ! — crie Tamara Ilitch. — Viens donner un coup de main ! Il y a l’armoire à bouger, la jeunesse n’y arrive pas ! — J’arrive, — répond-il. Il va vers eux. Vers sa famille, étrange, cabossée, unique. Pour la première fois de sa vie, à quarante ans, il se sent à sa place. Plus superflu, mais nécessaire. — Alors, Alex, — demande-t-il un soir sous les étoiles du Jura, — comment tu te sens ici ? Le garçon est assis sur le perron, regarde le ciel, immense, noir, piqueté de lumière froide. — Ça va, tonton Bastien… Juste… — Quoi ? — C’est bizarre. Pourquoi moi ? Je suis rien. Bastien s’assoit à côté, tend une pomme. — Tu sais, quelqu’un m’a dit un jour : « Les chats, ça naît pour rien. » Alex ricane. — Ça veut dire quoi ? — Qu’il n’y a rien pour rien. Tout a une cause, une suite. Si tu es là ce soir, ce n’est pas un hasard. Et moi non plus. La lumière s’allume dans la chambre de Tamara Ilitch. Elle lit encore, envers les ordres du médecin. Bastien sourit. — Allez, file dormir, Alex. Demain, on répare la clôture. — Oui. Bonne nuit, tonton Bastien. — Bonne nuit. Il reste seul. Silence total. Pas de cris, pas de disputes, pas de peur. Juste le bruit des grillons et, au loin, la nationale. Il sait bien qu’il ne pourra pas sauver tous les blessés de la vie. Mais ceux-là, il les a sauvés. Tamara Ilitch aussi. Et lui-même. Et pour l’instant, ça suffit. Un jour, il se lèvera et il avancera encore. Comme elle lui a appris jadis.
Ma femme m’a quittée avec nos deux petites filles pour un homme très fortuné, et des années plus tar…