Le vieux monsieur se redressa avec peine de son lit, s’appuya contre le mur et se traîna vers la chambre voisine. À la lumière tamisée de la lampe de chevet, il posa sur sa femme allongée un regard myope : « Elle ne bouge pas ! Ne serait-elle pas morte ? », se dit-il en s’approchant à genoux. « On dirait qu’elle respire. » Il se releva, gagna lentement la cuisine, but un verre de lait, passa aux toilettes, puis retourna dans sa chambre. Il s’allongea, mais le sommeil ne venait pas : « Léna et moi, nous avons quatre-vingt-dix ans. Quelle vie nous avons eue… Bientôt la fin, et personne autour de nous. Notre fille, Nathalie, est décédée avant ses soixante ans. Maxime est mort en prison. On a bien une petite-fille, Oxana, mais elle vit en Allemagne depuis vingt ans. Elle ne pense plus à ses grands-parents. Elle doit avoir de grands enfants à présent… » Il s’endormit sans s’en rendre compte. Un frôlement de main le tira des songes : — Kostia, tu es vivant ? demanda une voix à peine audible. Il ouvrit les yeux. Sa femme était penchée sur lui. — Toi, Léna ? — Tu ne bougeais plus. J’ai eu peur, j’ai cru que tu étais parti. — Je suis toujours là ! Va dormir ! Des pas traînants, un clic d’interrupteur à la cuisine. Hélène Ivanovna but un verre d’eau, passa aux toilettes et rejoignit sa chambre : « Un jour, je me réveillerai, et lui sera mort. Ou alors, je partirai avant. Kostia a déjà tout organisé pour nos funérailles. Jamais je n’aurais pensé qu’on pouvait préparer ça soi-même. D’une certaine façon, c’est bien : qui s’occupera de nous ? Ma petite-fille nous a oubliés. La voisine, Pauline, vient nous voir, elle a une clé. Le vieux lui donne dix mille euros de notre retraite chaque mois. Elle nous fait les courses, achète nos médicaments. À quoi nous servirait l’argent ? Et puis, du quatrième étage, on ne peut plus descendre seuls. » Constantin Léonidovitch ouvrit les yeux. Le soleil filtrait par la fenêtre. Il sortit sur le balcon, aperçut le feuillage vert du merisier. Un sourire éclara son visage : « On a tenu jusqu’à l’été ! » Il alla voir sa femme, assise, songeuse, sur le lit. — Léna, arrête de broyer du noir ! Viens, j’ai quelque chose à te montrer. — Oh, je n’en ai plus la force, bougonna la vieille dame en se levant. Qu’as-tu encore inventé ? — Allez, viens ! Il la soutint jusqu’au balcon. — Regarde, le merisier est tout vert ! Tu disais qu’on ne tiendrait pas jusqu’à l’été. Et voilà ! — C’est vrai… Et il y a du soleil ! Ils s’assirent sur le banc du balcon. — Tu te souviens quand je t’ai invitée au cinéma, on était encore à l’école. Ce jour-là, le merisier était déjà couvert de feuilles. — Comment oublier ? Il y a si longtemps… — Plus de soixante-dix ans. Soixante-quinze. Ils évoquèrent longtemps leur jeunesse. Tant de choses s’effacent en vieillissant, même ce qu’on a fait la veille. Mais la jeunesse, elle, ne s’oublie jamais. — On bavarde, on bavarde… Pourtant, on n’a même pas encore déjeuné ! — Léna, fais-nous du vrai thé ! J’en ai marre des tisanes… — Ce n’est pas bon pour nous. — Allez, un tout léger, avec juste une cuillère de sucre. Constantin Léonidovitch savourait ce thé peu infusé, accompagnant un minuscule croque-fromage, et se rappelait ces temps où, au petit-déjeuner, le thé était fort et sucré, avec des brioches ou des beignets. La voisine entra, sourit gentiment : — Comment allez-vous ? — Comment veux-tu qu’aillent des nonagénaires ? plaisanta-t-il. — Si tu plaisantes, c’est que tout va bien. Vous voulez que je vous achète quelque chose ? — Pauline, rapporte-nous un morceau de viande ! — Mais ce n’est pas conseillé pour vous… — Le poulet, ça va. — J’en emporterai. Je vous ferai une soupe de nouilles ! — Pauline, quelque chose pour le cœur aussi, souffla la vieille dame. — Hélène Ivanovna, je vous en ai acheté la semaine dernière ! — Il n’y en a plus. — Faut-il