Chloé, ma chérie, je ten prie Sa mère sagenouilla près delle, cherchant son regard. Il faut quon reste ici un petit moment, tu comprends ? Ça ne durera pas, bientôt on repartira à la ville
Chloé fixa sa mère sans mot dire.
Chloé, tu mentends ? Tu comprends ce que je dis ? Sa mère secoua doucement lépaule de lenfant.
Oui maman, jentends
Alors pourquoi tu restes muette ? La nervosité montait dans la voix de sa mère, et Chloé le percevait.
Je ne me tais pas, maman Je réfléchissais.
Tu réfléchissais, hein. Regarde autour de toi Tu vois tous ces livres, Chloé ? Quand jétais petite, comme jadorais lire ici
Maman Est-ce quon devra rester longtemps ?
Je ne sais pas, mon trésor. Il va falloir patienter un peu.
Chloé comprenait parfaitement ce qui leur arrivait, ce qui était arrivé à leur famille. Sa mère croyait à tort que la petite fille nétait quune enfant qui ne comprenait rien.
Chloé, ta tante Catherine va venir te voir de temps en temps. Je préparerai le dîner chaque matin avant de partir travailler, je rentrerai le soir. Et le week-end, on sera ensemble, on ira se baigner à la rivière
La mère enfouit son visage entre ses mains.
Pardonne-moi, ma chérie, pardonne-moi
Ne pleure pas, maman, sil te plaît. Je sais bien, tu sais Je sais que papa est parti, quon doit survivre toutes les deux et que la meilleure solution cétait de venir ici, dans la maison de grand-mère. Et de louer lappartement à des étrangers.
Je comprends tout, maman Je te promets dêtre sage, je tattendrai et je lirai des livres. Et puis, tante Catherine veillera sur moi.
On va sen sortir, maman À lautomne jirai à lécole. Mais ici y a-t-il vraiment une école ?
Non, ma puce. Jadis, il y en avait une, mais elle a fermé depuis longtemps. Mais je te promets, à lautomne, on rentrera chez nous, dans notre appartement. Cest juste le temps que je trouve un bon travail.
Lappartement, je lai loué jusquen août. On aura assez de temps. Après on fera quelques travaux, et tout ira mieux, mon amour
Je sais, maman
Ce soir-là, elles restèrent assises longtemps sur le perron de la petite maison, et sa mère racontait son enfance, le bonheur davoir eu une gentille grand-mère.
Dis, maman, toi, tu as eu une maman ?
Oui, ma chérie, soupira-t-elle. Elle existe encore, mais elle na jamais eu besoin de moi.
Comment ça, besoin ? Personne na pas besoin de sa fille
Tu sais, jétais un accident. Avec mon père, ils nont pas tenu. Il est parti vivre à Lyon, là-bas il a refait sa vie. Ma mère ma laissée ici chez ma grand-mère Solange, puis elle a filé tenter sa chance à Paris
Et elle a trouvé le bonheur, là-bas ?
Oui, elle la trouvé, ma fille Mais elle ma effacée de sa vie. Elle sest remariée, a eu deux enfants, et moi elle ne me souhaitait que mon anniversaire, vite fait, ou menvoyait une carte à Noël.
Je me rappelle pourtant quelle est revenue une fois, un de ses enfants était malade, elle la amené ici prendre lair
Mais elle na jamais parlé de moi à eux, ils nont jamais même su que jétais leur sœur.
Grand-mère lui avait suggéré, pour mon bal de fin détudes, dacheter une robe Elle sest fâchée : « Solange, tu es sans cœur ! Ma fille est malade et toi tu penses aux robes ! »
« Mais Solange, Céline, cest aussi ta fille, tu ne peux pas » Grand-mère sest énervée. Elle a jeté ma mère dehors.
Maman, tu ne lappelles jamais maman, juste elle
Je sais, pardonne-moi. Mais cest impossible. Pour moi, la vraie maman, cétait ma grand-mère Solange.
