Le vieil homme se leva avec peine de son lit, sappuyant contre le mur pour aller dans la pièce voisine. À la lueur de la veilleuse, il regarda sa femme allongée, plissant les yeux :
« Elle ne bouge pas ! Est-ce quelle serait morte ? » Il sagenouilla. « On dirait quelle respire encore. »
Il se releva, partit lentement vers la cuisine. Il but un verre de lait, alla aux toilettes, puis regagna sa chambre.
Il sallongea, mais le sommeil ne venait pas :
« Nous avons tous les deux quatre-vingt-dix ans, Élise et moi. Quelle longue vie ! On va bientôt partir tous les deux, et il ny a plus personne à côté. Notre fille, Camille, est morte avant ses soixante ans. Paul est décédé en prison. Il y a bien notre petite-fille, Manon, mais elle vit en Allemagne depuis vingt ans déjà. Elle ne pense plus à ses grands-parents, elle doit avoir de grands enfants maintenant. »
Il ne remarqua même pas quand il sendormit.
Un toucher le réveilla soudain :
Luc, tu es là ? chuchota une petite voix.
Il ouvrit les yeux. Sa femme était penchée sur lui.
Tu vas bien, Élise ?
Jai vu que tu ne bougeais pas. Jai eu peur que tu sois parti.
Je suis encore là ! Va dormir.
Des pas traînants résonnèrent. Un interrupteur cliqueta dans la cuisine.
Élise, doucement, but un peu deau, alla aux toilettes, puis rejoignit sa chambre. Allongée, elle songea :
« Un jour, je me réveillerai et il sera mort. Quest-ce que je ferai ? Ou alors, cest moi qui partirai la première. Luc a déjà organisé nos funérailles. Je naurais jamais cru quon pouvait prévoir cela soi-même. Mais cest bien, au fondqui soccuperait de nous autrement ? Manon nous a oubliés depuis longtemps. La seule à entrer ici, cest notre voisine Pauline. Elle a notre clé. Luc lui donne cent euros de notre retraite, elle fait nos courses et va à la pharmacie. À quoi bon de largent, si on ne peut même plus descendre du quatrième étage seuls ? »
Luc ouvrit les yeux au rayon du soleil. Il sortit sur le balcon, aperçut la cime verte dun cerisier. Un sourire illumina son visage :
« On a tenu jusque lété ! »
Il alla voir sa femme, assise sur le lit, songeuse.
Arrête de te tracasser, Élise. Viens, je veux te montrer quelque chose.
Oh, je nai plus de force soupira-t-elle, peinant à se lever. Mais vas-y !
Il la guida vers le balcon, la tenant par les épaules.
Regarde, le cerisier est vert ! Tu disais quon ne verrait plus lété. On y est arrivés !
Oui, il fait même beau aujourdhui
Ils sassirent ensemble sur le banc du balcon.
Tu te souviens de la première fois que je tai invitée au cinéma ? À lécole, ce cerisier était déjà en feuilles.
Comment oublier ? Tant dannées sont passées depuis
Plus de soixante-quinze ans.
Longtemps, ils évoquèrent leur jeunesse. Tant de choses seffacent en vieillissant, même ce quon a fait la veille, mais la jeunesse, elle, ne soublie jamais.
Oh, il faut quon se secoue ! fit Élise brusquement. On na même pas encore pris de petit-déjeuner.
Prépare donc un bon thé, Élise ! Jen ai marre de ces tisanes
On na pas le droit au vrai thé.
Mets-le faiblement, avec un peu de sucre, sil te plaît.
Luc buvait ce thé léger, avalant un morceau de pain avec du fromage, se rappelant les temps où le petit-déjeuner était fort et sucré, avec des brioches ou des beignets.
Pauline entra, souriante :
Comment allez-vous aujourdhui ?
Comment voulez-vous que ça aille à quatre-vingt-dix ans ? plaisanta Luc.
Si tu plaisantes, cest que tout va bien. Vous voulez que je vous rapporte quelque chose ?
Pauline, achète-nous un peu de viande ! demanda Luc.
Ce nest pas conseillé pour vous.
Du poulet, au moins.
Daccord, je vous ferai une soupe avec des nouilles !
Pauline, il me faudrait aussi quelque chose pour le cœur murmura Élise.
Élise, je vous en ai acheté la semaine dernière !
Il ny en a plus.
Vous voulez que jappelle le médecin ?
