Le piège tendu au beau-père : secrets, chantage et trahisons dans la nouvelle vie d’Étienne Dubois

Un coup monté pour le beau-père

Allez, crache le morceau.
Sinon quoi ? tenta de répliquer le beau-fils.
Sinon je balance à la police que tu mas piqué deux cent mille euros du coffre à la maison. Et jai de quoi le prouver, crois-moi. Cinq ans à Fleury-Mérogis, ça te dit pas, hein ?
Louis se mit à tourner les yeux dans tous les sens. Visiblement, il avait bien chipé du fric dans le coffre-fort, avec un petit coup de pouce de sa mère Des empreintes, ce nétait pas ce qui manquait là-dedans.

Le premier mariage de François Dupont avait duré six ans. Trois premières années, cétait la dolce vita, tout ébloui quil était par la beauté de sa femme, son énergie, son sens de lorganisation Et puis, bon, il laimait, tout simplement.

Ce nest quensuite quil a commencé à remarquer que Claire commandait partout au boulot (ils avaient un business de traiteur ensemble), à la maison, et même sur la façon de replier les torchons. Un soupir de travers, une remarque, une exigence Il a encaissé, voulant sauver le navire familial, jusquau jour où Claire a tranché.

François, tes trop gentil pour moi. Je me suis trompée sur ton compte.

Etonnamment, pas de scène de vaudeville mais on la sentait capable den monter un opéra. Ils ont partagé le business à la bonne franquette et basta, plus jamais croisé.

François sest retrouvé seul dans son vieux deux-pièces atteint du syndrome post-divorce, sest lancé corps et âme dans louverture dune nouvelle boîte, et pour un an il a fait abstinence niveau conquêtes. Puis deux-trois petits flirts sans engagement mais rien de sérieux : lidée du remariage ne lui traversait même pas lesprit.

Jusquau jour où Mathilde a débarqué dans limmeuble, louant un appart au cinquième. Brune longiligne, yeux verts mélancoliques Elle a emménagé avec Louis, son gamin de huit ans, et croisé François à chaque sortie de poubelle.

Un soir, il linvite, par pure politesse, dîner dans une brasserie de quartier. Deux mois et trois tartares plus tard, la voilà installée chez lui avec le gamin.

François savait bien que Mathilde nétait pas la lumière de la Sorbonne, mais elle ladmirait, ne le critiquait jamais et avait toujours un plat chaud ou une oreille attentive à disposition. Quant au ménage, pas dinquiétude il pouvait se permettre une femme de ménage, et son épouse navait plus quà soccuper de son brushing et du programme télé.

Comme tout bon beau-père qui se respecte, François tenta dapprivoiser Louis. Mais à chaque proposition de sortie zoo de Vincennes, ciné au quartier Latin Louis fixait sa mère du regard. Elle hochait la tête, et ils partaient ensemble, même si le gamin ne semblait pas franchement ravi.

Une fois, François a voulu faire la morale à Louis pour un 7 sur 20 en maths : hurlements du môme, yeux tristes de Mathilde et larmes à la clé. François a capitulé débrouillez-vous, vous êtes grands.

Il pensait avoir vécu douze ans heureux, quoique un peu monotones. Jusquau jour où, au bureau, il a rencontré Camille.

Embauchée comme office manager, efficace et malicieuse, elle lançait de temps en temps à son patron des regards appuyés. Ou cest ce quil croyait jusquau réveillon dentreprise, où Camille est venue linviter à danser. François na pas dit non, puis sest bêtement proposé de la raccompagner en métro.

Le froid la vite dégrisé, il a regretté son emballement jusquà ce quelle le serre dans ses bras sur le pas du portail et lembrasse furtivement.
Jurez-moi de ne pas me virer ! a-t-elle murmuré, rouge pivoine, avant de senfuir.

Il na rien fait pour la retenir. Il navait pas du tout lintention de la licencier mais il se rappelait surtout quil était marié, donc flemme de gérer autre chose quun PowerPoint.

