Vivre jusquaux noces dor
Vingt-cinq ans déjà quAnne et Pierre partagent leur vie. Elle a cinquante ans, son mari en a cinquante-deux. Leur vie ressemble à celle de tous dans leur petite ville de Bourgogne : une maison, un jardin potager, le travail au marché, et leur fils Maxime, adulte, qui vit à Lyon après avoir terminé des études au lycée technique, employé désormais à lusine locale.
Un week-end, Maxime arrive avec une jeune femme élégante.
Présentez-vous, chers parents, voici Camille. Nous comptons nous marier, nous déposerons bientôt le dossier à la mairie.
Bonjour, répondit timidement Camille, les joues roses de gêne.
Enchantée ma chère Camille ! Installe-toi, ici cest simple, fais comme chez toi, lança la future belle-mère, tout en mettant les petits plats dans les grands.
Camille fit bonne impression, puis ils repartirent à Lyon. Plus tard, Maxime téléphonait à sa mère : le mariage aurait lieu à lété. Anne accueillit la nouvelle avec joie et la partagea avec Pierre, qui fut tout aussi ravi…
La vie suivait son cours, mais Anne se trouvait inquiète : jamais elle naurait imaginé, à cinquante ans, tomber amoureuse du voisin, et pas nimporte lequel : Paul, le vieil ami de Pierre.
Paul vint un soir avec une bouteille dArmagnac. Sa femme, Florence, travaille comme cheffe de train sur les grandes lignes, elle part souvent pour de longues périodes. Florence semblait ne pas se douter que son mari pouvait aller frapper à une autre porte
Leur fille, Hélène, habite à Dijon mais revient parfois, apportant des courses, la maison restant vide sans Florence. Du coup, Florence et Paul communiquent beaucoup par téléphone ; à chaque retour, elle reste une dizaine de jours, puis repart sur la route.
Paul, regarde un peu la perceuse que jai dénichée au marché ce matin ! Il était temps que jen achète une, vraiment génial ce truc, senthousiasme Pierre, filant au cellier.
À peine Pierre sorti, Paul enlace fermement la taille dAnne et lembrasse dans le creux du cou. Elle sent la chaleur monter en elle, mais la porte de la véranda claque. Anne sécarte aussitôt, saffaire à essuyer la table, le regard baissé, redoutant le retour de Pierre. Mais elle sent que ses yeux brillent plus que jamais.
Pierre ne remarque rien, ni le teint rosé de sa femme, ni lagitation de son ami, et tend la boîte à Paul.
Ah oui, belle pièce, un bon achat Il faut arroser ça, déclare-t-il en servant de lArmagnac. Anne, tu trinques avec nous ?
Non, les garçons, je suis fatiguée, je vais me reposer, fait-elle en sesquivant dans la chambre, passant devant le miroir. Franchement, Anne, tu nas plus dix-huit ans, regarde tes yeux se glisse-t-elle un sourire espiègle.
À cinquante ans, Anne a pris quelques rondeurs, la poitrine généreuse, le visage doux, le regard toujours aussi lumineux. Elle na rien perdu de sa beauté et sait encore se mettre en valeur : une robe élégante, des talons, un peu de maquillage, et elle fait tourner les têtes lors des fêtes du village. Paul, le voisin charismatique, lui plaît depuis longtemps. Elle sait à présent, au détour dune confidence, quil laime depuis des années.
Paul, cinquante-quatre ans, vit avec Florence. Ils entretiennent des liens chaleureux avec Pierre et Anne. Un jour, en allant à la boulangerie, Paul linterpelle :
Anne ! Viens maider à cuire quelques ravioles !
Paul, je file, il faut que jaille chercher du pain, lance-t-elle, gênée de ne pas être maquillée ni coiffée.
Mais elle se surprend à traverser la rue, monte prestement les marches, et il la reçoit dans ses bras, refermant la porte à la hâte. Les baisers enfièvrent Anne, elle oublie toute retenue.
Ton pain attendra bien, murmure Paul. Je ne sais même plus combien de temps il faut pour cuire des ravioles, dit-il en la menant dans la cuisine.
Dix minutes suffisent, rit Anne. Première fois que tu te débrouilles tout seul ?
Je fais beaucoup de choses pour la première fois, ces derniers temps… Sans Florence, je suis perdu.
Tu veux de laide ?
Non, non On a autre chose à faire, il la serre encore plus fort quà la dernière visite chez elle.
Son manteau tombe, son visage se blottit contre elle. Elle proteste, faible :
Paul je suis mariée.
Et alors ? Moi aussi… Mais tu me plais tant. Et Pierre, il te délaisse ? La vie est courte.
Anne ne se défend pas. Il y a des années que Pierre ne la complimente plus. Elle pense bien mériter un peu dattention. Le feu de la passion prend le dessus. Elle se laisse aller à la première trahison de sa vie, sans culpabilité, se répétant en secret quelle a droit à ce bonheur interdit.
Tes magnifique, Anne. Jaurais pu vivre avec toi… Florence, on ne fait plus quéchanger deux mots au téléphone. Elle doit avoir trouvé quelquun à force de voyager ! Peut-être un collègue conducteur ?…
Les bras de Paul la grisent, mais son esprit lui rappelle quelle doit aller à la boulangerie. Elle se rhabille précipitamment et entend la voix dHélène.
Oh, bonjour, tante Anne !, Anne rougit, puis se reprend.
Coucou Hélène, je montrais à ton père comment cuire les ravioles, il est perdu quand Florence nest pas là.
