On va sinstaller chez toi un moment, parce quon na pas un sou pour louer un appartement ! ma déclaré mon amie dune voix posée et inexorable, comme lannonce dune tempête lointaine.
Je suis une femme vive, toujours en mouvement malgré mes soixante-cinq printemps. Paris semble parfois se courber sous mes pas, les toits penchent quand je les salue. Les souvenirs de ma jeunesse me reviennent, doux comme le parfum dun croissant chaud : on partait où lon voulait en vacances ! On prenait le train pour la mer Méditerranée, on dressait des tentes en Ardèche avec les copines entre les lucioles, ou on se lançait dans des croisières sur la Seine, à rire de tout sans se soucier des billets de centimes.
Cétait une autre époque.
Ma curiosité pour les autres était mon vrai métier. Je rencontrais du monde sur les plages de Lacanau, à lOpéra, dans les files dattente devant la Comédie-Française. Jai tissé une toile damitiés qui me protégeait du froid.
Il y a des années, au détour dun séjour au Touquet, jai fait la connaissance dune femme nommée Clémence. Nous logions dans la même auberge où les escaliers grinçaient comme des souvenirs mouillés. Nous nous sommes quittées en bonnes amies, échangeant par la suite quelques cartes postales de Noël, des mots entre deux pluies. Jusquau jour où je reçois un télégramme flottant dans ma boîte aux lettres, sans signature :
« Train à 3h du matin. Attends-moi à la gare. »
Jai cru rêver, car je ne savais pas qui avait pu menvoyer ce message. Sans réfléchir, mon mari et moi sommes restés lovés dans nos draps dun beige inventé, pensant que tout cela nétait quun souffle. Mais à quatre heures tapantes, le carillon a sonné dans le couloir, tordant le silence. En ouvrant la porte, jai perdu pied dans un vertige étrange : Clémence était là, flanquée de deux adolescentes françaises à lair mi-feu mi-brume, dune grand-mère menue, dun homme effacé, et de valises empilées comme des montagnes de Lavande.
Nous étions tétanisés, mon mari et moi, incapables de comprendre le pourquoi de cette irruption. Pourtant, nous les avons laissés entrer, comme on autorise ses songes à envahir le matin. Clémence ma regardée et a prononcé :
« Pourquoi nes-tu pas venue nous chercher ? Je tavais envoyé un télégramme ! Tu sais combien les taxis parisiens coûtent cher maintenant ! »
Pardon, Clémence, mais je navais aucun indice sur le destinataire !
Enfin, javais ton adresse. Me voilà, cest tout.
Je pensais quon garderait seulement le fil des lettres entre nous, rien de plus…
Elle ma expliqué que la plus grande des filles venait davoir son baccalauréat, quelle sapprêtait à étudier à la Sorbonne, et que la famille sétait groupée pour la soutenir.
On va vivre ici, chez toi ! On na pas un sou pour un loyer ! Et tu habites tout près du centre, cest rêvé !
Ma surprise flottait autour de moi, moppressait. Nous navions aucun lien de famille, et pourtant il fallut les nourrir trois fois par jour, même si, parfois, ils rapportaient quelques croissants et un Camembert, mais ne touchaient jamais à la cuisinière. Cétait moi qui devais tout orchestrer, cheffe dorchestre dune symphonie absurde.
Au bout de trois jours, épuisée de devoir jongler entre mes casseroles et les murmures nocturnes de cette troupe, jai supplié Clémence et sa famille onirique de partir prendre racine ailleurs. Où ? Peu mimportait. Alors, le scandale a éclaté, éclaboussant les murs : Clémence, prise dune crise irréelle, a fracassé de la vaisselle, hurlant comme si la Bastille retombait une seconde fois.
Jétais médusée par tant de théâtre. Finalement, ils ont disparu comme ils étaient venus. Au petit matin, je découvris quils avaient dérobé ma robe de chambre préférée, des serviettes moelleuses, et comble du mystère même ma marmite de choucroute avait disparu. Comment ont-ils pu lemporter ? Le couvercle sétait volatilisé avec eux.
Ainsi sest effilochée notre amitié, avalée par la brume parisienne. Merci mon Dieu ! Je ne lai plus jamais revue, ni lombre dun mot delle. Aujourdhui, quand le hasard me place face à de nouveaux visages, je souris mais seulement avec la moitié du cœur, sous la vigilance paisible des jours qui passent.