Le lendemain, Louis débarque, solennel, pour une conversation sérieuse. Entre-temps le môme était à la fac, squattait encore chez eux, sans quils échangent plus de deux phrases à table.

Il y a un problème ? sinquiète François.
Ça dépend du point de vue, ricane Louis, exhibant son portable : une photo de François enlacé avec Camille.

Et alors ?
Rien, tinquiète. Tu machètes une voiture, et maman nen saura rien, balance le charmant gendre.

François lève les yeux au ciel : Bravo le niveau, Louis. Tu me connais mal, tu crois que ça me fait flipper ? Je peux tout expliquer à ta mère, cest pas bien grave, on est en France, tout le monde a des casseroles

Pas du tout paniqué, il sort. Franchement, lingéniosité de la jeunesse. Il choisit de ne rien dire à Mathilde, cest pas la peine dajouter Laurier à la soupe à loignon.

Hélas, une semaine plus tard, Mathilde accourt toute guillerette :
Devine quoi ! Louis a une copine ! Elle est en province, elle va sinstaller chez nous. Tu ny vois pas dinconvénient ?

Tant que personne ne ramène de hérisson, jai aucun problème, répond François, déjà résigné. De toute façon, ils ont déménagé dans une grande F4, ya de la place.

Et le soir même, Louis arrive, avec sa fiancée.
Voici Camille, avec un sourire en coin à ladresse de François. Et vous, vous la connaissez déjà : elle travaille chez toi.

Bonsoir, murmure Camille, en évitant soigneusement son regard.

Le dîner se déroule dans létrange silence de Camille. Mathilde, elle, ne tarit pas déloges : cette fille est charmante, tout le monde va sadorer Le rêve bourgeois.

François assiste à la scène, mi-Pagnol, mi-Ionesco. Seule question à sa femme, quand ils sont seuls :
Ça ne te gêne pas, la différence dâge ? Camille a quatre ans de plus que Louis
Tant quelle na pas quatorze ans de plus, je ne vois pas le problème, chéri, lâche Mathilde. Le plus important, cest que Louis soit heureux !

François laisse tomber.

Les fêtes de fin dannée passent entre foie gras, bourriches dhuîtres et PowerPoint durgence. Son boulot explose, il ne rentre que pour dormir et croise à peine Camille entre deux siestes.

Il est donc surpris de la trouver, une nuit, seule dans la cuisine, lair angoissée, lattendant visiblement.

Salut ! Où sont les autres ?
Mathilde est partie chez une amie, un truc urgent. Louis est parti déposer un copain à Orly
Tennuies pas trop, toute seule ?
Silence.

Il met en route la bouilloire, quand Camille lattrape soudain par la manche et lui fait signe de la suivre sans bruit. Destination : salle de bains.

Jai un truc à vous dire, commence Camille à voix basse. Ne minterrompez pas cest déjà difficile.

Il attend, intrigué.

Voilà, Louis ma suppliée de vous séduire ! Enfin, supplié il ma menacée de licenciement. Vous avez vu les photos, non ?

François hoche la tête.

Il ma dit quil les montrerait à sa mère, quelle exigerait mon licenciement. Et jai besoin de ce boulot ma mère est malade, et Louis a aussi dit quil me paierait.

Mais pour quoi faire ? esquisse un sourire jaune François.

Jen sais rien. Il paraît que Mathilde veut divorcer, mais pas finir sans rien Il fallait vous attraper la main dans le sac pour toucher le jackpot. Et puis, il y a un certain Arthur

Et pourquoi tu me racontes tout ça ?
Parce que cest dégueulasse ! lance Camille, yeux mouillés. Et vous me plaisez, aussi. Avec Louis il ne sest rien passé. Enfin vous comprenez

François na pas tout compris, mais il sait quil va rapidement tirer tout au clair.

Appelle Louis ordonne-t-il dune voix sèche. Dis-lui que tu as un imprévu. Genre la caméra fonctionne plus je parie quil en a planqué une ou deux.

Camille sexécute, tête basse.