appeler le médecin ? — Non, ce n’est pas la peine. La voisine débarrassa la table, lava la vaisselle et repartit. — Léna, viens sur le balcon, proposa son mari. On va profiter du soleil. — Allons-y, mieux qu’étouffer dedans. La voisine revint, sortit sur le balcon : — En manque de soleil, les amis ? — C’est si bon ici, Pauline ! sourit Hélène Ivanovna. — J’apporte votre porridge, puis je commencerai la soupe pour le déjeuner. — Quelle femme précieuse, laissa tomber le vieux, que ferions-nous sans elle ! — Et tu ne lui donnes que dix mille par mois ! — On lui a légué l’appartement, et le notaire l’a homologué. — Elle ne le sait pas… Ils restèrent dehors jusqu’au déjeuner. Au menu : soupe au poulet, bien chaude, garnie de viande en dés et de pommes de terre écrasées. — Je faisais toujours comme ça à Nathalie et Maxime quand ils étaient petits, se souvint Hélène Ivanovna. — Et voilà, à la fin de la vie, c’est des inconnus qui nous cuisinent, soupira son époux. — Faut croire que c’est ça, notre destin. On va partir et personne ne pleurera pour nous. — Assez, Léna ! On ne va pas se morfondre. Allons faire une sieste ! — Il paraît qu’on redevient des enfants en vieillissant. Purée, sieste, goûter… Constantin Léonidovitch somnola, se leva, incapable de dormir. La météo devait changer. Il entra dans la cuisine, trouva deux verres de jus préparés par Pauline. Il les prit précautionneusement et alla rejoindre sa femme. Elle regardait par la fenêtre, songeuse. — Pourquoi cette mine, Léna ? Sourit-il. Bois un peu de jus ! Elle trempa ses lèvres : — Toi aussi tu n’arrives pas à dormir… — C’est le temps, la pression… — Moi non plus, je me sens mal depuis ce matin, soupira Hélène Ivanovna. Je crois que je n’ai plus beaucoup de temps ici. Prends soin de mes obsèques. — Léna, arrête ces bêtises. Que ferais-je sans toi ? — Il y en aura bien un de nous deux qui partira le premier… — Stop. Viens sur le balcon. Ils y restèrent jusqu’au soir. Pauline prépara des crêpes au fromage. Ils mangèrent, puis s’installèrent devant la télévision. Chaque soir, c’était leur rituel, bien que les nouveaux films leur semblaient fouillis. Ils préféraient les vieilles comédies françaises et des dessins animés. Ce soir, juste un dessin animé. Hélène Ivanovna se leva : — Je vais me coucher. Je suis fatiguée. — Moi aussi. — Laisse-moi te regarder bien en face, demanda soudain sa femme. — Pourquoi ? — Juste pour te regarder… Longtemps ils restèrent à s’observer. Peut-être songeaient-ils à leur jeunesse, quand tout était encore possible. — Je vais t’accompagner jusqu’à ton lit. Hélène Ivanovna prit le bras de son mari. Ils avancèrent lentement. Il la couvrit avec douceur, regagna sa chambre. Quelque chose lui pesait au cœur. Il ne parvenait pas à dormir. Il crut n’avoir pas dormi du tout, mais les chiffres lumineux affichaient deux heures du matin. Il alla dans la chambre de sa femme. Elle était couchée, les yeux ouverts sur le plafond. — Léna ! Il lui prit la main. Elle était froide. — Léna, Lé…na ! D’un coup, il manqua d’air. Il regagna sa chambre avec peine, prit les papiers préparés, les posa sur la table. Il retourna auprès de sa femme, la contempla longtemps, s’allongea à ses côtés et ferma les yeux. Il vit alors sa Léna, jeune, belle, comme il y a soixante-quinze ans. Elle allait vers une lumière au loin. Il courut, la rattrapa, lui prit la main… Au matin, Pauline entra dans la chambre. Ils étaient là, côte à côte. Un même sourire apaisé figeait leurs visages. Revenant à elle-même, la voisine appela le SAMU. Le médecin, en arrivant, secoua la tête, étonné : — Ils sont partis ensemble. Ils devaient vraiment s’aimer… On les emporta. Pauline s’effondra sur une chaise près de la table. Là, elle aperçut le contrat funéraire et… le testament à son nom. Elle posa la tête sur ses mains et éclata en sanglots.