Papa, je tai déjà montré ! répond Hélène en allant ranger ses courses dans la cuisine. Tu restes affamé dès que maman part, voilà pourquoi je ramène toujours de quoi te nourrir.
Bon, jy vais ! Hélène saura bien tout expliquer, salue Anne avant de partir, la tête pleine de vertiges, le cœur battant. Elle sait que Paul, autrefois si distant, lui appartient maintenant.
Les visites dAnne chez Paul se multiplient. Elle ne se rend même pas compte que le village commence à jaser.
Tu mets un temps fou à la boulangerie, remarque un jour Pierre dun ton ironique. Tu faisais quoi chez Paul ?
Oh, il se débrouille mal sans Florence, il ma demandé des conseils pour les ravioles Dailleurs, Hélène était là : elle va bientôt se marier aussi.
Paul ne fait plus vraiment de mystère :
Si on nous surprend, on dira la vérité : cest lamour Florence trouvera quelquun dautre, et Pierre fera avec. Rien à dire de plus.
Paul, regarde-nous… À mon âge, tomber amoureuse, cest ridicule.
Lamour na pas dâge, affirme Paul en la serrant contre lui.
La gêne sestompe, Anne est persuadée quelle a droit à ce bonheur. Les rendez-vous secrets se poursuivent. Un soir, Pierre manque presque de surprendre Anne chez Paul, et elle doit se cacher dans la remise pendant quils discutent dehors.
Ce soir-là, Pierre ne tient plus :
Je sais tout Jean ma dit quil ta vue aller chez Paul. Notre anniversaire approche, tout est déjà prévu à la salle des fêtes, les invités sont conviés et toi
Pardon Pierre, répond Anne, les yeux baissés. Je ne comprends pas ce qui ma pris Mais vous, les hommes, ça vous arrive aussi la crise de la cinquantaine Pierre la traite alors de tous les noms.
Dis ce que tu veux, je nai pas dexcuse Mais je te demande pardon, Pierre.
On célébrera dabord notre anniversaire, pour sauver les apparences. Après, on sexpliquera, tu parleras toi-même à Maxime. Son mariage arrive, sa mère va de lun à lautre
Le jour de la fête arrive. Tous les amis sont réunis dans la salle des fêtes du village. Anne, dans une superbe robe, fardée, un collier de perles au cou, est assise à côté de Pierre, tout en jetant des coups dœil à Paul, venu seul ; Florence doit rentrer bientôt. Anne nest pas troublée : Personne ne sait ce que nous vivons, pensait-elle, confiante dans la sincérité de leur passion.
La table croule sous les quiches, les plats mijotés, les bouteilles de vin. Les ragots vont bon train, certains toisent Anne dun air entendu, mais elle les ignore.
Quils disent ce quils veulent, pense Anne. Ils nont aucune idée de ce que cest, la vraie passion.
Les toasts fusent, Paul propose même un discours :
Je souhaite aux jeunes mariés de faire le double de ce chemin, la santé ! En espérant quil y aura cette même assemblée dans vingt-cinq ans ! Il lève son verre de Cognac, tous limitent.
Après la fête, Pierre sent quil est temps de parler divorce : il ne peut accepter que sa femme et son meilleur ami saffichent ainsi. Il séloigne de Paul.
Jen parlerai ce soir pense-t-il, occupé à ranger la cour.
Anne, de son côté, veut retrouver Paul pour chercher du réconfort. Elle entre chez lui, mais il lui fait signe de ne pas sapprocher :
Florence est rentrée, souffle-t-il.
Tu ne lui as rien dit ?
Pourquoi devrais-je ?
Parce que nous sommes ensemble, Paul !
Doucement, jette-t-il en jetant un œil vers la porte. Anne, tu nes plus une gamine, non ? On a eu notre aventure, ça suffit. Jaime Florence. Dès quelle est rentrée, elle sest jetée sur moi Jai compris quil ny avait quelle pour moi, tu comprends ? Elle maime aussi, cest tout.
Et moi alors ? Pierre sait tout, tout le village est au courant. Pour toi jai tout fait.
Sois jolie pour Pierre, tu es une belle femme, mais tu nes pas la mienne… Jai ma Florence, excellente cuisinière, une vraie maîtresse de maison.
Anne ne sattarde pas et part brusquement. Le soir, Pierre lattend dans la cuisine.
Cest décidé, je veux divorcer, tu mas fait honte.
Anne éclate en sanglots. Pierre est sa vie, ils ont partagé tant de choses. La passion sest envolée, mais pourquoi ne pas essayer de la retrouver ? Elle connaît ses habitudes, ils ont traversé tant ensemble
Pardonne-moi, Pierre, tu avais raison de me traiter didiote. Jai compris, je te promets de tout réparer. Et puis, que dirait Maxime ? Il se marie dans deux mois ; attendons nos petits-enfants ensemble, tu veux bien ?
Anne sait que Pierre a le cœur tendre, il laime à sa manière, elle la toujours su. Avec le temps, Pierre lui a pardonné. Ils vivent maintenant une belle retraite, deux petits-enfants les comblent de bonheur lors des visites de Maxime et Camille.
Quant à Paul, il continue à faire parler de lui dès que Florence part. On le croise chez la veuve du quartier ou ailleurs, mais plus jamais chez Pierre. Leur amitié na pas survécu. Florence, elle, est à la retraite et le couple vit des jours mouvementés ; les voisins entendant leurs disputes, mais chacun gère ses affaires
Ainsi va la vie dans le village. Merci de mavoir lue, merci pour vos mots, vos partages, votre chaleur humaine. Je vous souhaite bonheur et paix !