Ils attendent sagement le retour du mouton noir, accoudés à la table, dans le silence du poisson mort.

Quest-ce qui se passe encore ?! fulmine Louis à peine passé la porte. Tout marchait ya cinq minutes !

Puis il sinterrompt net en voyant papa dans la cuisine. Camille, elle, attitude rideau baissé, fixe le vide par la fenêtre.

Pas mal, pour un échec scolaire lâche calmement François. Tu te perfectionnes niveau caméras cachées, hein ?

Salope ! explose Louis, adressant sa délicatesse à Camille, qui tressaille à peine.

Doucement, le Mozart du chantage, le coupe François. Allez, tu balances tout.

Et sinon ? tente de protester Louis.

Sinon, je signale à la gendarmerie que tu as tiré deux cent mille euros de mon coffre. Jai toutes les preuves. Et hop, central ! Ça te va ?

Les yeux de Louis oscillent façon billes de loto. Clairement, il volait du liquide avec sa mère Les empreintes, cétait sa spécialité.

Cest pas moi ! bredouille Louis. Cest elle qui a eu lidée ! Elle a dit quil fallait te prendre en flagrant délit, comme ça tu divorcerais sans broncher. Vu que tes un mec droit, quelle dit

Sinon, jamais elle toucherait un bon paquet. Et puis Arthur ne prendrait pas Mathilde à sec

Louis mord sa langue et panique en voyant le regard de François.

Donc Ma femme a un petit ami, et tout ce plan, cétait pour partir vivre riche et épanouie avec lui, cest ça ?
Voilà. Arthur a bien une boîte, mais elle coule

Mathilde est donc chez Arthur en ce moment, pas chez une copine ?
Louis hoche la tête.

Tu sais où ?
Nouveau hochement.

On y va.

En les observant tous les deux attablés dans un resto chic du Marais, François sest abstenu de la scène à la française, pas de chichi.

Le lendemain, il a annoncé à Mathilde quil voulait divorcer, et il a pris un Airbnb en attendant de vendre lappartement.

Bon, il allait devoir partager un peu de ses euros gagnés à la sueur de son front, mais il veillerait à ne pas trop la combler.

Par contre, rendre Camille heureuse, ça, il y pense sérieusement même si pour linstant, elle ne sen doute pas encore.