Le vieil homme se leva avec peine de son lit, sappuyant contre le mur pour aller dans la pièce voisine. À la lueur de la veilleuse, il regarda sa femme allongée, plissant les yeux :

« Elle ne bouge pas ! Est-ce quelle serait morte ? » Il sagenouilla. « On dirait quelle respire encore. »

Il se releva, partit lentement vers la cuisine. Il but un verre de lait, alla aux toilettes, puis regagna sa chambre.

Il sallongea, mais le sommeil ne venait pas :

« Nous avons tous les deux quatre-vingt-dix ans, Élise et moi. Quelle longue vie ! On va bientôt partir tous les deux, et il ny a plus personne à côté. Notre fille, Camille, est morte avant ses soixante ans. Paul est décédé en prison. Il y a bien notre petite-fille, Manon, mais elle vit en Allemagne depuis vingt ans déjà. Elle ne pense plus à ses grands-parents, elle doit avoir de grands enfants maintenant. »

Il ne remarqua même pas quand il sendormit.

Un toucher le réveilla soudain :

Luc, tu es là ? chuchota une petite voix.

Il ouvrit les yeux. Sa femme était penchée sur lui.

Tu vas bien, Élise ?

Jai vu que tu ne bougeais pas. Jai eu peur que tu sois parti.

Je suis encore là ! Va dormir.

Des pas traînants résonnèrent. Un interrupteur cliqueta dans la cuisine.

Élise, doucement, but un peu deau, alla aux toilettes, puis rejoignit sa chambre. Allongée, elle songea :

« Un jour, je me réveillerai et il sera mort. Quest-ce que je ferai ? Ou alors, cest moi qui partirai la première. Luc a déjà organisé nos funérailles. Je naurais jamais cru quon pouvait prévoir cela soi-même. Mais cest bien, au fondqui soccuperait de nous autrement ? Manon nous a oubliés depuis longtemps. La seule à entrer ici, cest notre voisine Pauline. Elle a notre clé. Luc lui donne cent euros de notre retraite, elle fait nos courses et va à la pharmacie. À quoi bon de largent, si on ne peut même plus descendre du quatrième étage seuls ? »

Luc ouvrit les yeux au rayon du soleil. Il sortit sur le balcon, aperçut la cime verte dun cerisier. Un sourire illumina son visage :

« On a tenu jusque lété ! »

Il alla voir sa femme, assise sur le lit, songeuse.

Arrête de te tracasser, Élise. Viens, je veux te montrer quelque chose.

Oh, je nai plus de force soupira-t-elle, peinant à se lever. Mais vas-y !

Il la guida vers le balcon, la tenant par les épaules.

Regarde, le cerisier est vert ! Tu disais quon ne verrait plus lété. On y est arrivés !

Oui, il fait même beau aujourdhui

Ils sassirent ensemble sur le banc du balcon.

Tu te souviens de la première fois que je tai invitée au cinéma ? À lécole, ce cerisier était déjà en feuilles.

Comment oublier ? Tant dannées sont passées depuis

Plus de soixante-quinze ans.

Longtemps, ils évoquèrent leur jeunesse. Tant de choses seffacent en vieillissant, même ce quon a fait la veille, mais la jeunesse, elle, ne soublie jamais.

Oh, il faut quon se secoue ! fit Élise brusquement. On na même pas encore pris de petit-déjeuner.

Prépare donc un bon thé, Élise ! Jen ai marre de ces tisanes

On na pas le droit au vrai thé.

Mets-le faiblement, avec un peu de sucre, sil te plaît.

Luc buvait ce thé léger, avalant un morceau de pain avec du fromage, se rappelant les temps où le petit-déjeuner était fort et sucré, avec des brioches ou des beignets.

Pauline entra, souriante :

Comment allez-vous aujourdhui ?

Comment voulez-vous que ça aille à quatre-vingt-dix ans ? plaisanta Luc.

Si tu plaisantes, cest que tout va bien. Vous voulez que je vous rapporte quelque chose ?

Pauline, achète-nous un peu de viande ! demanda Luc.

Ce nest pas conseillé pour vous.

Du poulet, au moins.

Daccord, je vous ferai une soupe avec des nouilles !

Pauline, il me faudrait aussi quelque chose pour le cœur murmura Élise.

Élise, je vous en ai acheté la semaine dernière !

Il ny en a plus.

Vous voulez que jappelle le médecin ?

