De retour à la maison sans même retirer son manteau, il s’écria : « Il faut qu’on ait une conversation sérieuse » – Lina sentit aussitôt la crise de la quarantaine arriver dans leur couple, mais son mari, les yeux écarquillés, lança dans la foulée : « Je suis tombé amoureux ! »

Lhomme rentra chez lui, bondissant sur le parquet ciré de leur appartement parisien, et, sans même ôter son manteau ou ses chaussures, sexclama dune voix grave qui vibrait encore des échos de lavenue :
Eugénie ! Il faut que lon parle sérieusement
Aussitôt, avec des yeux grand ouverts comme deux éclats de lune, il annonça dun ton solennel :
Je suis tombé amoureux !
«Voilà, pensa Eugénie, la fameuse crise de la quarantaine vient frapper à la porte de notre foyer Eh bien, bonjour le spectacle» Le silence était brûlant, et elle le regarda dans les yeux, chose oubliée depuis cinq ou six (ou peut-être huit ?) années déjà.
On raconte quavant de mourir, toute la vie repasse dans un tourbillon. Pour Eugénie, ce fut un étrange film aux couleurs délavées : toute leur histoire sagenouillait devant elle. Leur rencontre avait eu lieu par les détours dun site internet, banale aventure 2.0. Elle avait sucré trois ans à son âge, lui avait ajouté trois centimètres à sa taille. Tant bien que mal, ils avaient réussi à se croiser dans la bruine numérique de Paris. Impossible pour Eugénie de se rappeler qui écrivit le premier, mais elle se souvenait que le message dArthur nétait ni vulgaire ni trop lisse, juste un soupçon dautodérision, qui la fit sourire. À trente-trois ans et sans illusions, elle savait bien quelle approchait la fin de la file du marché matrimonial, mais elle se lança : boucles doreilles, soutien-gorge dentelle, biscuits maison, livre en poche tout lattirail pour un rencard à la française.
Le premier rendez-vous glissa de façon inattendue, peut-être grâce à ce parfum de sincérité feignant le hasard. Rapidement, le roman senflamma. Ils se plaisaient, alors après six mois de rencontres sur fond de cafés tièdes et sous la pression enthousiaste de parents désespérés davoir enfin des petits-enfants, Arthur proposa, sans trembler, de lépouser. La rencontre des familles fut comme une pièce de boulevard tout le monde applaudit le mariage dans un cercle intime, et pour éviter tout revirement, ils choisirent la première date disponible à la mairie.
Eugénie estimait mener une vie heureuse. Chez eux régnait une chaleur douce, stable, sans orages méditerranéens ni passions sud-américaines, mais une constance amicale pleine de respect nest-ce pas là le bonheur en pilule ?
Lhomme, pur produit de la gent masculine, avait assez vite jeté aux oubliettes le costume du «mec parfait, tendre, bricoleur et romantique ». Restait Arthur en jogging, honnête et attentif, capable de réparer la cafetière et de pleurer devant un film de Truffaut.
Quant à Eugénie, être étrange et complexe, elle sautorisa à délaisser au fil des jours celle de lénigmatique femme fatale, discrète et raffinée. Un léger relâchement, puis la grossesse expédia tout le reste : au bout dun an, elle savourait son peignoir moelleux comme un croissant chaud au petit matin.
Fait remarquable, malgré ce lâcher-prise généralisé, ni lun ni lautre ne songeaient à prendre la fuite ou à formuler des reproches. Eugénie sen trouva renforcée dans son idée davoir fait le bon choix. Leur barque tanguait quelquefois sous le vent de deux enfants, mais elle ne coulait jamais, et une fois lorage passé, la dérive retrouvait sa lenteur.
Heureux grands-parents, promotions modestes mais réelles, voyages en Bretagne ou à Sète, lectures partagées, doux ennui du dimanche et projets minuscules : leur vie traçait dans la Seine un sillage discret, mais régulier.
Douze ans. Douze ans de mariage. Arthur, jamais, navait cédé à lappel dune autre, même pas à un clin dœil traînant dans un bar tabac. Eugénie, de nature peu jalouse, imaginait parfois son mari en dragueur et, prise dun fou rire intérieur, visualisait la scène grotesque : Arthur, incapable de complimenter à la française, exprimerait ses émois par de grands yeux constants, muet dadmiration comme un héron.
Avec le temps, Eugénie sut décoder toute lâme dArthur dans liris de ses yeux : lenchantement sauvage, lagrément, la surprise muette, la gêne fulgurante, lindignation théâtrale. Et là, elle limagina, offrant des compliments à une étrange créature, ses yeux sarrondissant encore et encore…
La gorge dEugénie se serra. Pris dune inquiétude étrange, elle esquissa un sourire crispé et demanda :
Alors… comment sappelle ta créature…?
Les yeux dArthur grimpèrent littéralement sur son front, et il se mit à fouiller nerveusement sous son manteau, tremblant, bredouillant :
Comment… Comment as-tu deviné que je suis tombé amoureux dune souris ? Incroyable…
Tu comprends, je nai pas pu résister… Elle est si douce, si fabuleuse, regarde ses oreilles, son museau, ses yeux noirs comme des perles… Elle te ressemble tellement…
De sous sa chemise, Arthur sorti une toute petite souris grise, oreilles roses translucides, museau frémissant et regard de jais.
À ce moment-là, Eugénie nentendit plus rien. Elle contempla Arthur, la souris, leurs lèvres à tous les deux. Un bonheur étrange lenvahit : il était tombé amoureux, oui, mais de cette souris si semblable à elle et tout dans ce rêve aurait pu être une chanson oubliée le long des quais de Paris.

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De retour à la maison sans même retirer son manteau, il s’écria : « Il faut qu’on ait une conversation sérieuse » – Lina sentit aussitôt la crise de la quarantaine arriver dans leur couple, mais son mari, les yeux écarquillés, lança dans la foulée : « Je suis tombé amoureux ! »
Réintroduction d’une belle-sœur audacieuse et pleine de charme