Tu portes son prénom, hein, maman ? Céline-Solange, cest ça ?
Oui Sans doute, en hommage à elle
Tu laimais très fort, grand-mère Solange ?
Énormément, Chloé ! Quand elle est partie, tout sest éteint pour moi. Tu sais, jai aimé aussi ma mère, jespérais toujours quelle vienne me voir à chaque anniversaire, ou à Noël Quand jétais malade, le 1er septembre à la rentrée, quand grand-mère est morte Je lattendais.
Quand sa belle-mère fêtait son anniversaire, elle ne pouvait pas venir Ensuite elle est venue, elle a pleuré, elle ma ordonné de me préparer parce que jétais encore mineure.
Jai cru quelle allait memmener vivre chez elle, mais non Elle ma juste inscrite dans un lycée, casée en internat.
Mon premier Nouvel An sans grand-mère Je croyais que ma mère me prendrait. Elle ma juste dit : « Tu vois, Céline, jai déjà tout le monde à la maison, les cousins de Bordeaux arrivent, je ne vais pas tajouter »
Alors jai dit : « Donne-moi la clé de la maison de grand-mère ». Elle a hésité, ses yeux fuyaient.
« Cest ma maison aussi », protestait-elle. « On voulait y faire le réveillon cette année »
Jai riposté : « Je te promets, si tu y vas, je gâcherai la fête à tout le monde. Donne-moi la clé ! »
Elle ne la jamais rendue. À quoi bon ? Jai sauté la clôture, acheté deux serrures dans la quincaillerie du village, demandé à loncle Pierre du coin de maider à changer les cadenas.
Quil paraisse que Céline réclame la maison, tous les voisins mont soutenue : « On ne la laissera pas faire, pour la mémoire de ta grand-mère ! »
Ce réveillon, jai cru que je serais seule, mais mes amies sont venues ; on a bien fêté ma majorité
Tu ne la vois plus, ta mère ?
Non Et pourquoi faire ? On na rien à partager, ni elle ni moi.
Maman Et toi, tu
Quoi donc ? Est-ce que je peux tabandonner, moi ? Jamais, tu mentends ? Jamais !
Chloé, bien que petite, ne tremblait pas. Sa mère partait travailler ; la tante Catherine venait deux fois par semaine.
Chloé mangeait, rangeait la table, nettoyait son assiette, donnait à manger à sa poupée Léa et puis piquait un livre.
Tout récemment, elle avait appris à lire, et elle adorait ça déchiffrer les histoires pour Léa et son ours, Michel.
Les jours se ressemblaient. Au début, Chloé pleurait ; mais pas par volonté les larmes coulaient malgré elle, et elle tentait de les refouler. Mais elles coulaient quand même. Après, cela passait quand sa mère rentrait.
Un soir pourtant, sa mère ne revint pas. Elle attendit, puis la nuit tomba. Chloé alluma la lampe, tira les rideaux.
Nayez pas peur, Léa, Michel, Marie, Ninon Même toi, le clown André ! susurrant à ses jouets.
Peut-être faudrait-il marcher jusquà la gare pour retrouver maman ? Mais elle connaissait mal le chemin, risquait de la louper.
Chloé refoula les mauvaises pensées. Non, sa maman ne pouvait pas lui faire ça, non Chloé navait plus de grand-mère Solange, personne à qui rester.
Elle imagina : sa mère qui se remarie, qui a dautres enfants, loublie complètement. Chloé, elle, restait seule dans la petite maison.
Elle éclata en sanglots. Peinée pour elle-même, elle pleura bruyamment, suffoqua les yeux brûlants, la gorge sèche effondrée sur sa chaise sous la fenêtre, où elle finit par sendormir.