Ça ira, merci.

Pauline débarrassa la table, lava la vaisselle et sen alla.

Viens au soleil sur le balcon, proposa Luc. Ça nous fera du bien.

Allons-y ! Mieux que de rester enfermés.

De retour, Pauline les rejoignit sur le balcon :

Vous aimez le soleil ?

Que cest bon ici, Pauline ! sourit Élise.

Je vous apporte votre bouillie tout de suite, puis je commence le potage.

Une brave femme, souffla Luc. Que ferions-nous sans elle ?

Pourtant, tu ne lui donnes que cent euros chaque mois.

Élise, on lui a légué lappartement et tout est signé chez le notaire.

Elle ne le sait même pas.

Ils restèrent ainsi jusquau déjeuner. À table, Pauline servit une soupe au poulet, délicieuse, avec des morceaux de viande et de la purée de pommes de terre.

Je faisais toujours ça à Camille et Paul quand ils étaient petits, se rappela Élise.

Maintenant, ce sont des étrangers qui nous cuisinent, soupira Luc.

Cest notre destin, Luc. Nous partirons sans que personne ne verse une larme.

Allons, ne sois pas triste, allons dormir un peu !

Luc, cest vrai ce quon dit : Vieux comme un enfant. On vit comme des gosses, avec soupe écrasée, sieste et goûter.

Luc somnola puis se leva. Impossible de dormir. Peut-être le changement de temps ? Il alla en cuisine. Deux verres de jus de fruit lattendaient, soigneusement préparés par Pauline.

Il prit les deux, les porta dans la chambre de sa femme, assise sur son lit, lair absent.

Pourquoi tu fais cette tête, Élise ? On boit un jus, viens !

Elle en but une gorgée.

Toi non plus tu ne dors pas ?

Cest la météo, la tension monte.

Moi aussi, je me sens mal aujourdhui, confia Élise, résignée. Je sens que je ne vais pas rester plus longtemps sur cette terre. Fais-moi une belle cérémonie, Luc.

Ne dis pas de bêtises, Élise. Comment ferais-je sans toi ?

De toute façon, il y en a un de nous qui partira le premier.

Assez ! Viens sur le balcon.

Ils y restèrent jusquau soir. Pauline prépara des petits gâteaux au fromage. Ils mangèrent, puis sinstallèrent devant la télé. Leurs esprits suivaient difficilement les films récents, alors ils regardaient des comédies françaises dautrefois ou des dessins animés.

Ce soir-là, un seul dessin animé. Élise se leva :

Je vais dormir, je suis fatiguée.

Jy vais aussi.

Attends, que je te regarde un peu demanda-t-elle soudain.

Pourquoi ?

Juste pour regarder.

Ils se contemplèrent longtemps, se souvenant sûrement du temps où tout était encore à venir.

Viens, je taccompagne à ta chambre.

Élise prit le bras de Luc, et ils marchèrent, lentement. Il la borda tendrement, puis rejoignit sa chambre.

Son cœur était lourd. Il ne trouvait pas le sommeil.

Minuit passa. Il se leva, entra chez sa femme.

Elle était allongée, les yeux ouverts vers le plafond.

Élise !

Il prit sa main, glacée.

Élise, non Élise !

Il sentit soudain manquer dair. Il regagna sa chambre, posa les papiers sur la table, comme il lavait préparé. Il revint vers sa femme. Longtemps, il resta à regarder son visage. Puis il sallongea près delle, ferma les yeux, et la vit telle quelle était il y a soixante-quinze ans : jeune, belle, marchant vers une lueur douce. Il courut derrière, lattrapa par la main

Au matin, Pauline entra dans la chambre. Ils étaient là, côte à côte, le sourire heureux figé sur leurs visages.

Après avoir repris ses esprits, elle appela les secours.

Le médecin arriva, observa la scène, et soupira, étonné :

Ils sont partis ensemble. Ils devaient saimer beaucoup.

On les emmena. Pauline sadossa, épuisée, à la chaise près de la table. Cest là quelle aperçut le contrat de funérailles ainsi que le testament à son nom.

Elle posa la tête dans ses bras et fondit en larmes.

Dans la dernière lumière de lété, un souffle damour et dattention sattardait encore sur le petit appartement, rappelant à tous que lessentiel dans la vie, cest la tendresse partagée, et la fidélité à ceux que lon aime, jusquau bout.