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

twelve − three =

Le piège tendu au beau-père : secrets, chantage et trahisons dans la nouvelle vie d’Étienne Dubois
La rivale est venue réclamer ses affaires — Moi, c’est Laura, nous sommes collègues. On s’aime, mais vous faites obstacle ! Rendez-moi Pierrot ! — Mais en quoi je vous gêne ? — s’étonna sincèrement Svetlana-Anatole. — Donnez-moi des preuves ! — Eh bien… — balbutia la femme. — Il ne veut pas partir de chez vous ! Pierrot, t’es bouché ou quoi ? Ces mots géniaux, c’est le petit Serge qui les a prononcés dans la nouvelle de Véronique Panova, après que l’oncle Pierre lui a « offert » une friandise : sous le joli papier, il n’y avait rien… Et, pour tout dire, il était sacrément bouché. Comme le disait Desproges : il n’y a pas de maladies mentales, juste des… bouchés ! C’est exactement ce que Svetlana-Anatole a fini par dire à son mari. Pas après l’arrivée de sa maîtresse (ça, la femme avait encaissé !), mais un peu plus tard. Eh oui, son Pierre, Pierrot—petit coq au panache doré, avec qui elle avait partagé tant d’années—s’était trouvé une amourette. Mais la nouvelle n’est pas venue en cachette, elle est arrivée avec des exigences : « On s’aime, rendez-moi votre mari ! » À force, Svetlana s’était déjà mise à avoir des soupçons ! Pierrot s’était mis à se raser tous les jours—avant c’était tous les deux jours. Il s’était offert une nouvelle eau de Cologne, et même, récemment, il avait repassé ses jeans avec un pli bien marqué. Svetlana n’a pas voulu décevoir son mari, se disant avec ironie : c’est bien fait pour lui ! Et lui, répandant un parfum étranglé d’essence importée, partit dans la nuit : il était « de garde » ! Oui, lui—cadre intermédiaire ! — Tu comprends, ma chérie, — expliquait-il tout inspiré au dîner, — notre société de bâtiment est toute petite, et le gardien a démissionné ! Et le budget est serré ! Alors on se relaie la nuit pour dormir au bureau et éloigner les voleurs ! Je préférerais mille fois rester à la maison… il n’y a même rien pour dormir là-bas ! — Tu vas passer la nuit comment, du coup ? Assis sur une chaise ? — demanda Svetka, façon terroir. Pierre fit la grimace : ça se dit, « assis » ? Mais c’est un participe, certes vieilli ! Sa femme le savait, elle qui enseignait le français au collège, contrairement à lui. Svetlana avait compris depuis longtemps que son mari lui racontait des cracks et qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Ils étaient mariés depuis vingt ans. Leur fille vivait déjà sa vie. Et voilà que son époux avait sans doute une maîtresse… Bon, ça arrive, on tombe amoureux : qu’il le dise, franchement, et s’en aille—l’appartement appartenait à Svetlana-Anatole avant leur mariage. Enfin, c’est comme ça ! Un petit diable dans la tête, et tout le tralala. Mais Pierre ne se pressait pas de l’avouer. Pourquoi ? Il aimait Svetka ? Peut-être que de l’autre côté, ce n’était pas sérieux ? Mais le fait était là : monsieur vivait à la maison, comme si de rien n’était… et même, il remplissait son devoir conjugal ! Hormis quelques indices confirmant ses soupçons, Svetlana n’avait pas de preuve solide. Peut-être qu’elle se trompait ? Bon, la Cologne ! Les pantalons bien repassés ! Svetlana était prête à passer l’éponge sur ces manies, et puis voilà qu’elle débarqua : la sulfureuse briseuse de ménage « Rose Duchamp ». Pierre n’était pas là. Svetlana faisait le ménage dans son deux pièces. Et voilà qu’elle sonne : bonjour tout le monde ! La naïve Svetka, comme dans son film préféré, l’a laissée entrer—après tout, qui sait ce que voulait la dame ? Qu’elle expose ses revendications ! D’ailleurs, on allait découvrir plus tard que « la passion » du mari avait cinq ans de moins que Svetlana. Mais elle avait l’air d’une bonne quarantaine bien tassée ! La voilà qui pose ses conditions : — Je suis Laura, nous sommes collègues, on s’aime, et vous êtes l’obstacle ! Rendez-moi Pierrot ! — Mais en quoi je vous gêne ? — s’étonne Svetlana-Anatole, à juste titre. — Soyez