Ça ira, merci.
Pauline débarrassa la table, lava la vaisselle et sen alla.
Viens au soleil sur le balcon, proposa Luc. Ça nous fera du bien.
Allons-y ! Mieux que de rester enfermés.
De retour, Pauline les rejoignit sur le balcon :
Vous aimez le soleil ?
Que cest bon ici, Pauline ! sourit Élise.
Je vous apporte votre bouillie tout de suite, puis je commence le potage.
Une brave femme, souffla Luc. Que ferions-nous sans elle ?
Pourtant, tu ne lui donnes que cent euros chaque mois.
Élise, on lui a légué lappartement et tout est signé chez le notaire.
Elle ne le sait même pas.
Ils restèrent ainsi jusquau déjeuner. À table, Pauline servit une soupe au poulet, délicieuse, avec des morceaux de viande et de la purée de pommes de terre.
Je faisais toujours ça à Camille et Paul quand ils étaient petits, se rappela Élise.
Maintenant, ce sont des étrangers qui nous cuisinent, soupira Luc.
Cest notre destin, Luc. Nous partirons sans que personne ne verse une larme.
Allons, ne sois pas triste, allons dormir un peu !
Luc, cest vrai ce quon dit : Vieux comme un enfant. On vit comme des gosses, avec soupe écrasée, sieste et goûter.
Luc somnola puis se leva. Impossible de dormir. Peut-être le changement de temps ? Il alla en cuisine. Deux verres de jus de fruit lattendaient, soigneusement préparés par Pauline.
Il prit les deux, les porta dans la chambre de sa femme, assise sur son lit, lair absent.
Pourquoi tu fais cette tête, Élise ? On boit un jus, viens !
Elle en but une gorgée.
Toi non plus tu ne dors pas ?
Cest la météo, la tension monte.
Moi aussi, je me sens mal aujourdhui, confia Élise, résignée. Je sens que je ne vais pas rester plus longtemps sur cette terre. Fais-moi une belle cérémonie, Luc.
Ne dis pas de bêtises, Élise. Comment ferais-je sans toi ?
De toute façon, il y en a un de nous qui partira le premier.
Assez ! Viens sur le balcon.
Ils y restèrent jusquau soir. Pauline prépara des petits gâteaux au fromage. Ils mangèrent, puis sinstallèrent devant la télé. Leurs esprits suivaient difficilement les films récents, alors ils regardaient des comédies françaises dautrefois ou des dessins animés.
Ce soir-là, un seul dessin animé. Élise se leva :
Je vais dormir, je suis fatiguée.
Jy vais aussi.
Attends, que je te regarde un peu demanda-t-elle soudain.
Pourquoi ?
Juste pour regarder.
Ils se contemplèrent longtemps, se souvenant sûrement du temps où tout était encore à venir.
Viens, je taccompagne à ta chambre.
Élise prit le bras de Luc, et ils marchèrent, lentement. Il la borda tendrement, puis rejoignit sa chambre.
Son cœur était lourd. Il ne trouvait pas le sommeil.
Minuit passa. Il se leva, entra chez sa femme.
Elle était allongée, les yeux ouverts vers le plafond.
Élise !
Il prit sa main, glacée.
Élise, non Élise !
Il sentit soudain manquer dair. Il regagna sa chambre, posa les papiers sur la table, comme il lavait préparé. Il revint vers sa femme. Longtemps, il resta à regarder son visage. Puis il sallongea près delle, ferma les yeux, et la vit telle quelle était il y a soixante-quinze ans : jeune, belle, marchant vers une lueur douce. Il courut derrière, lattrapa par la main
Au matin, Pauline entra dans la chambre. Ils étaient là, côte à côte, le sourire heureux figé sur leurs visages.
Après avoir repris ses esprits, elle appela les secours.
Le médecin arriva, observa la scène, et soupira, étonné :
Ils sont partis ensemble. Ils devaient saimer beaucoup.
On les emmena. Pauline sadossa, épuisée, à la chaise près de la table. Cest là quelle aperçut le contrat de funérailles ainsi que le testament à son nom.
Elle posa la tête dans ses bras et fondit en larmes.
Dans la dernière lumière de lété, un souffle damour et dattention sattardait encore sur le petit appartement, rappelant à tous que lessentiel dans la vie, cest la tendresse partagée, et la fidélité à ceux que lon aime, jusquau bout.