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Le vieux monsieur se redressa avec peine de son lit, s’appuya contre le mur et se traîna vers la chambre voisine. À la lumière tamisée de la lampe de chevet, il posa sur sa femme allongée un regard myope : « Elle ne bouge pas ! Ne serait-elle pas morte ? », se dit-il en s’approchant à genoux. « On dirait qu’elle respire. » Il se releva, gagna lentement la cuisine, but un verre de lait, passa aux toilettes, puis retourna dans sa chambre. Il s’allongea, mais le sommeil ne venait pas : « Léna et moi, nous avons quatre-vingt-dix ans. Quelle vie nous avons eue… Bientôt la fin, et personne autour de nous. Notre fille, Nathalie, est décédée avant ses soixante ans. Maxime est mort en prison. On a bien une petite-fille, Oxana, mais elle vit en Allemagne depuis vingt ans. Elle ne pense plus à ses grands-parents. Elle doit avoir de grands enfants à présent… » Il s’endormit sans s’en rendre compte. Un frôlement de main le tira des songes : — Kostia, tu es vivant ? demanda une voix à peine audible. Il ouvrit les yeux. Sa femme était penchée sur lui. — Toi, Léna ? — Tu ne bougeais plus. J’ai eu peur, j’ai cru que tu étais parti. — Je suis toujours là ! Va dormir ! Des pas traînants, un clic d’interrupteur à la cuisine. Hélène Ivanovna but un verre d’eau, passa aux toilettes et rejoignit sa chambre : « Un jour, je me réveillerai, et lui sera mort. Ou alors, je partirai avant. Kostia a déjà tout organisé pour nos funérailles. Jamais je n’aurais pensé qu’on pouvait préparer ça soi-même. D’une certaine façon, c’est bien : qui s’occupera de nous ? Ma petite-fille nous a oubliés. La voisine, Pauline, vient nous voir, elle a une clé. Le vieux lui donne dix mille euros de notre retraite chaque mois. Elle nous fait les courses, achète nos médicaments. À quoi nous servirait l’argent ? Et puis, du quatrième étage, on ne peut plus descendre seuls. » Constantin Léonidovitch ouvrit les yeux. Le soleil filtrait par la fenêtre. Il sortit sur le balcon, aperçut le feuillage vert du merisier. Un sourire éclara son visage : « On a tenu jusqu’à l’été ! » Il alla voir sa femme, assise, songeuse, sur le lit. — Léna, arrête de broyer du noir ! Viens, j’ai quelque chose à te montrer. — Oh, je n’en ai plus la force, bougonna la vieille dame en se levant. Qu’as-tu encore inventé ? — Allez, viens ! Il la soutint jusqu’au balcon. — Regarde, le merisier est tout vert ! Tu disais qu’on ne tiendrait pas jusqu’à l’été. Et voilà ! — C’est vrai… Et il y a du soleil ! Ils s’assirent sur le banc du balcon. — Tu te souviens quand je t’ai invitée au cinéma, on était encore à l’école. Ce jour-là, le merisier était déjà couvert de feuilles. — Comment oublier ? Il y a si longtemps… — Plus de soixante-dix ans. Soixante-quinze. Ils évoquèrent longtemps leur jeunesse. Tant de choses s’effacent en vieillissant, même ce qu’on a fait la veille. Mais la jeunesse, elle, ne s’oublie jamais. — On bavarde, on bavarde… Pourtant, on n’a même pas encore déjeuné ! — Léna, fais-nous du vrai thé ! J’en ai marre des tisanes… — Ce n’est pas bon pour nous. — Allez, un tout léger, avec juste une cuillère de sucre. Constantin Léonidovitch savourait ce thé peu infusé, accompagnant un minuscule croque-fromage, et se rappelait ces temps où, au petit-déjeuner, le thé était fort et sucré, avec des brioches ou des beignets. La voisine entra, sourit gentiment : — Comment allez-vous ? — Comment veux-tu qu’aillent des nonagénaires ? plaisanta-t-il. — Si tu plaisantes, c’est que tout va bien. Vous voulez que je vous achète quelque chose ? — Pauline, rapporte-nous un morceau de viande ! — Mais ce n’est pas conseillé pour vous… — Le poulet, ça va. — J’en emporterai. Je vous ferai une soupe de nouilles ! — Pauline, quelque chose pour le cœur aussi, souffla la vieille dame. — Hélène Ivanovna, je vous en ai acheté la semaine dernière ! — Il n’y en a