Des bruits, soudain, dans lentrée Peut-être des rats ? Ou alors la mère de maman, cette grand-mère Céline dont Chloé navait jamais vu le visage, qui venait les expulser, récupérer la maison ? Chloé gémit de peur.
La porte souvrit brusquement, la lumière jaillit.
Maman ! Chloé bondit de sa chaise, la renversa. Maman, maman, tes revenue !
Mon amour, ma Chloé, ma petite fille Pardon, excuse-moi Jai raté le dernier train, jai marché depuis la station voisine
Maman, tas eu peur ?
Oui, très peur, Chloé Javais peur pour toi ! Je pleurais toute seule, je ten suppliais de ne pas tinquiéter, et moi je paniquais Jai terrifié tous les loups de la forêt ! Sa mère riait en pleurant.
Jai eu peur que tu croies que je tavais abandonnée.
Ce soir-là, Chloé mentit pour la première fois.
Maman, jai jamais cru ça Je savais que tu me quitterais jamais.
Pourtant elle lavait cru, tout au fond. Mais elle ne voulait pas blesser sa maman.
Elles restèrent dans la maison jusquà fin août. Puis Chloé entra à lécole, sa mère avait trouvé un bon emploi.
Son père, Bertrand, intenta un procès pour obtenir un droit de visite. Sa mère en riait ; il navait jamais manifesté dintérêt pour voir sa fille.
Je ne lai jamais empêché, disait maman. Cest juste quil ne voulait pas
Depuis, Chloé voyait son père les weekends. Dabord, elle courait vers lui radieuse, mais plus tard
Maman, je crois que papa, cest comme ta Céline Il na pas besoin de moi. Il me dépose à la garderie du centre commercial, passe son temps au téléphone à crier contre quelquun.
Moi, je reste sur un banc à regarder les bébés. Je veux plus voir papa, maman. Dis-le-lui, sil te plaît.
Son père sénerva, accusa sa mère de la monter contre lui.
Je suis son père ! Tu mempêches de la voir !
Papa Je ne suis plus une gamine, pourquoi tu me conduis encore à la garderie ? Et je déteste les chips, tu sais Jai grandi.
Quand tu es parti de la maison, maman et moi, on restait seules toute la journée. Et ce soir-là où maman a raté le train, elle a traversé la forêt, des loups la poursuivaient, et moi jétais toute seule à la maison
Chloé mentit encore une fois, cette fois à son père, au sujet des loups. Il écouta tout et partit.
Des semaines plus tard, il revint. Il demanda pardon, dit quil avait compris, et ils allèrent au cinéma.
Et dès lors, Chloé courut volontiers le retrouver.
Solange dis, cest vrai, les loups, alors ? son père demanda à sa mère.
Parfaitement, répondit-elle sans trembler.
Ils parlèrent longtemps ce jour-là jusquà manquer le train. Sa mère sen amusa : « Tu vois, Bertrand, tas raté ton train ! »
Maman, demanda Chloé le soir, alors si papa reste ici, il rentre comment chez lui ?
Il marche Il ny a pas de loups dans notre campagne, répondit sa mère en souriant, avant de raccompagner Bertrand.
Tu crois quil voulait rester, maman ?
Oui
Tu ne lui pardonneras pas ?
Sa mère garda le silence.
Cest à toi de voir, maman, mais moi je vous aime tous les deux.
Je sais, Chloé, mon cœur.
Mais toi plus fort, parce que tes la maman la plus courageuse du monde. Tu es venue jusquà moi, même pas peur des loups !
Les années passèrent. Chloé se mariait.
Maman il faut que je te dise
Oui, je técoute.
Ce soir-là, jai vraiment cru que tu mavais laissée, comme Céline
Ma chérie Comment aurais-je pu
À lépoque, je ne savais pas, maman. Pardonne-moi.
Cest moi qui te demande pardon, davoir dû te faire vivre ça
Elles restèrent enlacées, mère et fille À jamais ensemble. Maman, toujours là.