concrète ! — Eh bien… — balbutie l’intruse. — Il ne veut pas vous quitter… — Mais c’est lui qui ne veut pas partir ! Moi, je vous le donne avec plaisir ! Je vous fais ses valises sur-le-champ ! — propose Svetlana et demande : — Qu’est-ce qu’il vous a raconté ? Que je suis mourante et qu’il ne peut pas me quitter ? — Non, pas tout à fait mourante… — hésita la visiteuse, — mais presque. Pour être honnête, elle n’en avait jamais parlé avec Pierre ! Et ils ne se parlaient pratiquement jamais : à part le fait d’une erreur d’un soir, tout le reste venait de l’imagination… Mais ça, Svetka ne le savait pas. — Mais vous voyez bien que je suis en parfaite santé ! Donc, vous pouvez prendre Pierrot—je ne fais aucune réclamation, demain je demande le divorce ! Je vous souhaite tout le bonheur du monde ! — sourit la femme en échangeant la politesse. — Vous êtes sérieuse ? — se réjouit l’invitée. — Vous êtes vraiment positive ! Je ne m’y attendais pas ! J’étais prête au pire ! « Tu n’as pas idée d’à quel point je peux être positive ! » pensa Svetka, toujours souriante, et ajouta tout haut : — Mais voyons ! Pierre et moi, on se fait confiance ! On se respecte ! Je vais tout lui transmettre, et vous pouvez partir tranquille ! En gros, « reposez-vous en paix ». Mais l’invitée, toute excitée, ne remarqua rien. — Eh bien, dites-lui que je l’attends ce soir avec ses affaires ! — conclut Laura en offrant à sa rivale abattue une de ces sourires conquérants et s’en alla vers son bonheur. — Parfaitement, ma chère ! — conclut la prof de français. — Attendez-le ! Le soir, lorsque Pierre rentra du travail, il trouva dans l’entrée une valise bouclée : il n’avait pas tant d’affaires à emporter—à tout prendre, on est payé selon ses biens. D’après la tête de son mari, Svetka comprit qu’il était absolument au courant de rien. Pierre-Etienne, sans aucun signe d’émotion, embrassa sa femme, comme d’habitude, et demanda : — Ma chérie, qu’est-ce qu’on mange ce soir ? Et pourquoi il y a une valise dans l’entrée ? Tu pars quelque part ? — Ta copine est venue ! — lança la femme sans détour. — Ma copine ? — s’étonna Pierre. — Mais oui, la gardienne ! Celle avec qui tu montes la garde la nuit pour le matériel ! Pierre rougit et demanda tout bas : — Laura, c’est ça ? Je n’ai jamais fait de garde avec elle ! — Il y en aurait-il d’autres que Laura ? Tu deviens dragueur sur le tard ! — Ce n’est pas ce que tu crois… — commença l’homme. — Tu crois que je pense quoi ? Allez, devine, Nostradamus ! — dit Svetka. — Allez, tu vas me dire qu’il s’est rien passé ! Ou que c’est elle qui est venue toute seule ! — Je ne dirai rien ! — fit Pierre en reniflant. — Oui, une fois ! Tu te souviens du soir où je suis rentré ivre ? Voilà ! Je ne voulais pas—sur la vie de Svetka ! Elle m’a sauté dessus ! C’est l’instinct ! Bon, voilà… — Je comprends, Pierrot—l’amour, c’est comme ça, impossible d’y échapper ! Et puis… c’est la jeunesse, comme disait Polycarpe Charron ! Fais pas le timide, j’ai tout pigé. Bref, tout est réglé. Laura t’attend : j’ai promis de te laisser filer ! — Où m’en aller ? — blêmit Pierre : Laura était « venue d’ailleurs » et louait une chambre dans une vieille coloc. — Pourquoi je partirais ? — Parce qu’il ne faut pas se cacher ses sentiments, Pierre ! Je le vois bien à tes yeux ! Allez, bon vent et que tout te réussisse ! — Mais je ne veux pas partir ! — fit l’homme penaud, qui n’en avait vraiment pas envie ! — Elle transpire trop ? — lança la femme, piquant son mari au vif. — Trop chaud pour dormir ? Sa collègue était en effet bien en chair. Et tout au long de la conversation, elle essuyait la sueur de sa lèvre supérieure avec un mouchoir brodé. Pierre demeurait muet, effondré. Avec Laura, c’était un soir d’ivresse, à la fête du bureau, et c’était tout. Pas d’amour là-dedans. En revanche, elle s’est mise à le harceler. Et dans la tête de Svetka, tout s’est vite éclairci. Si vous saviez combien il y avait d’épouses de Mike Brant dans les asiles à l’époque ! Des myriades, étoilées à perte de vue. Et