plus. — Faut-il appeler le médecin ? — Non, ce n’est pas la peine. La voisine débarrassa la table, lava la vaisselle et repartit. — Léna, viens sur le balcon, proposa son mari. On va profiter du soleil. — Allons-y, mieux qu’étouffer dedans. La voisine revint, sortit sur le balcon : — En manque de soleil, les amis ? — C’est si bon ici, Pauline ! sourit Hélène Ivanovna. — J’apporte votre porridge, puis je commencerai la soupe pour le déjeuner. — Quelle femme précieuse, laissa tomber le vieux, que ferions-nous sans elle ! — Et tu ne lui donnes que dix mille par mois ! — On lui a légué l’appartement, et le notaire l’a homologué. — Elle ne le sait pas… Ils restèrent dehors jusqu’au déjeuner. Au menu : soupe au poulet, bien chaude, garnie de viande en dés et de pommes de terre écrasées. — Je faisais toujours comme ça à Nathalie et Maxime quand ils étaient petits, se souvint Hélène Ivanovna. — Et voilà, à la fin de la vie, c’est des inconnus qui nous cuisinent, soupira son époux. — Faut croire que c’est ça, notre destin. On va partir et personne ne pleurera pour nous. — Assez, Léna ! On ne va pas se morfondre. Allons faire une sieste ! — Il paraît qu’on redevient des enfants en vieillissant. Purée, sieste, goûter… Constantin Léonidovitch somnola, se leva, incapable de dormir. La météo devait changer. Il entra dans la cuisine, trouva deux verres de jus préparés par Pauline. Il les prit précautionneusement et alla rejoindre sa femme. Elle regardait par la fenêtre, songeuse. — Pourquoi cette mine, Léna ? Sourit-il. Bois un peu de jus ! Elle trempa ses lèvres : — Toi aussi tu n’arrives pas à dormir… — C’est le temps, la pression… — Moi non plus, je me sens mal depuis ce matin, soupira Hélène Ivanovna. Je crois que je n’ai plus beaucoup de temps ici. Prends soin de mes obsèques. — Léna, arrête ces bêtises. Que ferais-je sans toi ? — Il y en aura bien un de nous deux qui partira le premier… — Stop. Viens sur le balcon. Ils y restèrent jusqu’au soir. Pauline prépara des crêpes au fromage. Ils mangèrent, puis s’installèrent devant la télévision. Chaque soir, c’était leur rituel, bien que les nouveaux films leur semblaient fouillis. Ils préféraient les vieilles comédies françaises et des dessins animés. Ce soir, juste un dessin animé. Hélène Ivanovna se leva : — Je vais me coucher. Je suis fatiguée. — Moi aussi. — Laisse-moi te regarder bien en face, demanda soudain sa femme. — Pourquoi ? — Juste pour te regarder… Longtemps ils restèrent à s’observer. Peut-être songeaient-ils à leur jeunesse, quand tout était encore possible. — Je vais t’accompagner jusqu’à ton lit. Hélène Ivanovna prit le bras de son mari. Ils avancèrent lentement. Il la couvrit avec douceur, regagna sa chambre. Quelque chose lui pesait au cœur. Il ne parvenait pas à dormir. Il crut n’avoir pas dormi du tout, mais les chiffres lumineux affichaient deux heures du matin. Il alla dans la chambre de sa femme. Elle était couchée, les yeux ouverts sur le plafond. — Léna ! Il lui prit la main. Elle était froide. — Léna, Lé…na ! D’un coup, il manqua d’air. Il regagna sa chambre avec peine, prit les papiers préparés, les posa sur la table. Il retourna auprès de sa femme, la contempla longtemps, s’allongea à ses côtés et ferma les yeux. Il vit alors sa Léna, jeune, belle, comme il y a soixante-quinze ans. Elle allait vers une lumière au loin. Il courut, la rattrapa, lui prit la main… Au matin, Pauline entra dans la chambre. Ils étaient là, côte à côte. Un même sourire apaisé figeait leurs visages. Revenant à elle-même, la voisine appela le SAMU. Le médecin, en arrivant, secoua la tête, étonné : — Ils sont partis ensemble. Ils devaient vraiment s’aimer… On les emporta. Pauline s’effondra sur une chaise près de la table. Là, elle aperçut le contrat funéraire et… le testament à son nom. Elle posa la tête sur ses mains et éclata en sanglots.
Une rencontre troublée entre deux cœurs