aujourd’hui, des folles, il n’en manque pas ! Il y a des Pierres à foison en France… Pour le reste, ce sont des gens normaux ! Mais sur ce sujet, ils deviennent incontrôlables… Mais Laura avait pris son jour de congé pour régler les choses avec Svetka. Pierre en fut soulagé : devant une équipe restreinte, il avait honte. Pierre, goûtez donc ces crêpes—c’est moi qui les ai faites ! On dirait que votre femme oublie de vous nourrir ! Alors, ce week-end, comment ça s’est passé ? Vous ne voulez pas en parler ? Eh ben, figurez-vous que je vous ai rêvé cette nuit ! Vous voulez savoir ce qu’on a fait ensemble ? « Quelle bourde ! — se morfondait Pierre. — J’aurais dû me tenir ! Je vais finir par devoir démissionner ! » Il avait cent fois regretté cette faiblesse d’un soir. Qui aurait cru que Laura serait si… perturbée ? — Soit, — dit la femme, — admettons que tu dises vrai, Casanova. Mais comment tu envisages la suite ? J’irais encore m’allonger dans le même lit après tout ça ? — Je dormirai sur le canapé ! — répondit l’homme fautif avec enthousiasme. Il était prêt à dormir sur le paillasson du couloir, pourvu que Svetka ne le mette pas dehors. Et sa femme accepta : on verrait bien ! Le lendemain, samedi—Laura débarqua au matin : alors, on part ensemble ? Je comprends que tu n’aies pas pu hier ! Pierre, venant lui ouvrir, fut interloqué : tout cela était allé bien trop loin ! Et il essaya de faire entendre raison à la femme surexcitée : la phase maniaque, ce n’est pas du gâteau… — Madame Laura Duchamp, ma chère, — et là, Laura se crispa : voilà, on y est ! — Rentrez chez vous ! Doucement, il fait glissant aujourd’hui ! — Et vous ? — s’étonna la collègue. — Moi, je reste ici ! — répondit Pierre, tentant d’être ferme. — Avec ma femme ! — Mais on s’aime ! — insista Madame. — Tout cela, c’est le fruit de votre imagination ! Rien… rien du tout ! — dit Pierre, tout en sachant parfaitement qu’il y avait eu un épisode. Mais essayez donc de le prouver ! Et même s’ils étaient sortis ensemble… peut-être se sont-ils séparés aussitôt après ? Et tout le monde au boulot savait que Laura était un peu… dérangée. Alors Pierre décida de s’en tenir à cette version jusqu’au bout. Dans la tête de Laura, les pensées tournaient en boucle ; elle resta muette, fixant l’objet de sa passion. Tout allait bien ! Et sa femme l’avait laissé partir ! Alors, pourquoi ? — Au revoir ! — lança Pierre-Etienne en fermant la porte. Et c’est là que sa femme prononça ces fameuses paroles de la nouvelle de Panova sur l’oncle Pierre. Elles collaient parfaitement à la situation. Et Pierre resta bouche bée : silence radio, vous savez ce que ça veut dire… Laura resta un moment devant la porte close : changerait-il d’avis ? Puis elle repartit : une nouvelle défaite ? Pierre n’était pas son premier : deux collègues avaient déjà démissionné à cause des harcèlements de Laura. Et eux, ils n’avaient même rien eu avec elle ! Lundi, Laura Duchamp ne revint pas bosser : elle avait soudain démissionné. Peut-être que trois fois suffisent pour tenter sa chance ailleurs. Peut-être n’était-elle pas si dérangée après tout… Pierre poussa un soupir de soulagement : il avait même pensé tout quitter ! Dieu merci, pas d’enfant à la clef… Quant à la bonne Svetka, elle pardonna son mari. Bah, une erreur d’aiguillage un soir de fête… Mais, finalement, tout le reste était vrai ! On découvrit ensuite que toute l’équipe masculine faisait bien la garde au bureau de la petite société de bâtiment, chacun leur tour : la patronne était vraiment radine sur la sécurité ! Et le nouveau parfum et les jeans repassés, ça n’avait rien à voir. Juste une malheureuse coïncidence ! Ou alors c’était la faute de Mercure rétrograde et des orages magnétiques. Pratique, au moins, on pouvait tout lui faire porter… En conclusion ? Ne vous soûlez pas aux fêtes du boulot, les amis ! L’amour peut être sacrément toxique. Et aujourd’hui, ce n’est pas ce qui manque. Heureusement, il n’y a pas eu de chantage. Mais pour accuser Mercure, ça commence à faire court…